AccueilExpressions Macron à Damas : un pari à l’ombre de l’Histoire 10/07/2026 Macron à Damas : un pari à l’ombre de l’Histoire Moyen-Orient et AfriqueVie démocratiquePARTAGER Michel Duclos Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie Emmanuel Macron a effectué la première visite d'État d'un président français en Syrie depuis 2008. Ni la rencontre avec le président al-Charaa, à la fois symbolique et historique, ni les annonces en matière culturelle, économique ou sécuritaire, ne lèvent les nombreuses incertitudes qui pèsent sur la situation très fragile d'un pays appauvri et qui doit encore tout reconstruire. Pour autant, le pari d'une relance des relations franco-syrienne semble aussi risqué que nécessaire.Les images en disent souvent plus que les mots : le président de la République a eu raison de commencer son déplacement à Damas par une visite, en compagnie du nouveau chef de l’État syrien, Ahmed al-Charaa, à la Mosquée des Omeyyades, l’une des plus anciennes et des plus prestigieuses du monde arabe.C’était une manière symbolique de célébrer un double événement : le retour des Sunnites (70 % pour cent de la population) au pouvoir à Damas, après des décennies de domination des Alaouites, alliés à d’autres minorités, sous les Assad ; le retour de la France dans un pays dans lequel elle a beaucoup compté, en raison notamment du "mandat" que nous avons exercé sur la Syrie et le Liban, au nom de la SDN, de 1920 à 1944. Le président de la République était le premier chef de l’État d’Europe de l’Ouest à se rendre à Damas depuis l’arrivée au pouvoir de M. al-Charaa, de même que c’est à Paris que celui-ci avait effectué sa première visite en Europe en tant que chef d’État intérimaire en mai 2025.Le président de la République était le premier chef de l’État d’Europe de l’Ouest à se rendre à Damas depuis l’arrivée au pouvoir de M. al-Charaa, de même que c’est à Paris que celui-ci avait effectué sa première visite en Europe en tant que chef d’État intérimaire en mai 2025. La dernière visite officielle d’un chef de l’État français en Syrie remontait à septembre 2008.Il s’agissait donc, comme l’Élysée n’a pas manqué de l’indiquer, d’une visite historique. Allait-elle de soi pour autant ? Il est permis bien sûr d’en débattre. Ahmed al-Charaa, dans son fief d’Idlib, figurait encore il y a peu sur la liste des chefs du terrorisme islamiste à combattre sans faiblesse. Son pouvoir est encore incertain, ne serait-ce qu’en raison de la faiblesse numérique de ses propres troupes (ses ex-compagnons d’Idlib) ; et aussi des exactions que ses partisans ont commises en pays alaouite, sous l’effet de provocations il est vrai, et plus encore dans la zone druze, cette fois à la suite de mauvaises décisions de Damas.De même, le nouveau pouvoir n’en est qu’au début de la réintégration des Kurdes dans la communauté nationale, processus dans lequel les Français ont d’ailleurs pu jouer un certain rôle. La situation économique du pays reste catastrophique, avec un taux de pauvreté de l’ordre de 90 % de la population et des millions de déplacés hors et dans le pays. La situation sécuritaire demeure elle-même précaire, Al Qaïda est toujours présent voire étend son influence dans certaines zones tribales, et Israël occupe et bombarde des zones proches du Golan. Les attentats commis à proximité de l’hôtel où était descendu le président français témoignaient qu’à Damas même, des cellules terroristes restent présentes. Un pari raisonnéCette visite historique correspond donc en fait à un pari, naturellement hasardeux. Outre le poids du passé, deux raisons très liées entre elles ont pu pousser les autorités françaises à prendre un tel pari. D’une part, soutenir le nouveau pouvoir à Damas, c’est se doter d’un moyen de l’influencer ; d’autre part, si nous ne sommes pas présents, d’autres le seront à notre place.Ahmed al-Charaa a pour parrains les Turcs, les États du Golfe (comme toujours plus ou moins en compétition entre eux) et, par éclipse mais de manière très efficace, l’Administration Trump. C’est en effet Trump lui-même qui a imposé la levée d’une grande partie des sanctions qui frappaient la Syrie. Il appartient à la France, si elle veut ré-exister en Syrie et tenter d’orienter les choses, de hisser assez haut