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République islamique 2.0 : comment la guerre a refondé l'Iran et accéléré le basculement de l'ordre international

République islamique 2.0 : comment la guerre a refondé l'Iran et accéléré le basculement de l'ordre international
 Reza Pirzadeh
Auteur
Expert en Relations Internationales

L'escalade militaire dans laquelle se sont engagés l’Iran et Israël le 7 juin, en dépit du cessez-le-feu censé prévaloir depuis début avril, montre la perte de contrôle des États-Unis. Les défaillances massives de l'administration Trump ont abouti à la consolidation paradoxale de la République islamique et témoignent de l'échec de la puissance brute. La leçon, dès lors, n'est pas géopolitique mais épistémologique : la puissance technologique ne peut prétendre se substituer à la connaissance.

Trois mois après le déclenchement de l'opération militaire israélo-américaine contre l'Iran le 28 février 2026, un paradoxe s'impose : la République islamique dispose aujourd'hui d'une position géopolitique plus solide qu'à la veille du conflit. Son programme nucléaire n'a pas été démantelé, ses capacités balistiques demeurent significatives, son contrôle sur le détroit d'Ormuz s'est affirmé, et le régime s'est reconfiguré autour d'un nouveau centre de gravité politique.

Ce paradoxe n'est pas le simple produit des erreurs de ses adversaires. Il est aussi le résultat d'une intelligence stratégique iranienne réelle, de capacités militaires délibérément dissimulées et d'une maîtrise de la guerre de communication. Ses conséquences dépassent très largement le seul théâtre iranien : elles affectent la cohésion du Conseil de Coopération du Golfe, la crédibilité de la garantie de sécurité américaine, le renforcement de l'axe Pékin-Moscou-Téhéran et, in fine, la place de l'Europe dans un système international en cours de recomposition profonde.

Le révélateur : quand la puissance brute rencontre la profondeur stratégique

Les défaillances de la coalition israélo-américaine

Cette guerre a été déclenchée alors que des négociations indirectes étaient en cours entre Téhéran et Washington sous médiation omanaise dont le ministre des Affaires étrangères déclarait, la veille de l’attaque israélo-américaine, que les deux parties devaient se retrouver à Vienne quelques jours plus tard. Cette guerre a donc été déclenchée non pas en l'absence d'alternative, mais en dépit d'une alternative diplomatique explicitement ouverte. Trois défaillances expliquent l’échec qui a suivi.

La première est celle du renseignement. Les agences américaines avaient conclu que l'Iran n'avait pas pris la décision politique de se doter de l'arme nucléaire. La décision d'intervenir a donc été prise contre l'évaluation de l'appareil de renseignement lui-même. À cette défaillance s'en ajoute une de nature politique : selon le New York Times, Benjamin Netanyahou et les renseignements israélien ont convaincu Donald Trump de s'engager militairement en s'appuyant sur des évaluations qui surestimaient la vulnérabilité du régime et sous-estimaient ses capacités militaires - et ce malgré les réticences explicites des responsables militaires et des agences de renseignement américaines. C'est une dimension que l'histoire retiendra comme l'une des plus graves anomalies de cette séquence.

L'Iran est un cas autrement plus complexe : un État de 90 millions d'habitants, doté d'une histoire plurimillénaire et d’une identité nationale puissante dans laquelle le sentiment d'indépendance occupe une place structurelle, au-delà des divergences politiques qui traversent sa société.

La deuxième défaillance est culturelle et historique. La méconnaissance de la civilisation iranienne, de sa mémoire des ingérences étrangères et sa capacité de résilience nationale n’est pas une nouveauté. Elle s'inscrit dans une constante documentée de la politique étrangère américaine, dont les échecs en Corée, au Vietnam, en Irak et en Afghanistan portent témoignage. Mais l'Iran est un cas autrement plus complexe : un État de 90 millions d'habitants, doté d'une histoire plurimillénaire et d’une identité nationale puissante dans laquelle le sentiment d'indépendance occupe une place structurelle, au-delà des divergences politiques qui traversent sa société.


La troisième défaillance est stratégique : l'absence d'objectifs de guerre clairement définis. Changement de régime ? Démantèlement nucléaire ? Réduction des capacités balistiques ? Ces objectifs ont coexisté de manière contradictoire sans jamais être hiérarchisés. Une guerre sans finalité précise est une guerre sans sortie possible.

