Expressions par Montaigne
30/06/2026

Multipolarité ou bipolarité ? C’est à l’Europe de décider

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Multipolarité ou bipolarité ? C’est à l’Europe de décider
 Michael R. McAdoo
Michael R. McAdoo  - contributeur externe
Directeur associé du Boston Consulting Group, fellow au BCG Institute
 Chikara Onda
Chikara Onda  - contributeur externe
Chef de projet au Boston Consulting Group, chercheur affilié au BCG Institute

La puissance mondiale se redistribue. Pour en mesurer les contours, le Boston Consulting Group a développé un indice de puissance fondé sur une cinquantaine d’indicateurs économiques, militaires et de soft power. Comment évoluent les leviers de la puissance mondiale au fil des basculements de polarité ? Quelles sont les nouvelles formes de puissance émergente ? Loin de basculer mécaniquement vers la multipolarité, le monde hésite entre un ordre tripolaire et une nouvelle bipolarité sino-américaine et l’Europe semble l'arbitre de ce choix. 

Malgré l'omniprésence du terme "monde multipolaire", celui-ci est rarement défini avec précision. Comment déclarer la multipolarité sans cerner précisément ce qu'est un "pôle" ? Pour plus d’objectivité, le BCG a construit un indice de puissance basé sur une cinquantaine d'indicateurs quantitatifs. Ces derniers couvrent trois dimensions fondamentales : la puissance économique, la puissance militaire et le soft power, et sont mesurés sur le temps long, de 1815 à aujourd’hui.

Avant d’aborder les défis actuels, un détour historique s’impose. Quand le monde a-t-il été multipolaire pour la dernière fois ? Certainement pas pendant la Guerre froide, lorsque deux superpuissances se partageaient la planète. Ni dans les années 1990, lorsque les États-Unis et leurs alliés européens dominaient brièvement, et seuls, un ordre mondial libéral en pleine expansion. Pour retrouver un système véritablement multipolaire - c'est-à-dire un monde où au moins trois puissances ou plus sont en mesure de façonner l’ordre international - il faut remonter à la période précédant les grandes guerres du XXe siècle, en 1913.

Pour retrouver un système véritablement multipolaire - c'est-à-dire un monde où au moins trois puissances ou plus sont en mesure de façonner l’ordre international - il faut remonter à la période précédant les grandes guerres du XXe siècle, en 1913.

Cela devrait nous interpeller. La fin de l’unipolarité n'est pas une observation théorique : selon notre indicateur, elle est déjà en cours - portée par la montée en puissance de la Chine, la réaffirmation de l'ambition militaire russe et le retrait américain en matière de commerce et d'alliances. Par ailleurs, lenouvel élan des BRICS et de l’Organisation de coopération de Shanghai témoigne de la volonté de certains États de promouvoir un ordre international très différent de celui proposé par l’Occident. Et l’Europe dans tout cela ? Notre analyse montre que l'Europe peut constituer un véritable pôle - mais à condition d’agir comme tel. À défaut, les États-Unis et la Chine demeureront les deux seuls véritables pôles dans le monde d’aujourd’hui - et ce qui semblait être un retour à la multipolarité se révélerait n'être qu'une nouvelle bipolarité.

Mesurer la puissance à travers les époques

Selon notre grille d’analyse, la puissance économique ne se limite pas au PIB : elle inclut également les volumes d'échanges commerciaux, l'infrastructure financière, le contrôle des ressources critiques et les intrants de production, y compris les secteurs de pointe. La puissance militaire comprend non seulement les dépenses militaires et la taille des effectifs, mais aussi la capacité de projection, les actifs stratégiques et les bases militaires à l'étranger. Le soft power, quant à lui, englobe les réseaux diplomatiques, la portée des alliances, le rayonnement culturel et linguistique, l’aide au développement et l'influence exercée à travers les médias et les plateformes numériques. Nous intégrons également la capacité technologique et la qualité de la gouvernance en tant que facteurs habilitants : si elles ne sont pas des indicateurs directs de puissance, elles en amplifient l’effet lorsqu'elles sont mobilisées dans les trois dimensions fondamentales.

L'indice est calibré de sorte qu’un score de 100 représente le contrôle théorique de la totalité des ressources mondiales de chaque élément. Nous définissons un Pôle comme tout acteur dépassant un score total de 10 ou de 15 dans une des trois dimensions - un seuil que nous avons établi à partir des périodes où la qualification de polarité fait l'objet d'un consensus parmi les historiens et les politologues.

Une configuration absente depuis près d'un siècle
[Figure 1 : Indice composite de puissance des huit premières puissances en 1913, 1938, 1985, 2000 et 2025]

Figure-1

Pôles historiques | Le monde n’avait pas été aussi multipolaire depuis l'avant-Première et la Seconde Guerre mondiale.

