AccueilExpressions par MontaigneNumérique : la souveraineté cognitive des jeunes, un enjeu de défenseLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Technologies14/04/2026ImprimerPARTAGERNumérique : la souveraineté cognitive des jeunes, un enjeu de défenseAuteur Chayma Drira Chercheuse et analyste des politiques publiques En prenant la présidence du G7 en 2026, la France a mis la protection des plus jeunes face aux usages numériques invasifs au rang de ses priorités. Alors que la capacité à résister aux distractions et à maintenir un objectif mental est fortement altérée, l'Europe doit formuler une doctrine claire et prendre conscience que la captation de l'attention des mineurs n'est ni un problème de santé publique ni un enjeu éducatif mais un enjeu de défense.La Convention citoyenne sur les temps de l'enfant a adopté vingt propositions le 23 novembre 2025. L'Assemblée nationale a voté le 26 janvier 2026, en première lecture, l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans. Le Sénat a adopté sa version le 31 mars. L'Australie avait ouvert la voie en décembre 2025. Partout on agit. On légifère. On interdit. Et pourtant la question décisive n'est pas posée. La Convention a réorganisé les temps de l'enfant sans toucher à ce qui les colonise. La loi a banni des plateformes sans interdire les mécanismes. Le débat public continue de traiter la captation de l'attention des mineurs comme un problème de parentalité alors qu'il s'agit d'un problème de défense, au sens strict où ce qui est en jeu, c'est la capacité d'une génération à former le jugement dont dépend l'exercice futur de la citoyenneté.Ce que les adolescents ont vu et que le mandat de la Convention ne permettait pas de saisirLe panel d'adolescents associé à la Convention citoyenne a formulé le diagnostic avec une précision que les institutions n'ont pas su reprendre. Ce qu'ils ont décrit n'était pas un dérèglement des rythmes scolaires. C'était l'impossibilité de se concentrer, les nuits aspirées par un flux qu'ils n'avaient pas choisi, l'injonction paradoxale d'une école qui demande de limiter les écrans tout en obligeant à consulter Pronote pour accéder à sa propre vie scolaire. La Convention a proposé de désactiver les notifications des environnements numériques de travail après dix-neuf heures, de rendre les notes scolaires visibles par l'enfant avant ses parents, d'aménager les rythmes périscolaires. Autant d'avancées réelles, construites dans le paradigme du temps organisable. Mais ce que ces adolescents nommaient ne relevait pas du temps organisable. C'était une captation, un régime dans lequel la structure du temps vécu, son rythme, son séquençage, l'orientation du regard, est déterminée par un calcul extérieur au sujet.L'angle mort : le temps algorithmique, catégorie absente du droitLe temps d'outil est un usage actif, finalisé, d'un instrument numérique choisi pour une tâche définie : il est bénéfique et doit être préservé.Ce régime exige un vocabulaire que le droit français ne possède pas et dont l'absence condamne la loi à l'imprécision. Ce que l'on appelle paresseusement "temps d'écran" recouvre trois réalités qu'il faut séparer si l'on veut légiférer avec rigueur. Le temps d'outil est un usage actif, finalisé, d'un instrument numérique choisi pour une tâche définie : il est bénéfique et doit être préservé. Le temps algorithmique passif est un contenu poussé par un algorithme de recommandation sans mécanisme de rétention : il doit être encadré. Le temps algorithmique interactif est un dispositif de scroll infini, d'autoplay, de streaks [compteurs d’utilisation qui gratifient leurs utilisateurs les plus assidus], de boucles de récompense variable, de recommandation optimisée pour la durée de session : il doit être interdit pour les mineurs. Sans cette tripartition, on interdit une catégorie floue. Un enfant banni d'Instagram mais livré à un chatbot conversationnel, à YouTube en autoplay, à Fortnite, change de pièce dans le même piège. La loi devrait viser le design, pas le support.La cartographie des empires prédateursLa captation attentionnelle des mineurs n'est pas un accident du marché. C'est le produit d'empires numériques, pluriels, dont le modèle économique repose sur la rétention des plus vulnérables. ByteDance exploite un dédoublement stratégique dont la signification politique n'a pas été suffisamment analysée : sa version chinoise, Douyin, impose aux mineurs de moins de quatorze ans un temps limité, coupe l'accès à vingt-deux heures et propose du contenu éducatif ; sa version internationale, TikTok, déploie un scroll infini optimisé pour la rétention maximale sans garde-fou structurel. L'asymétrie est un acte politique : protéger les siens, exporter le piège. Mais réduire ce problème à une menace chinoise identifiable serait une erreur analytique. Meta savait dès 2021, les documents Haugen l'ont établi devant le Sénat américain, que ses produits dégradaient la santé mentale des adolescentes, et n'a rien modifié dans son architecture. Les travaux de Renée DiResta au Stanford Internet Observatory ont documenté la manière dont les algorithmes de recommandation de YouTube conduisent en quelques clics du contenu anodin au contenu