L'intelligence stratégique iranienne

Réduire la résilience iranienne aux seules erreurs de ses adversaires serait une erreur analytique symétrique. L'Iran a démontré trois atouts propres. D'abord, une doctrine militaire construite sur quatre décennies autour de la dispersion, de la redondance et de l'asymétrie - précisément conçue pour absorber des frappes conventionnelles massives. Les chiffres rendus publics par un rapport au Congrès américain sont éloquents : 42 avions détruits et selon le Washington Post 228 structures et équipements sur 15 bases militaires américaines de la région ont été sévèrement endommagées. Ce bilan, établi par les institutions américaines elles-mêmes, illustre avec une clarté brutale l'écart entre la puissance supposée de la coalition et la réalité de ce qu'elle a subi.

Ensuite, une dissimulation stratégique des capacités réelles qui constitue en elle-même un succès du renseignement iranien : entretenir pendant des années une ambiguïté calculée sur l'étendue réelle de ses capacités balistiques et de sa flotte de drones est l'une des formes les plus sophistiquées de la guerre de l'information.

Face au discours américano-israélien présenté comme une opération de stabilité régionale, Téhéran a imposé le récit de la souveraineté nationale agressée.

Enfin, une maîtrise remarquable de la guerre de communication : face au discours américano-israélien présenté comme une opération de stabilité régionale, Téhéran a imposé le récit de la souveraineté nationale agressée - un récit qui a trouvé un écho bien au-delà de ses frontières, révélant une compréhension fine des contradictions du discours occidental.

L'effet boomerang : une opposition neutralisée

L'hypothèse implicite qui sous-tendait l'opération - qu'une démonstration de force suffirait à déclencher un soulèvement populaire - ne s'est pas vérifiée. Le soulèvement de janvier 2026, porteur d'aspirations démocratiques profondes, a été neutralisé par un réflexe de ralliement national d'autant plus puissant que les véritables intentions de la coalition sont devenues publiques. Quatre révélations ont été décisives : la déclaration du président Trump selon laquelle la carte de l'Iran serait "probablement différente" après la guerre ; le financement et l’armement de groupes kurdes iraniens basés en Irak pour envahir l'ouest du territoire ; le positionnement de troupes israéliennes en Azerbaïdjan et aux Émirats ; et, enfin, les révélations par le New York Times que le plan israélo-américain prévoyait de porter au pouvoir Mahmoud Ahmadinejad - figure largement détestée - comme dirigeant de transition.

Ces révélations ont eu pour conséquence que l'opinion publique iranienne, y compris dans ses franges les plus critiques du régime, a eu la perception que l'objectif réel de la guerre n'était pas la démocratie mais le démembrement de l'Iran comme État souverain. Le discrédit de l'opposition extérieure, dont l'alignement sur Netanyahou et Trump a été compris comme une collaboration avec l'agresseur, achève de reconfirmer cette lecture.

Le basculement : recompositions régionales et affaiblissement américain

La fracture du Conseil de Coopération du Golfe et la crise de confiance envers Washington

La guerre a fracturé le Conseil de Coopération du Golfe en deux blocs : le Qatar, l'Arabie Saoudite et Oman cherchent un modus vivendi avec Téhéran ; les Émirats arabes unis et Bahreïn maintiennent un alignement sur les positions israéliennes qui les expose à un double isolement, à la fois vis-à-vis de leurs voisins du Golfe Persique et surtout vis-à-vis de leurs propres sociétés qui n’ont jamais pleinement accepté la normalisation avec Israël. Ceci risque de déstabiliser, à moyen terme, leurs équilibres politiques.

Les pétromonarchies du Golfe Persique subissent une menace existentielle : leurs modèles économiques fondés sur la stabilité ont été brutalement fragilisés, et les frappes iraniennes sur leurs infrastructures ont révélé une vulnérabilité structurelle que des décennies de croissance avaient masquée.

Plus profondément, cette guerre a provoqué une crise de confiance entre Washington et ses alliés arabes. La question désormais posée dans plusieurs capitales arabes - quelle valeur réelle accorder à la garantie de sécurité américaine ? - alimente une tentation de partenariat de sécurité avec la Chine, qui a soigneusement maintenu une posture de neutralité et de dialogue.