Appliqué à l'histoire, l'indice révèle un constat saisissant. En 1913, quatre puissances franchissent le seuil de pôle : l'Empire britannique, les États-Unis, l'Empire allemand et l'Empire russe - l’Empire Français situant juste en deçà. En 1938, une configuration similaire se dessine - l'Empire britannique, les États-Unis, le Troisième Reich et l'Union soviétique émergente. Après 1945, le système se resserre autour de la bipolarité caractéristique de la Guerre froide, entre les États-Unis et l'Union soviétique. L'après-Guerre froide engendre une unipolarité brève mais marquée, fondée sur la domination conjointe des États-Unis et de l'Europe, fortement alignés sur les plans économique, militaire, et culturel. 
Aujourd'hui, la distribution de la puissance bascule à nouveau. Les États-Unis demeurent la première puissance mondiale, notamment sur le plan militaire et en matière de soft power. La Chine a déjà comblé son retard économique - rejoignant les États-Unis sur notre indice de puissance économique - et ne cesse d'étendre ses capacités militaires, ainsi que son influence internationale. L'Europe, prise dans son ensemble, apparaît comme un troisième pôle, avec une force particulière en matière de soft power. La Russie et l'Inde complètent ce que nous appelons les "cinq puissances clés" - influentes, en particulier à l‘échelle régionale, mais en deçà du seuil de pôle si elles sont prises individuellement.

Cette configuration : deux pôles dominants, un troisième pôle conditionné à sa cohésion interne et externe, et deux puissances influentes mais sous le seuil de pôle - n'a pas été observée depuis près d’un siècle.

Cette configuration : deux pôles dominants, un troisième pôle conditionné à sa cohésion interne et externe, et deux puissances influentes mais sous le seuil de pôle - n'a pas été observée depuis près d’un siècle.

La question centrale : l'Europe agit-elle comme un seul acteur ?

[Figure 2 : Indice composite des dix premières puissances avec l'Europe considérée comme acteur stratégique unique vs. les pays européens considérés séparément]

Figure-2

Hypothèses | Et si les pays européens étaient considérés individuellement ?

Cela nous amène à une question déterminante : l’Europe est-elle un véritable pôle, et dans le cas contraire, quelles en sont les implications pour l’ordre mondial ?

Lorsque l'Union européenne, le Royaume-Uni, et les pays de l’Association européenne de libre-échange [AELE] sont considérés comme un acteur stratégique unique, l'Europe obtient un score total de 13 sur notre indice composite - nettement au-dessus du seuil de pôle et en troisième position derrière les États-Unis (19) et la Chine à (15). Sa force réside dans le soft power, où elle atteint le score de 18 - dépassant même les États-Unis. Le poids économique européen est considérable, et ses capacités militaires combinées, bien qu'inférieures à celles des États-Unis et de la Chine, restent significatives à l’échelle mondiale.

En revanche, si l'on considère les États européens individuellement, le tableau change complètement. L'Allemagne, le Royaume-Uni et la France obtiennent chacun un score de 4 - un niveau d’influence réel mais très insuffisant pour atteindre le seuil d’un pôle. Aucun pays européen pris seul ne se classe au-dessus de la Russie ou même du Japon. Le poids collectif du continent se dilue, et le système international tend vers une bipolarité dominée par les États-Unis et la Chine, avec un ensemble de puissances intermédiaires en retrait.

Cette distinction entre une Europe unifiée et une Europe divisée est loin d’être théorique. Une fragmentation européenne - qu'elle résulte de politiques étrangères divergentes, d'un affaiblissement de la coordination institutionnelle ou de l'érosion de la coopération en matière de défense - aurait des conséquences directes sur la structure de l'ordre mondial. Une Europe unie contribue à le façonner ; une Europe fragmentée ne fait que le subir.

Mais la cohésion interne ne représente que la première moitié de l'équation. Comme l'a démontré l'après-Guerre froide, le poids de l'Europe dans le système mondial ne découlait pas seulement de sa capacité à agir en bloc, mais de sa capacité à agir en bloc aligné avec les États-Unis. Cet alignement transatlantique n'est plus acquis - et s'il s'affaiblit, l'unité européenne, à elle seule, ne lui garantit pas une position dominante. Elle signifie, simplement, que l'Europe opérerait comme un troisième pôle autonome plutôt que comme partie intégrante du groupement dominant. La question de la puissance européenne dépend donc d’une double dimension : sa cohésion en interne mais aussi son alignement avec les autres puissances.

Les alliances évoluent plus vite que les économies
Cette logique à double dimension dépasse largement le cas européen. Elle renvoie à un constat plus large - et peut-être plus déstabilisant : les alliances constituent le levier le plus rapide pour faire basculer la polarité mondiale.

