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[Le monde vu d’ailleurs] - Les élections municipales vues par la presse étrangère

[Le monde vu d’ailleurs] - Les élections municipales vues par la presse étrangère
 Bernard Chappedelaine
Auteur
Ancien conseiller des Affaires étrangères
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Le monde vu d'ailleurs

Les correspondants à Paris de la presse étrangère soulignent la fragmentation du paysage politique. Estimant que les partis de gouvernement tirent leur épingle du jeu, ils jugent que la victoire du RN à l’élection présidentielle n’est pas inéluctable, mais qu’à droite comme à gauche, un accord au sein des formations modérées sur un programme, une stratégie et un candidat, nécessaire pour éviter un duel des extrêmes au second tour, est loin d’être acquis.

La fragmentation du paysage politique français

Les enseignements tirés par les observateurs étrangers des élections municipales, organisées en France les 15 et 22 mars, et notamment le bilan du deuxième tour qui concernait 1526 communes, sont assez diversifiés. "Globalement, au-delà des spécificités locales, ce scrutin conforte les grandes tendances", estime le quotidien alternatif berlinois Tageszeitung. "Les extrêmes de gauche et de droite sortent renforcés de leur épreuve de force avec les partis traditionnels, qui, de leur côté, peuvent être satisfaits quand, avec de la chance et des alliances, ils ont pu conserver leurs bastions", écrit Rudolf Balmer, le correspondant du journal. "Chacun a trouvé les victoires qu’il lui fallait", estime pour sa part l’éditorialiste du quotidien helvétique Le Temps. "La gauche traditionnelle a gagné les métropoles (Paris, Marseille, Lille…), la droite traditionnelle les villes moyennes de province (Besançon, Limoges, Clermont-Ferrand…), l’extrême droite a pris de nombreuses nouvelles petites villes (Carcassonne, Orange, Montargis…) et l’extrême gauche remporte quelques belles victoires dans les cités ou les villes très populaires (Roubaix, Saint-Denis, Creil…)", résume Paul Ackermann. "Si l’éclatement des résultats permet à chacun de voir midi à sa porte, note-t-il, il peut aussi suggérer une analyse supplémentaire : la population française, agitée par des débats de plus en plus clivants, semble de plus en plus se couper en quatre parts irréconciliables bien définies" et le commentateur helvétique de se référer à "l’archipel français", l’ouvrage de Jérôme Fourquet. Le fait que, "pour la première fois dans l’histoire" de ce "bastion libéral" qu’est Paris, "les électeurs aient permis à deux candidates d’extrême-droite et d’extrême-gauche de participer au second tour du scrutin, illustre une tendance nationale à la fragmentation et à la polarisation croissante de l’électorat qui renforce les partis populistes aux deux extrémités du spectre politique et au détriment des partis traditionnels", analyse pour sa part la correspondante de CNN, qui relève la "campagne remarquable" menée sur les réseaux sociaux par Sarah Knafo, qui a utilisé les méthodes du Démocrate Zohran Mamdani à New York pour véhiculer "des messages MAGA sur l’immigration et la criminalité". Le New York Times observe que, lors de la soirée électorale, tous les partis avaient des raisons de revendiquer la victoire, mais que le tableau qui se dessine à l’issue du scrutin est "un portrait complexe de l’état fragmenté de la politique française".

L’échec du président de la République à construire un parti solide après sa conquête de l’Elysée [est] une des raisons de l’instabilité, de la fragmentation et de la polarisation de la vie politique française.

L‘un des enseignements du scrutin c’est que la majorité des électeurs continue à accorder sa préférence aux partis traditionnels et du centre au détriment des extrêmes, analyse Die Welt. L’issue du scrutin dans les communes où il était organisé le 22 mars "relativise incontestablement la percée des extrémistes" au premier tour, estime le quotidien du groupe Springer, "les vainqueurs de l’élection sont les Conservateurs, le centre politique et les Socialistes qui ont refusé une alliance avec l’extrême gauche". "L’extrême droite et la gauche radicale ne transforment pas l’essai du premier tour des municipales. C’est la droite qui capitalise sur la tension ambiante malgré son échec cuisant dans la capitale. Le PS est sanctionné là où, trahissant sa parole, il a fait alliance avec LFI. Il ne résiste avec panache que là où il est resté fidèle à ses principes, à Paris et Marseille", conclut Joëlle Meskens, correspondante du quotidien belge Le Soir. Cette analyse est partagée par la BBC, "les grands vainqueurs de la soirée sont incontestablement les partis mainstream de gauche, de droite et centre" et l’enseignement principal du scrutin c’est "l’échec des alliances conclues entre la gauche et LFI", qui ont conduit à la perte des mairies de Clermont-Ferrand et de Brest, longtemps dirigées par la gauche. "À Paris, les deux formations modérées affaiblies en 2017 par la victoire d’Emmanuel Macron demeurent les premiers choix des électeurs", constate CNN, qui voit dans l’échec du président de la République à construire un parti solide après sa conquête de l’Elysée une des raisons de l’instabilité, de la fragmentation et de la polarisation de la vie politique française. L’échec subi par le RN à Marseille et à Toulon prouve qu’en dépit de tous ses gains et de ses efforts de normalisation, le parti ne parvient pas à briser le "plafond de verre", observe la correspondante de Die Welt. Ces résultats montrent que "la conquête du pouvoir par le RN n’est pas irrésistible", conclut l’agence Reuters, ils suggèrent que, s’ils s’organisent, les partis modérés peuvent donner un coup d’arrêt au RN, notamment dans les grandes villes, où il demeure toxique aux yeux de beaucoup d’électeurs