extrême. Fortnite et Roblox piègent des enfants de huit ans dans des boucles de microtransactions et de récompenses variables. Et une nouvelle frontière s'ouvre avec les chatbots conversationnels capables de créer de l'attachement émotionnel chez des mineurs sans qu'aucun cadre juridique ne qualifie cette relation. Le problème n'est pas qu'une puissance étrangère attaque nos enfants. Le problème est que le modèle économique dominant de l'économie numérique mondiale repose sur la captation attentionnelle des plus vulnérables, et que l'Europe n'a aucune doctrine pour y répondre.Le problème est que le modèle économique dominant de l'économie numérique mondiale repose sur la captation attentionnelle des plus vulnérables, et que l'Europe n'a aucune doctrine pour y répondre.Les trois âges de la guerre cognitiveIl y a eu trois âges de la guerre cognitive et cette périodisation est nécessaire pour comprendre pourquoi les outils du deuxième ne suffisent pas à traiter un problème du troisième. Le premier, au XXe siècle, opposait des propagandes étatiques visant des adultes dont les opinions étaient formées : les démocraties ont appris à s'en défendre par la liberté de la presse et le pluralisme. Le deuxième, dans les années 2010, a vu la désinformation numérique déstabiliser des scrutins et des sociétés. L'annulation de l'élection présidentielle roumaine en décembre 2024 pour soupçon de manipulation viaTikTok en est le cas d'école, et l'Europe a commencé à répondre avec le Digital Services Act et Viginum. Le troisième âge est celui dans lequel nous sommes. La cible n'est plus l'opinion formée d'un adulte. C'est l'architecture attentionnelle d'un enfant dont le cortex préfrontal est en cours de maturation. On ne cherche plus à changer des opinions. On formate les circuits neuronaux avant que les opinions n'existent.Ce que les neurosciences établissent désormais sans ambiguïtéL'écart de performance entre élèves distraits et non-distraits équivaut à plusieurs mois d'apprentissage. Ce n'est pas une métaphore. L'étude longitudinale ABCD du National Institutes of Health, la plus grande étude de neuro-imagerie pédiatrique jamais conduite, portant sur onze mille enfants suivis depuis 2018, établit un impact négatif de l'usage quotidien d'écrans sur le réseau d'inhibition fronto-pariétal des préadolescents à deux ans de suivi, le réseau qui sous-tend la capacité de résister aux distractions, de maintenir un objectif mental et de délibérer avant d'agir. L'étude de Ra et al. publiée dans le JAMA en 2018, portant sur deux mille cinq cent quatre-vingt-sept adolescents suivis pendant deux ans, établit que l'usage intensif des médias numériques est associé à une augmentation de cinquante pour cent du risque de symptômes d'inattention. Les données PISA 2022 de l'OCDE complètent le tableau : soixante-cinq pour cent des élèves déclarent être distraits par les dispositifs numériques en cours, quarante-cinq pour cent se disent anxieux si leur téléphone n'est pas à portée de main, et l'écart de performance entre élèves distraits et non-distraits équivaut à plusieurs mois d'apprentissage. Un algorithme de rétention opérant quotidiennement sur un cerveau en développement ne vole pas du temps. Il reconfigure les réseaux qui devraient apprendre à se concentrer, hiérarchiser, délibérer.L'attention comme question de justice socialeLa faculté de juger dont parlent Kant ou Arendt présuppose une attention formée. Atrophier l'attention d'une génération entière, c'est atrophier les conditions de possibilité de la démocratie. Et cette atrophie est socialement stratifiée. Le rapport de l'OCDE de mai 2025 sur la vie des enfants à l'ère numérique le documente avec précision : les enfants dont les circonstances personnelles et familiales sont fragilisées sont significativement plus vulnérables aux effets négatifs de l'usage numérique problématique. La fracture numérique n'est plus une fracture d'accès. C'est une fracture d'exposition non médiatisée, dans laquelle les enfants des milieux défavorisés disposent de moins d'alternatives, de moins de médiation parentale et de moins de capital culturel pour décoder les mécanismes qui les capturent.Les institutions sentent sans nommerL'Institut d'études de sécurité de l'Union européenne a introduit en 2025 le concept de sécurité cognitive. Le troisième rapport FIMI du Service européen pour l'action extérieure (mars 2025) documente plus de quatre-vingts pays ciblés par des opérations de manipulation informationnelle et note leur accélération par l'IA générative. La présidence française du G7 a fait de la protection des mineurs en ligne le quatrième pilier de son agenda numérique, avec une réunion ministérielle prévue le 29 mai 2026 à Paris et un appel international à contributions scientifiques sur les effets de l'IA générative sur les mineurs lancé le 18 février 2026 à New Delhi. Mais aucun de ces cadres ne fait le geste décisif : requalifier le problème. Passer du sanitaire au stratégique. Nommer la conscience des enfants comme ce qu'elle est devenue, un territoire à protéger.Le vide du droit européen et le concept manquantLe vide juridique est précis et identifiable. Le RGPD protège les données personnelles. Le DSA encadre les