son pavillon. Il appartient à la France, si elle veut ré-exister en Syrie et tenter d’orienter les choses, de hisser assez haut son pavillon. Sur quels résultats concrets la visite d’Emmanuel Macron a-t-elle débouché ? Ils sont à la fois significatifs et précaires, à l’image de tout ce qui touche la Syrie d’aujourd’hui. Sur le plan politique, un échange d’ambassadeurs a été décidé, même si une incertitude subsiste sur la date de réouverture de notre ambassade à Damas (sérieusement endommagée à la suite des dix ans de guerre civile). Sur le plan culturel, l’Institut Français du Proche-Orient, l’IFPO, va être réouvert ; les établissements francophones d’enseignement, y compris confessionnels (Œuvre d’Orient), vont être relancés, de même que les activités de protection du patrimoine ; la visite présidentielle a d’ailleurs été l’occasion de remettre au musée de Damas 23 pièces archéologiques conservées en France depuis 2010.S’agissant de la lutte contre le terrorisme, la France a réaffirmé sa disponibilité à accroitre son soutien opérationnel, ce qui n’est pas négligeable dans le contexte que l’on a rappelé plus haut.Sur le plan économique, plusieurs protocoles d’accord ont été signés entre entreprises françaises et partenaires syriens, dans les domaines des infrastructures, de la logistique et de l’énergie. Un protocole d’accord pour la construction d’un pont à Idlib a été conclu par l’entreprise française Matière, soutenu par un FASEP de 750 000 euros. La France a engagé le processus de restitution à la Syrie de de 51 millions d’euros issus de la confiscation des biens en France de Rifaat al-Assad afin de financer des projets de développement en Syrie. Le projet le plus significatif reste la consolidation de l’investissement de CMA-CGM au port de Lattaquié, avec un engagement supplémentaire de 200 millions d’euros portant l’investissement total à 430 millions d’euros dans le cadre de la concession du port.Ajoutons à ce récapitulatif (sommaire) des résultats de la visite présidentielles les commentaires suivants :- L’investissement important fait par la CMA-CGM et les prises de contact effectuées par d’autres entreprises s’inscrivent dans un concept stratégique : la fenêtre d’opportunité qui s’ouvre à la Syrie de devenir un hub logistique important entre le Golfe, la Turquie et la Méditerranée, donc l’Europe, au moment où des alternatives doivent être trouvées d’une part au détroit d’Ormuz et d’autre part, malheureusement, au rôle traditionnel que joue le Liban de ce point de vue ; - Une première incertitude doit être relevée : pour l’instant, les investissements en Syrie (malgré des promesses importantes d’États du Golfe) restent aléatoires en raison d’une part des dernières sanctions américaines liés au terrorisme que M. Trump vient toutefois de s’engager à lever ; d’autre part de la mise en conformité des circuits banquiers et financiers avec les règles de la "compliance"- qui pourrait prendre encore un certain temps ; le communiqué conjoint de la visite de M. Macron prévoit d’ailleurs une coopération en ce domaine qui est clef ; - Seconde incertitude : dans quelle mesure la France est-elle encore attendue en Syrie ? Le président Charaa lui-même n’a pas ménagé ses efforts pour laisser penser que l’ancienne puissance mandataire doit jouer un rôle important ; on peut estimer en effet que l’intérêt de la nouvelle Syrie est de diversifier ses partenaires (de même que Charaa n’a pas rompu complètement avec la Russie, contrairement à ce que certains espéraient). Pour ce qui est du public syrien en général - les générations ayant passé- c’est plus difficile à dire, malgré l’affirmation du président Macron que dans la période si tragique que vient de traverser la Syrie, nous sommes constamment restés présents aux côtés du peuple syrien.Avec moins de lyrisme, nous dirions qu’au mieux, l’image de la France est devenue floue en Syrie ; mais un retour à la francophilie traditionnelle de ce pays reste parfaitement possible. Copyright Ludovic MARIN / POOL / AFPEmmanuel Macron et le président syrien Ahmed al-Charaa dans la Mosquée des Omeyyades de Damas, le 6 juillet 2026PARTAGERcontenus associés 24/03/2025 Carnet de voyage : retour de Damas Jihad Yazigi 11/12/2024 Syrie : le jour d'après Michel Duclos