Les conséquences pour les différents partis

Le parti de Marine Le Pen a enregistré des gains significatifs et est sorti vainqueur du scrutin dans plus de 3000 localités, une progression massive par rapport à 2020, quand le RN avait conquis 827 mairies, souligne le site Hungarian Conservative. Certes, admet ce site conservateur, dans beaucoup de cas, il s’agit de petites villes et de zones rurales, car le mode de scrutin à deux tours désavantage le RN et permet aux autres partis de le maintenir hors du pouvoir. Néanmoins, la consolidation de ses positions incite ce média à l’optimisme dans la perspective de l’échéance présidentielle. Pour le RN, crédité depuis des mois d’une avance considérable dans les sondages réalisés en vue des échéances nationales, les résultats des élections municipales sont "décevants" en dépit de certains succès, estime toutefois le Spiegel, qui cite l’exemple de Marseille. C’est un jugement partagé par le quotidien économique Handelsblatt. Le verdict des électeurs sur ce parti, dont on s’attendait à ce qu’il forme le prochain gouvernement, est mitigé, observe aussi le New York Times. Le parti de Jordan Bardella "nourrissait de très grandes ambitions. Il espérait ravir Marseille, Toulon et Nîmes, trois grandes villes dont la bascule aurait eu valeur de fait majeur, voire de séisme. Il a dû déchanter", estime aussi Joëlle Meskens. La conquête de Nice est le succès principal dont le RN peut se prévaloir, mais qui est plus à inscrire au crédit de son allié local, Éric Ciotti, qu’à celui de Jordan Bardella, tempère Politico. Le RN espérait que le "talon d’Achille" qu’a constitué jusqu’à présent le fait que les autres partis se liguent contre lui au deuxième tour de scrutin allait être éliminé en raison du soutien accru dont il bénéficie dans l’électorat, mais il semble que cette vulnérabilité récurrente persiste, observe encore Politico.

Les Républicains ont certes dû concéder leur défaite à Paris, en raison du profil contesté de leur candidate Rachida Dati, mais, ailleurs, ils ont montré leur résilience et demeurent la principale force politique au plan local.

Les Républicains ont certes dû concéder leur défaite à Paris, en raison du profil contesté de leur candidate Rachida Dati, mais, ailleurs, ils ont montré leur résilience et demeurent la principale force politique au plan local, souligne Reuters. C’est une analyse partagée par Jon Henley, le correspondant du Guardian, qui note toutefois que le parti LR est plus que jamais en proie à un débat interne sur son orientation future - doit-il conserver son autonomie, ou bien "s’allier au centre ou à l’extrême-droite, comme certains sont tentés de le faire".

Pour les formations centristes, le bilan est finalement plus encourageant que ne le laissent penser les échecs à Lyon, Nice et Pau, où l’ancien Premier ministre François Bayrou n’a pas retrouvé son siège, affirme Jon Henley. En dépit de l’impopularité personnelle d’Emmanuel Macron, le camp présidentiel et ses alliés ont obtenu des victoires inattendues avec les anciens ministres Thomas Cazenave et Antoine Armand à Bordeaux et à Annecy. À Toulouse, ville d’Airbus, Jean-Luc Moudenc conserve son mandat, et au Havre, Édouard Philippe, qui avait lié ses ambitions présidentielles à sa reconduction à la tête de la mairie de sa ville, s’est imposé, note Michaela Wiegel, correspondante de la FAZ.

À gauche, les Socialistes peuvent revendiquer un rôle dirigeant, estime le Handelsblatt. Le PS et ses alliés conservent le contrôle des trois plus grandes villes du pays, auxquelles s’ajoutent Lille et Rennes, note Jon Henley. La stratégie consistant à nouer des alliances sélectives avec les Écologistes et les Communistes, tout en se tenant à distance de LFI, a été généralement payante, analyse le correspondant du Guardian. Ces élections ont adressé un message très clair à la gauche de gouvernement, remarque pour sa part Reuters, elle obtient de meilleurs résultats (Paris, Marseille) quand elle ne lie pas son sort à celui de LFI, qui pour sa part a mobilisé sa base électorale et obtenu des victoires symboliques limitées, à Saint-Denis et à Roubaix. Les Écologistes n’ont quant à eux pas été en mesure de rééditer leurs succès électoraux de 2020, estime encore l’agence, les questions environnementales ayant reculé dans les priorités des électeurs. Les Verts ont subi des revers dans plusieurs villes importantes, remarque Rudolf Balmer, la courte reconduction de Grégory Doucet à Lyon montre la fragilité de leur influence dans les grandes villes. Ainsi, à Strasbourg, l’ancienne Maire Catherine Trautmann, alliée aux Centristes, réussit son retour et l’emporte sur la titulaire du poste qui s’était alliée à LFI, dont les dirigeants devraient être déçus par le bilan global du scrutin, juge le Handelsblatt.