La question du maintien des bases militaires américaines dans la région, jusqu'ici tabou, se pose désormais dans certains cercles dirigeants saoudiens et qatarien. La conséquence directe de cette recomposition est le renforcement de la position géopolitique de l'Iran dans le Golfe Persique et, plus largement, en Asie de l'Ouest. Un Iran qui parvient à se présenter comme une puissance régionale incontournable avec laquelle il faut composer, plutôt que comme une menace à contenir, modifie en profondeur l'équilibre des rapports de force dans une région qui concentre une part décisive des ressources énergétiques mondiales.

Les tensions américano-israéliennes et la crise politique intérieure aux États-Unis

La guerre a également exacerbé des divergences d'intérêts entre Washington et Tel-Aviv longtemps dissimulées. Au sein de l'establishment américain un sentiment croissant d'avoir été entraîné dans une aventure mal préparée au service d'agendas extérieurs nourrit une remise en cause progressive du caractère inconditionnel du soutien américain à Israël.

Ces divergences ont franchi un seuil supplémentaire avec les révélations publiées par le New York Times selon laquelle la Defense Intelligence Agency du Pentagone a élevé la menace d'espionnage israélien au niveau le plus élevé après avoir établi qu'Israël cherchait à intercepter les positions américaines dans les négociations avec Téhéran pour mieux les neutraliser. La réaction publique de Donald Trump vis-à-vis de Benjamin Netanyahou - 'You're fucking crazy' - mesure l'ampleur d'une rupture de ton sans précédent entre les deux alliés.

Sur le plan intérieur, le vote par la Chambre des Représentants d'une résolution visant à limiter la capacité du président Trump à poursuivre la guerre contre l’Iran sans autorisation explicite du Congrès constitue un événement constitutionnel rare dont la portée politique dépasse la portée juridique. Il révèle l'ampleur des fractures au sein du camp républicain. Le paradoxe est saisissant : Trump a déclenché cette guerre pour fragiliser le pouvoir à Téhéran. C'est son propre pouvoir qui en sort fragilisé.

L'accélération de l'axe Pékin-Moscou-Téhéran et le choc économique mondial

Cette guerre a accéléré les dynamiques de recomposition du système international. La Chine est le grand bénéficiaire stratégique du conflit - sans y avoir pris la moindre part. En s'affirmant comme puissance de stabilisation par contraste avec des États-Unis perçus comme déstabilisateurs, Pékin consolide son image auprès d'un nombre croissant d'acteurs.

Le renforcement de l’axe sino-iranien se manifeste par des partenariats dans les secteurs énergétique, militaire et financier. La progression des échanges en yuan s'inscrit dans une dynamique de fragmentation progressive du pétrodollar que les BRICS portent de longue date. La Russie, de son côté, consolide un axe eurasien anti-hégémonique dont la cohérence stratégique s'est renforcée. L’axe Pékin-Moscou-Téhéran partage désormais l’objectif de remettre en cause la domination stratégique américaine.

Sur le plan économique, le blocage du détroit d'Ormuz - par lequel transite 20 % du pétrole mondial - a fait passer le baril de 72 à plus de 110 dollars, ravivant les pressions inflationnistes mondiales. Une guerre censée éliminer un risque stratégique a contribué à en créer un nouveau d'ampleur mondiale, sans régler le premier.

L'horizon : la "République islamique 2.0" et le nouvel ordre qui vient

La transformation silencieuse du régime

La conséquence peut-être la plus profonde et la moins perçue de ce conflit est la transformation interne de la République islamique elle-même. Derrière le maintien des formes institutionnelles héritées de la révolution de 1979 un transfert réel du pouvoir s'est opéré vers une nouvelle génération de commandants dont le logiciel politique diffère substantiellement de celui de leurs prédécesseurs.

Cette nouvelle élite dirigeante est davantage nationaliste que religieuse. Son référentiel premier n'est pas l'exportation de la révolution islamique mais la puissance nationale iranienne,

Cette nouvelle élite dirigeante est davantage nationaliste que religieuse. Son référentiel premier n'est pas l'exportation de la révolution islamique mais la puissance nationale iranienne, la souveraineté du territoire et la reconnaissance du statut régional de l'Iran. Elle instrumentalise l'idéologie islamiste comme ciment institutionnel et comme outil de légitimation interne, mais elle ne la partage pas comme conviction profonde. C'est une élite de technocrates militaires et sécuritaires dont la culture politique est celle de la puissance d'État, pas celle de la révolution.