Considérons deux scénarios. Dans le premier, les États-Unis et l'Europe maintiennent un alignement étroit, tandis que la Chine et la Russie opèrent sans alliance formelle. Le bloc États-Unis-Europe obtient un score total de puissance de 32 sur notre indice composite - soit plus du double du score de la Chine (15). Il s’agit d’une bipolarité déséquilibrée, avec un avantage décisif pour le monde transatlantique.

[Figure 3 : Alliance États-Unis-Europe face à la Chine et la Russie séparées]

Hypothèses | Un alignement entre les États-Unis et l'Europe dépasserait de long la puissance de la Chine.

Dans le second scénario, la Chine et la Russie approfondissent leur rapprochement actuel jusqu'à former un véritable bloc, tandis que les relations entre les États-Unis et l'Europe se distendent. Le pôle sino-russe atteint un score total de puissance de 20 - rejoignant pratiquement les États-Unis à 19. L'Europe unifiée mais seule obtient un score de 13 : elle reste au-dessus du seuil de Pôle mais ne fait plus partie d’un centre de gravité.

[Figure 4 : Alliance Chine-Russie face aux États-Unis, avec l'Europe seule]

Figure 4 - Hypothèses | L'union Chine-Russie redessinerait l'équilibre des puissances face à un axe Nord-Atlantique divisé

Hypothèses | L'union Chine-Russie redessinerait l'équilibre des puissances face à un axe Nord-Atlantique divisé

Dans les deux scénarios, les écarts entre les scores de puissance ne résultent d'aucune augmentation des dépenses militaires ni de variations du PIB. Ils sont entièrement déterminés par des choix politiques et diplomatiques : quels partenaires privilégier, quel degré de coopération rechercher etc. Et, contrairement à l’accumulation de la puissance économique ou militaire, qui se développe sur des décennies, les alliances peuvent basculer en quelques mois, voire quelques jours. Les événements récents l'ont amplement démontré : un seul choc géopolitique peut accélérer, ou défaire, des partenariats qu'une génération entière a mis à construire.

Dans les deux scénarios, les écarts entre les scores de puissance ne résultent d'aucune augmentation des dépenses militaires ni de variations du PIB.  Ils sont entièrement déterminés par des choix politiques et diplomatiques. 

Quels partenaires privilégier, quel degré de coopération rechercher etc. Et, contrairement à l’accumulation de la puissance économique ou militaire, qui se développe sur des décennies, les alliances peuvent basculer en quelques mois, voire quelques jours.  Les événements récents l'ont amplement démontré : un seul choc géopolitique peut accélérer, ou défaire, des partenariats qu'une génération entière a mis à construire.

Ce constat a une seconde implication : dans un système multipolaire mouvant, les pays traditionnellement non alignés, comme l'Inde, ainsi que les autres puissances moyennes, telles que le Brésil, la Turquie, l'Indonésie et l'Arabie saoudite, jouent un rôle pivot disproportionné. Parce qu’ils ne sont pas durablement arrimés à un bloc, leurs choix en matière d'alignement — notamment de commerce, de normes technologiques ou de coopération sécuritaire — peuvent faire pencher l’équilibre entre pôles concurrents.

Les enjeux de la cohésion

La multipolarité revient - non pas comme un scénario lointain, mais comme une réalité émergente dans le système international. La dernière fois que la puissance mondiale était distribuée de cette manière, elle a profondément remodelé l’ordre du monde. Cela ne signifie pas que la multipolarité conduit inévitablement au conflit. Elle implique en revanche un environnement plus instable, où la marge de manœuvre se réduit et les risques de dérive stratégique s’accroissent, et ce dans une plus grande mesure aujourd’hui que depuis des décennies.

Pour les dirigeants européens, la conclusion est claire : les choix à venir ne portent pas uniquement sur l'intégration européenne, la coordination budgétaire ou les dépenses de défense considérées isolément. Ils engagent plus largement la capacité de l’Europe à se constituer en acteur stratégique, doté d’une autonomie d’action réelle - capacité d'autant plus nécessaire que ni la solidité de l'alignement transatlantique ni le degré de rapprochement sino-russe ne sont acquis.

Ce sont des choix qui détermineront si l'Europe agira en tant que pôle - parmi les trois ou quatre acteurs capables de façonner l'ordre mondial - ou si elle se retrouvera réduite à un ensemble de puissances individuellement influentes mais structurellement subordonnées, dans un système défini et dominé par d'autres.

Nos données suggèrent que les conditions existent. Reste à savoir si la vision stratégique et la volonté politique seront à la hauteur de cet enjeu.

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