Quels enseignements pour l’élection présidentielle ?

Le taux élevé d’abstention à ces scrutins locaux relativise la portée des résultats et souligne la distance qui existe entre les électeurs et la classe politique, souligne la Konrad Adenauer Stiftung (KAS) dans une note d’analyse. Mais ces élections municipales servent néanmoins de test dans une situation marquée par la fragmentation du paysage politique, les interrogations sur la stratégie et les luttes internes dans les différents camps, elles donnent de premières indications sur la dynamique de l’élection présidentielle de 2027, explique cette fondation politique, proche de la CDU. On doit se garder de conclusions trop rapides, met aussi en garde le Spiegel, puisque les enjeux locaux ont été déterminants dans le vote aux municipales. Néanmoins, leur résultat devrait faire bouger les choses dans les différents camps, estime l’hebdomadaire. Les succès obtenus les 15 et 22 mars par les partis de gouvernement leur donnent des raisons de croire qu’ils peuvent l’emporter au deuxième tour de l’élection présidentielle sur un candidat d’une formation radicale, la grande inquiétude demeurant un duel entre les extrêmes, de droite et de gauche, affirme la BBC. Une nouvelle édition du "front républicain" pourrait être efficace notamment dans les grandes villes, dont la population continue à rejeter le parti nationaliste, explique Jon Henley, à condition que les partis de gouvernement s’organisent. Pour leur part, bien qu’ils ne contrôlent pas de grandes métropoles, les dirigeants du RN estiment disposer désormais d’un enracinement local suffisant pour leur permettre de l’emporter en 2027, indique le correspondant du Guardian. Avec Jordan Bardella ou Marine Le Pen, qui dominent les sondages d’intention de vote, le RN fait la course en tête mais le sentiment d’une victoire inéluctable s’est atténué et la résistance dans les grandes villes subsiste, analyse aussi Reuters.

Les succès obtenus les 15 et 22 mars par les partis de gouvernement leur donnent des raisons de croire qu’ils peuvent l’emporter au deuxième tour de l’élection présidentielle sur un candidat d’une formation radicale, la grande inquiétude demeurant un duel entre les extrêmes, de droite et de gauche.

La victoire d’Édouard Philippe au Havre le place en tête des candidats appelés à affronter l’extrême-droite lors de l’élection présidentielle de 2027, souligne Politico, mais s’il ne fait pas l’unité derrière sa candidature, la droite et le centre risquent de ne pas être présents au second tour, avertit Reuters. Aussi, la compétition pour désigner un candidat unique va s’intensifier. La KAS discerne un rapprochement entre le centre macroniste et le camp conservateur, illustré par les accords conclus localement, ainsi que les appels à la formation d’une alliance, qui laissent penser qu’une coopération stratégique destinée à affronter les partis extrémistes des deux bords devient une option sérieuse.

Les Républicains pour leur part conservent une base électorale solide, mais ils doivent désormais décider s’ils veulent rester dans l’opposition ou s’allier au centre pour affronter les extrêmes, analyse aussi Reuters. Un autre enseignement des municipales est que la course à la présidentielle va probablement opposer deux visions concurrentes de la gauche, pronostique l’agence de presse britannique. Les résultats des élections qui viennent de se dérouler placent en effet la gauche face à un dilemme, explique la KAS. Ils montrent que LFI demeure un acteur central au premier tour, mais qu’au deuxième tour une trop grande proximité à son égard est de nature à dissuader l’électorat modéré. Le bilan mitigé des alliances PS-LFI met en lumière cette "impasse stratégique", LFI demeure en effet une "force structurante", tandis que le PS "oscille toujours entre coopération et démarcation", ce qui continue à alimenter les conflits internes à la gauche. Cette tension est, selon la fondation proche de la CDU, l’enseignement politique essentiel pour le prochain scrutin présidentiel. Tout en mettant également en garde contre une analyse qui méconnaîtrait la différence fondamentale entre politique locale et politique nationale, Jakob Ross et Elias Ricken tirent trois conclusions du scrutin dans la perspective de la prochaine échéance présidentielle : le macronisme ne survivra pas, l’union des droites est loin d’être certaine et le "cordon sanitaire" s’est déplacé vers la gauche.

Copyright Boris HORVAT / AFP
Mairie de Marseille.

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