Rechercher un rapport, une publication, un expert...
L'Institut Montaigne propose une plateforme d'Expressions consacrée au débat et à l’actualité. Il offre un espace de décryptages et de dialogues pour valoriser le débat contradictoire et l'émergence de voix nouvelles.
05/12/2023

Réinventer la grammaire spatiale européenne

Réinventer la grammaire spatiale européenne
 Raphaël Tavanti-Geuzimian
Auteur
Chargé de projets - Économie

L’espace, objet de rêves et de récit, facteur de souveraineté et de stratégie, est un horizon crucial et un vecteur de puissance. C’est pourquoi les conclusions du sommet interministériel de l’Agence spatiale européenne (ESA) qui s’est tenu début novembre à Séville étaient particulièrement attendues, dans un contexte peu porteur pour l’Europe spatiale, momentanément privée d’accès à l’espace en raison des retards sur plusieurs de ses lanceurs.
 
Quels sont les points forts de cet accord ? Comment comprendre les dissensions internes entre les grands partenaires que sont l’Allemagne, l’Italie et la France, aux intérêts commerciaux et économiques parfois divergents ? Comment résoudre le dilemme entre les ambitions distinctes de l’odyssée techno-scientifique et de l’aventure politique ? À travers son analyse, Raphaël Tavanti examine les angles morts d’un accord de court terme et réfléchit à ce que pourrait être une stratégie européenne ambitieuse par vocation mais lucide de ses moyens.

Les accords de Séville : un compromis aux allures de dernière chance

L’Europe ne peut-elle se construire qu’à force de crises ? Les grandes avancées récentes de l’histoire européenne se sont faites, il est vrai, à l’occasion de bouleversements majeurs. Pandémique d’abord, qui a vu l’Union Européenne souscrire à un emprunt commun pour la première fois de son histoire, ou géopolitique, avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Le spatial européen et son agence, l’ESA, ne semblent pas échapper à la règle. L'accord conclu le 6 novembre 2023 est un véritable bol d’air pour une Europe privée d’accès à l’espace depuis le dernier vol d’Ariane 5 et les échecs de Vega-C, le lanceur moyen sous maîtrise d'œuvre italienne.

S’il faut saluer l’issue de ce sommet, c’est d’abord parce qu’il assure la pérennisation du programme Ariane 6, initié il y a plus de 10 ans mais dont le premier vol se fait encore attendre. Les États membres de l’ESA, à commencer par ses trois plus importants contributeurs (France, Allemagne, Italie), se sont accordés sur une rallonge de 340 millions d’euros par an pendant trois ans.

Le sommet assure la pérennisation du programme Ariane 6, initié il y a plus de 10 ans.

Cet accord salutaire pour la France, maître d'œuvre du lanceur et principal financeur du programme (55 %), permet d’en assurer l’exploitation jusqu' au moins 2026. Ce financement public devra s'adjoindre une baisse des coûts (11 %), réclamée notamment par l’Allemagne, insatisfaite de ce qu’elle appelle une “faille du système”.

La France a également consenti à l’ouverture à la concurrence sur le segment des petits lanceurs, dont la commercialisation est prévue pour les prochaines années. Cette stratégie, longtemps poussée par l'Allemagne et inspirée du modèle américain, ambitionne de confier les lancements européens de petites charges utiles à plusieurs acteurs sélectionnés à l’issue d’un appel d’offre et de les subventionner ensuite. Jusqu’à présent, la logique de l’ESA qui prévalait était celle d’un lanceur unique par segment, développé sous le haut-patronage de l’agence puis protégé au cours de son exploitation. Derrière les divergences d’approche presque culturelles qui sous-tendent cette décision se cachent en réalité des motivations d’ordre politique et stratégique à peine voilées. Pour l’Allemagne, ce serait un moyen de mettre en avant ses jeunes acteurs, en particulier ISAR-aerospace et ODO, mais surtout d’ouvrir la voie à la mise en concurrence du lanceur lourd qui succédera à Ariane 6. Pour la France, qui feint d’ignorer les velléités allemandes, on veut croire que cette approche sera un moyen de réaffirmer une compétitivité historique sur la filière des lanceurs, mise en doute par les déboires du programme Ariane 6. À cette fin, elle compte notamment sur Maïa Space, prometteuse filiale d’Arianegroupe, qui développe depuis 2021 un lanceur léger partiellement réutilisable à partir des moteurs à propulsion Prometheus et du démonstrateur de premier étage Themis.