contenus et ses lignes directrices de juillet 2025 sur l'article 28 commencent à traiter l'autoplay et les notifications pour les mineurs. L'AI Act régule les systèmes d'intelligence artificielle et classe l'éducation en domaine à haut risque. Aucun de ces instruments ne traite la captation de l'attention en tant que telle. Un algorithme qui pousse du contenu parfaitement légal, sans collecte illicite de données, vers un enfant de dix ans, selon une logique d'optimisation conçue pour maximiser la durée de session, ne viole aucune norme de droit européen en vigueur. Ce vide est le problème.Le concept manquant est celui de souveraineté cognitive : le droit d'un mineur à ce que la formation de son attention, de sa capacité de concentration et de sa faculté de délibération ne soit pas soumise à l'optimisation algorithmique d'un acteur commercial ou étatique. Le concept manquant est celui de souveraineté cognitive : le droit d'un mineur à ce que la formation de son attention, de sa capacité de concentration et de sa faculté de délibération ne soit pas soumise à l'optimisation algorithmique d'un acteur commercial ou étatique. Ce droit n'existe nulle part dans le corpus juridique européen. Il est pourtant la condition de possibilité de tous les autres droits que l'on prétend garantir aux enfants. Sans attention formée, pas de citoyen capable de lire, de juger, de voter.Trois orientations pour fonder le sanctuaireL'Europe n'a pas à se défendre contre un adversaire identifié. Elle a à se constituer en sanctuaire. Trois orientations concrètes s'imposent. Interdire les mécanismes et non les plateformes : scroll infini, autoplay, streaks, notifications push, recommandation optimisée pour la durée de session, interdits pour les moins de seize ans sur toutes les interfaces quel que soit le service, en ciblant le design et non le support, sans wallet européen et sans vérification d'identité intrusive. Renverser la charge de la preuve : toute plateforme dont le service interagit avec le cerveau d'un mineur devrait démontrer, par un audit indépendant, que son architecture ne dégrade pas les capacités attentionnelles de ses utilisateurs mineurs, selon la même logique que le règlement REACH pour les substances chimiques ou l'autorisation de mise sur le marché pour les médicaments. Faire de l'Europe le premier espace normatif au monde où la conscience en formation d'un mineur est juridiquement protégée contre l'optimisation algorithmique, en utilisant la réunion ministérielle numérique du G7 le 29 mai 2026 à Paris comme fenêtre d'initiative, pour poser le premier acte de ce qu'Anu Bradford appellerait un effet Bruxelles appliqué non plus aux données ni à l'intelligence artificielle mais à la conscience. Faire du bien-être cognitif l'enjeu contemporain de la protection de l'enfanceL'interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans est un réflexe du deuxième âge de la guerre cognitive appliqué à un problème du troisième. La Convention a réorganisé les temps sans toucher à ce qui les colonise. La loi a banni des plateformes sans interdire les mécanismes. Chaque année sans doctrine est une cohorte perdue, des enfants dont la faculté de juger n'aura pas été formée par l'école, la famille ou la cité, mais par des algorithmes dont la seule finalité est de prolonger la session. La protection de l'enfance au XXIe siècle ne peut plus se limiter à la protection contre les contenus nocifs ou les prédateurs en ligne. Elle doit inclure la protection de ce sans quoi un enfant ne devient jamais un sujet : la capacité de concentrer son regard, de soutenir une pensée, de former un jugement qui soit le sien. Le bien-être cognitif des mineurs n'est pas un luxe de pays riches ni un thème de colloque. C'est la condition sans laquelle la promesse démocratique européenne se vide de son contenu. L'Europe a inventé le droit à la protection des données quand personne ne pensait la vie privée numérique comme un droit fondamental. Elle peut inventer la souveraineté cognitive. Ce n'est pas une guerre contre la technologie. C'est une guerre pour la conscience des enfants. Et l'Europe n'a pas le droit de la perdre. Le bien-être cognitif des mineurs n'est pas un luxe de pays riches ni un thème de colloque. C'est la condition sans laquelle la promesse démocratique européenne se vide de son contenu.Copyright image : Sebastien BOZON / AFPImprimerPARTAGERcontenus associés à la uneMars 2025Infrastructures numériques : un plan décisifLes infrastructures numériques sont cruciales pour la souveraineté et la compétitivité française, face à la domination américaine et chinoise. L'Institut Montaigne propose 9 recommandations stratégiques pour structurer le cloud, la 5G et le traitement des données, en misant sur l’énergie, les talents et des financements ciblés.Consultez le Rapport 05/11/2025 Réseaux sociaux : vers une politique de la résistance cognitive Asma Mhalla 14/05/2025 Temps de l'enfant : réinventer le cadre éducatif pour une société en mutati... Baptiste Larseneur 07/10/2025 [Réseau social] - La fabrique de la "captologie" Luna Vauchelle Lou Vincent 13/10/2025 [Réseau social] - Addictologie : du mal-être individuel au risque collectif Luna Vauchelle Lou Vincent