Le défi économique : l'épreuve de vérité

La légitimité du nouveau régime repose sur un pari : convertir les gains géopolitiques en amélioration tangible des conditions économiques. Le levier du détroit d'Ormuz confère à l'Iran un pouvoir de négociation inédit pour obtenir un allègement des sanctions. Mais réduire la crise économique iranienne aux seules sanctions serait inexact. La corruption systémique et la mauvaise gestion ont appauvri la société iranienne indépendamment des sanctions. Pour relever le défi économique, le nouveau pouvoir de Téhéran devra accepter de profondes réformes.

Si ce pari réussit, le nouveau régime disposera d'une base de légitimité populaire solide. S'il échoue, la dynamique de ralliement national s’estompera et la contestation sociale reprendra avec les mêmes ressorts profonds : l'aspiration à la liberté, à l'État de droit et à la dignité économique qui traverse la société iranienne depuis plus d'un siècle.

Une vision gaulliste pour l'Europe

L'Europe a été le grand absent de cette séquence. Spectatrice d'une guerre qu'elle n'a pas voulue, elle en subit les conséquences économiques sans avoir exercé la moindre influence sur son cours. Cette impuissance révèle une incapacité structurelle à défendre ses propres intérêts stratégiques dans sa proximité immédiate. Plus grave : l'Europe est perçue dans la région comme une puissance pratiquant une politique de deux poids deux mesures - son soutien indéfectible à Israël combiné à une rhétorique des droits humains sélectivement appliquée l'a affaiblie comme acteur de médiation crédible.

La voie qui s'ouvre est gaulliste - non par nostalgie rhétorique, mais par référence à une tradition stratégique précise : politique équilibrée, autonomie de jugement, respect du droit international appliqué de manière non sélective, capacité à dialoguer avec l'ensemble des acteurs sans alignement automatique sur Washington.

L'enjeu de fond est existentiel pour l'Europe en tant qu'acteur géopolitique. Si elle ne saisit pas la fenêtre que la recomposition en cours lui offre, elle laisse le champ libre à un face-à-face exclusif entre Washington et Pékin dans lequel elle n'a aucun rôle - et dont elle subira les conséquences économiques et sécuritaires pour les décennies à venir.

Conclusion : la leçon stratégique

Cette guerre restera dans l'histoire comme un exemple paradigmatique de l'échec de la puissance brute face à la profondeur stratégique. Elle n'a pas détruit la République islamique - elle l'a métamorphosée. Elle n'a pas consolidé l'ordre américain au Moyen-Orient - elle en a accéléré l'érosion. Elle n'a pas isolé l'Iran - elle a isolé ceux qui ont voulu l'isoler.

Le bilan est sévère, et il appelle une lucidité que les récits de victoire des deux camps - américain comme iranien - contribuent à différer. Washington a démontré une supériorité militaire réelle tout en échouant sur tous ses objectifs stratégiques. Téhéran a survécu et s'est renforcé, mais au prix de destructions d’infrastructures essentielles.

La leçon la plus profonde n'est peut-être pas géopolitique, mais épistémologique. Elle tient à ce que révèle cet échec sur les limites de la puissance technologique comme substitut à la connaissance - connaissance des sociétés, des cultures, des histoires, des dynamiques politiques internes. Les États-Unis maîtrisent les satellites, les drones et les algorithmes de traitement du renseignement. Ils ne maîtrisent pas - et n'ont jamais vraiment cherché à maîtriser - la compréhension des civilisations avec lesquelles ils entrent en conflit. C'est cette lacune, plus que toute défaillance technique, qui explique la répétition de ces échecs depuis la Corée.

Pour l'Europe, et pour la France en particulier, l'heure n'est plus à l'attente. Ce qui se joue en Iran, dans le Golfe Persique et dans les recompositions stratégiques en cours influencera durablement l'équilibre du monde, et avec lui les conditions de sécurité, de prospérité et d'influence de l'Europe pour les décennies à venir. La fenêtre est ouverte. Elle ne le restera pas indéfiniment.

Copyright image : Atta KENARE / AFP
Femme portant un drapeau iranien à l’effigie d’Ali Khamenei et de son successeur, Mojtaba Khamenei, à Téhéran, le 7 juin 2026.

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