Ce sont les Italiens qui, sans doute, se sont montrés les plus réticents à cette évolution, y voyant une menace pour le primat de leur lanceur moyen Vega-C, lui aussi confronté à d’importantes difficultés depuis l’échec de son premier tir commercial.

Ce sont les Italiens qui, sans doute, se sont montrés les plus réticents à cette évolution.

L’Italie a ainsi obtenu le retrait du lanceur du portefeuille d’Arianespace au profit d’Avio, maître d'oeuvre et concepteur du lanceur. Ici encore, les besoins d’autonomie stratégique invoqués par Rome peinent à masquer l’ambition de faire de Vega-E, future version plus puissante de Vega-C, un concurrent direct d’Ariane 62, la version légère d’Ariane 6. Cet agenda se serait trouvé, on le comprend aisément, contrarié par une présence au portefeuille d’Arianespace.

Un besoin de refonte des mécaniques industrielles et décisionnelles

Il y a enfin tout ce que cet accord ne couvre pas. Bien à rebours de la satisfaction affichée par les leaders européens, le sommet de Séville a sciemment évité de se pencher sur les défaillances du modèle. Derrière les difficultés en matière de performance industrielle, de concurrence commerciale et de réutilisation des lanceurs, se posent des problématiques beaucoup plus profondes, et presque existentielles pour le secteur.

Il serait d’abord illusoire de penser un spatial européen calqué sur le modèle américain, qui mobilise un budget fédéral dont l’Europe ne dispose pas, et des sommes de capitaux privés inexistantes à l’échelle européenne. 

L’Europe spatiale ne fonctionne qu’à force de complémentarités et de coopérations.

L’Europe spatiale ne fonctionne qu’à force de complémentarités et de coopérations qui ont, jusque-là, permis l’avènement de programmes franchement réussis, à l’instar de Galileo et Copernicus.

Pour certains de ces grands programmes structurants, à commencer par les lanceurs lourds, une ouverture à la concurrence signifierait - en l’état actuel des choses – une dispersion des moyens et des fonds vers des acteurs n’ayant pas ou peu de compétences en la matière. Il est en outre difficile d’imaginer que les lanceurs lourds européens, de demain comme d’après-demain, puissent être compétitifs financièrement face au mastodonte Starship. Contrairement à la couverture qu’en a fait la presse européenne, le lanceur de SpaceX a amorcé une progression notable vers le début de son exploitation commerciale.  
 
La refonte du spatial européen passe donc d’abord par une réflexion poussée quant aux mécaniques décisionnelles sur lesquelles il repose. Aucune discussion n’a porté sur le modèle de gouvernance de l’ESA et les nombreux autres acteurs du "millefeuille" institutionnel européen. Si l’on reconnaît volontiers le rôle de catalyseur qu’elle a exercé dans un domaine aussi complexe, l’ESA demeure trop insuffisamment agile face à la rapide mutation du secteur, peu aidée en cela par un système décisionnel intergouvernemental fonctionnant à l’unanimité.

Ces carences ont participé des retards d’Ariane 6. Plus que de mauvais choix stratégiques, le programme a souffert d’un éclatement de sa production aux quatre coins de l’Europe, selon la désormais fameuse règle du “juste retour géographique” qui répartit proportionnellement la production industrielle des pièces du lanceur selon les contributions financières des États.

La réforme d’un tel appareil de gouvernance, sur fond de tension avec l’Union européenne, l’autre grand acteur, s’annonce toutefois délicate. Aucune piste ne semble sérieusement tenir la corde, d’autant que se manifeste chez les petits États la crainte de se voir dépossédés du peu de capital politique qu’ils conservent dans le modèle actuel.

Le programme a souffert d’un éclatement de sa production aux quatre coins de l’Europe.

Les mondes d’après

Les accords de Séville ont également délaissé les sujets d’exploration, pourtant déterminants dans la conduite des affaires spatiales au niveau mondial. La récente odyssée indienne qui a réussi à faire alunir la sonde Chandrayaan-3 démontre l’importance du signal politique et technologique de l’exploration. Mise au regard des récents échecs russes et des difficultés européennes, la mission a indiqué, au-delà de sa finalité scientifique, qu’il faudrait désormais compter sur l’Inde dans le futur échiquier spatial. En parallèle, elle développe aussi des capacités de vol autonome habité, pour envoyer, seule, ses astronautes en orbite. 
 
Cette leçon, l’Europe ne l’a pas encore comprise, elle qui persiste à vouloir édicter la norme et réguler les activités dans l’espace, sans en être elle-même un acteur de premier plan. C’est une approche noble, et peut-être en avance sur son temps, mais la meilleure façon de la rendre réelle consiste à s'en donner les moyens et investir l’espace de façon autonome. L’épopée de la sonde Rosetta, et de son petit atterrisseur Philae, qui avait en 2016 accompli l’exploit de se poser sur la comète Tchouri, avait déjà donné à voir ce dont l’Europe était capable. À cet égard, il eût été bienvenu de songer à des missions lunaires, en tout cas aux premières ébauches de celles-ci. Elles pourraient être un premier jalon vers la complexité du vol habité, que certaines voix autorisées appellent de leurs vœux, et pour lequel certains acteurs européens proposent des pistes prometteuses. Autrement, l’Europe risquerait de se retrouver marginalisée dans ce champ renouvelé de la puissance, et incapable de peser dans les rapports de force qui le caractériseront demain. Les accords Artemis, signés par 32 pays -dont la France- et qui visent à mieux encadrer les futures missions lunaires de la NASA en sont un exemple éloquent. En fixant une série de principes généraux qui visent à codifier l’exploration spatiale, ces accords participent d’une forme de réinterprétation du droit de l’espace.

Le dilemme qui se pose est ainsi presque existentiel.

Le dilemme qui se pose est ainsi presque existentiel : celui de savoir si l’Europe spatiale est une aventure techno-scientifique, secteur de pointe parmi d’autres, ou une aventure politique, vectrice de souveraineté et de cohésion transnationale.

Un projet politique suppose d’abord un certain degré de coopération, et de compromis. L’accord de Séville, s’il semble de prime abord en être l’incarnation, masque en réalité des stratégies de repli national et de prédation commerciale entre États membres qui, à moyen terme, risquent de fragiliser plus encore un modèle en perte de souffle. Le projet politique suppose ensuite un certain niveau d’ambition. S’agissant de nombreux segments de la chaîne, l’Europe pourrait en effet choisir de se reposer sur des capacités étrangères. Elle pourrait abandonner ses projets de constellation de satellites, au regard de l’avance prise par certains acteurs étrangers, et s’épargner une aventure coûteuse, technique et incertaine, même si c’est au prix d’une perte de connectivité souveraine considérable, ainsi que le conflit en Ukraine nous l’a rappelé. Elle pourrait demain renoncer à toute perspective de vol habité ou d’exploration par ses propres moyens, chemin qu’elle a emprunté jusqu’à présent. Elle pourrait, dans une logique extrême, renoncer à certains lanceurs pour profiter de tirs américains, fiables et moins onéreux.

Un choix, possible, consisterait donc à s’assumer comme une puissance de second rang, spécialisée dans certaines activités de niche, où son expertise serait reconnue, sans que cela ne soit toutefois suffisant pour lui donner une voix dans le concert des nations spatiales, ni lui permettre de décider pour elle-même. Une deuxième voie existe : l’entretien pragmatique, mais résolu, d’un positionnement sur l’ensemble de la chaîne de valeur spatiale, qu’il s’agisse d’accès à l’espace, de constellations de satellites, d’équipements militaires, et de vol habité. Dans ce modèle, l’Europe serait en mesure de demeurer souveraine dans les champs plus critiques.

 

L’espace est enfin, on aura de cesse de le dire, un sujet qui comporte une part de rêve, qui nourrit un imaginaire et un champ des possibles dont on ne connaît pas aujourd’hui tous les contours. Autrement dit, il est l’un de ces récits collectifs, dont l’Europe a sans doute aujourd'hui grand besoin. Mais sans une réflexion profonde sur la nature de l'aventure spatiale européenne, sans arbitrage politique lucide, cette vision est inévitablement condamnée à rester lettre morte.

L'espace est l’un de ces récits collectifs, dont l’Europe a sans doute aujourd'hui grand besoin.

Copyright image : Jody Amiet / AFP
 

Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne