AccueilExpressions par MontaigneL'industrie de défense et les territoires : la cohérence introuvableLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne qui donne aussi la parole à des contributeurs externes. Sécurité et défense29/04/2026ImprimerPARTAGERL'industrie de défense et les territoires : la cohérence introuvableAuteur Archibald Bagourd Consultant en affaires publiques nationales et territoriales Plaidoyer pour une politique industrielle de défense territorialement intégrée : la BITD, Base industrielle et technologique de défense, doit monter en puissance et en cadence face à une actualité géopolitique et sécuritaire dégradée. Pourtant, la volonté politique se heurte à la difficulté d'articuler les décisions prises par l’administration centrale avec l'échelle européenne et locale. Comment arbitrer entre aménagement du territoire et besoin de l'industrie de défense ? Les économies d'échelle au niveau de l'UE sont-elles des réponses adaptées ? Comment promouvoir une politique de ressources humaines adéquate ? Du prix de l'énergie à l'accès au foncier, l'augmentation des capacités ne saurait se décréter depuis Paris sans que soient réunies les conditions matérielles de sa réalisation sur le terrain.Depuis le discours du président de la République à Eurosatory en juin 2022, la France s'est soi-disant engagée dans un passage à "l'économie de guerre" supposant une montée en puissance rapide de sa base industrielle et technologique de défense (BITD). Au-delà des efforts budgétaires et économiques nécessaires, cette ambition se heurte à un impensé structurel : la dimension territoriale de la politique industrielle de défense. Produire plus, plus vite et à moindre coût ne relève pas seulement d'un volontarisme budgétaire ou d'une impulsion politique nationale. Cela suppose d'articuler des décisions prises à Paris avec des réalités locales, urbanistiques, sociales et humaines, qui relèvent d'autres centres de décision, d'autres temporalités et d'autres rationalités. La politique industrielle de défense française souffre ainsi d'un défaut de cohérence territoriale dont les conséquences sont à la fois concrètes et stratégiques.L'angle mort territorial de la politique industrielle de défenseLa politique publique de défense est une construction sociale dont la configuration évolue au gré des acteurs et des contextes géostratégiques. Sa composante industrielle, longtemps pensée en silo entre la DGA, les états-majors et les grands maîtres d'œuvre, a largement intégré des enjeux d'export, de financement, plus ou moins partagé, et de souveraineté technologique - il faut le dire. Pour autant, elle n'intègre que marginalement la variable territoriale, l'ensemble des contraintes et des ressources liées aux territoires dans lesquels les usines sont implantées, les compétences créées et les Français formés.Or, les lois de décentralisation ont conduit à un fractionnement de l'agenda politique, autrefois sous le contrôle de l'administration centralisée dès lors que, comme le soulignait déjà Alain Faure, "le travail de l'élu dépasse la simple gestion technique pour s'intégrer dans un processus plus global et plus complexe de management social". Communes, intercommunalités et métropoles définissent leurs politiques non en fonction de la politique de défense mais en fonction de l'agenda politique et électoral local. Ce faisant, il leur est parfaitement possible d'adopter des changements réglementaires - tel un plan local d'urbanisme intercommunal (PLUi) - contraires aux intérêts d'industriels que l'État somme par ailleurs d'accroître leur production.Le cas de Bourges constitue à cet égard un cas d'école. En avril 2022, Bourges Plus a approuvé un PLUi comprenant une "zone naturelle à protéger" interdisant tout développement industriel sur des parcelles appartenant à des industriels de la défense, sans que ces derniers n’aient été directement consultés. En raison des réglementations liées à l'activité pyrotechnique, qui impose une séparation des activités par des distances et des massifs de terre, et du nouveau zonage, il était devenu impossible pour ces industriels d'accroître leurs capacités de production sur leurs propres propriétés foncières. Le paradoxe est saisissant : au moment même où l'État exige une montée en cadence, les règles d'urbanisme locales gèlent les possibilités d'extension. Cet exemple illustre ce que Pierre Muller décrit comme un découplage entre le référentiel global de la politique publique et les référentiels sectoriels ou locaux qui structurent l'action sur le terrain.Aucun mécanisme institutionnel n'assure aujourd'hui la coordination entre les objectifs de la politique de défense et les décisions d'aménagement prises à l'échelon intercommunal.Il ne s'agit pas d'opposer logique environnementale et logique industrielle, ni de contester la légitimité des élus locaux à organiser leur territoire. Il s'agit de constater qu'aucun mécanisme institutionnel n'assure aujourd'hui la coordination entre les objectifs de la politique de défense et les décisions d'aménagement prises à l'échelon intercommunal. Le ministère des Armées, qui demeure le ministère de tutelle exclusif de la politique industrielle de défense, ne dispose d'aucun levier direct sur les documents d'urbanisme. Le ministère chargé des collectivités territoriales, traditionnellement rattaché à un autre ministère de tutelle, en tout cas jusqu’en 2025, n'est pas partie prenante de la réflexion stratégique sur la BITD. Les préfets, qui pourraient jouer un rôle d'interface, ne sont mobilisés qu'en aval, lorsque les blocages sont déjà constitués.L'articulation européenne : consolidation industrielle et ancrage localL'autre grand espace de gouvernance insuffisamment articulé avec la dimension territoriale est européen. La constitution progressive d'un espace européen des politiques de défense, accélérée par le Livre blanc sur la défense européenne de la Commission européenne en 2025 et les instruments comme SAFE [Security action for Europe, programme européen doté de 150 milliards d’euros pour des achats en commun d'armements], devrait pousser à une consolidation industrielle transfrontalière. Les partisans d'une telle consolidation y voient la possibilité de créer des champions sectoriels soutenus par les États, capables de réduire leurs coûts unitaires.Toutefois, cette logique rationnelle du point de vue économique se heurte à une impasse politique et territoriale. Chaque État qui possède un acteur industriel majeur dans un segment donné souhaite le développer afin de préserver l'emploi et les bureaux d'études sur son territoire, en particulier en période de crise. Comme l'a résumé un cadre dirigeant de Naval Group : "Lorsqu'on dit qu'on va se marier avec les Allemands pour faire des sous-marins ensemble entre Kiel et Cherbourg, c'est une ville entière qui meurt." L'expérience de MBDA montre néanmoins qu'il est possible de concilier intégration capitalistique transnationale et ancrage territorial : les usines sont restées à Bourges et à Selles-Saint-Denis, ainsi que les compétences associées. L'internationalisation du capital ne présuppose pas celle de l'outil industriel, avec ce que cela crée de problématiques temporelles lorsque des missiles dont les composants sont assemblés de part et d’autre des Alpes.Au niveau réglementaire, des obstacles concrets à la montée en cadence relèvent du cadre européen.Au niveau réglementaire, des obstacles concrets à la montée en cadence relèvent du cadre européen : les réglementations REACH sur les substances chimiques, qui multiplient les obsolescences à traiter et sont sources de surcoûts et de délais ; l'hétérogénéité des règles de transport des matériaux énergétiques d'un État membre à l'autre, pouvant allonger de plusieurs semaines un simple transit transfrontalier ; ou encore la cible intermédiaire de décarbonation à 2040, jugée par les industriels antinomique d'un soutien à la compétitivité industrielle. Un "omnibus défense" européen, simplifiant et adaptant ces réglementations aux spécificités du secteur, constitue un levier significatif... Il devra cependant s'accompagner d'une vigilance accrue sur la dimension territoriale des restructurations induites, afin d'éviter l'effondrement de zones de compétences entières sur le continent, un danger que le rapport de l’ancien SGDSN Louis Gautier remis au président de la République en 2018 avait déjà identifié. Ressources humaines : le goulet d'étranglement invisibleLa question des ressources humaines est unanimement reconnue comme le premier sujet de l'économie de guerre. En décembre 2024, la direction générale pour l’armement (DGA) estimait à dix mille le nombre de postes à pourvoir au sein des industries de défense. Les profils les plus recherchés - soudeurs, chaudronniers, mécaniciens blindés, techniciens en pyrotechnie, automaticiens industriels - se caractérisent par des cycles de formation longs et une concurrence accrue avec d'autres secteurs en tension (aéronautique civile, énergie, numérique). Ce défi quantitatif est redoublé par un déficit d'attractivité : selon une étude de L'Usine Nouvelle, de la CCI et de la Fabrique de la Cité parue en 2024, seulement 16 % des jeunes interrogés envisagent une carrière dans l'industrie. Ce manque d’attrait pour la jeunesse est aussi le fruit d’une politique publique portée par les partisans d’une "génération 100 % baccalauréat général", dépréciant d’autant plus les formations techniques et professionnelles - bien moins susceptibles d’être remplacées par l’intelligence artificielle dans les années à venir…La formation des compétences critiques de la BITD repose aujourd'hui très largement sur les industriels eux-mêmes. Naval Group et Orano collaborent avec des écoles de formation spécialisées, dont celle de soudage située à Cherbourg. KNDS France dispose d'un centre de formation pyrotechnique à Bourges. Ces initiatives, essentielles, sont autofinancées par les entreprises, sans contrepartie significative de l'État au titre de la politique publique de formation professionnelle. Le renforcement du financement public de ces écoles de formation spécialisées constituerait une preuve tangible de l'engagement de l'État et des régions, tout en permettant de coordonner la politique de formation professionnelle avec la politique publique de défense.Au-delà du financement, c'est une approche systémique, territorialisée, qui fait défaut. Un programme de type "Passerelle défense", associant régions, industriels (civils et BITD) et France Travail dans une logique "école-usine" permettrait d'accélérer la reconversion ou la formation de métiers industriels capables de désengorger les goulets d'étranglement. Les régions co-financeraient la formation aux côtés de l'État, mettraient à disposition le foncier pour les formations, et les communes et intercommunalités assureraient les politiques d'attractivité dans les bassins d'emplois spécifiques - crèches, logements, écoles. Ce type de convention tripartite redonnerait une fonction stratégique aux collectivités territoriales dans la politique industrielle de défense, au lieu de les cantonner à un rôle passif ou, pire, contradictoire avec les objectifs nationaux.Au-delà du financement, c'est une approche systémique, territorialisée, qui fait défaut.La question de la réversibilité mérite aussi d'être posée. La réserve industrielle de défense (RID), créée par la DGA sous statut militaire, constitue une avancée. Mais dans la mesure où l’économie de guerre engendrera un besoin accru de main-d'œuvre, il est tout aussi essentiel de prévoir des programmes de réintégration professionnelle une fois la "bosse" de production passée. Pouvoirs publics et pouvoirs privés ont un rôle conjoint à jouer pour accompagner ces travailleurs de notre sécurité.Énergie, foncier, réglementation : les conditions de la montée en puissanceL'augmentation des capacités de production de la BITD ne peut être décrétée depuis Paris sans que soient réunies les conditions matérielles de sa réalisation sur le terrain. Trois facteurs territoriaux méritent une attention particulière : le prix de l'énergie, l'accès au foncier et la simplification réglementaire.S'agissant de l'énergie, le coût de l'électricité pèse directement sur la compétitivité de la production industrielle de défense. L'instauration d'un régime de fourniture d'électricité préférentiel pour les industries de la BITD, plafonné à un tarif compétitif, à savoir 5 centimes d’euro au kWh jusqu’en 2030, constituerait un signal fort. Une telle mesure renforcerait la compétitivité à l'export en offrant une électricité à un prix inférieur à celui pratiqué dans le pays client, mais supérieur à celui pratiqué en France, un argument commercial décisif dans un contexte où le délai de livraison est devenu le critère central de décision des acheteurs européens.S'agissant du foncier et des autorisations, le temps d'instruction des dossiers d'extension de site est considérable. L'extension du site d'Eurenco à Bergerac, deux ans entre la prise de décision et la mise en route opérationnelle, en fournit une illustration. Plusieurs mesures réduiraient ces délais : le lancement systématique d'une concertation avec le préfet en amont du projet, en s'appuyant sur les délégués régionaux du ministère des Armées ; la définition d'un délai maximal objectif pour l'instruction, l'installation d'un canal interministériel pour traiter les dossiers bloqués. Plus structurellement, le préfet de département devrait devenir l'interlocuteur étatique en premier et en dernier ressort pour les projets industriels de défense, avec des objectifs industriels clairement fixés et la transformation des DREAL en services préfectoraux.Enfin, la réglementation environnementale - SEVESO, REACH, ICPE - doit être articulée avec le régime des opérateurs d'importance vitale. Sans remettre en cause le fond de ces réglementations, des mesures provisoires dérogatoires pourraient être envisagées pour les sites industriels de défense. Il est également essentiel que tous les ministères prennent en compte la dimension BITD dans la préparation de leurs projets de loi - un rôle qui pourrait être confié au Hauts Fonctionnaires de Défense, aujourd’hui trop méconnus et trop inexploités.Vers une gouvernance intégrée : propositions pour une cohérence retrouvéeLes constats qui précèdent appellent une réforme de la gouvernance de la politique industrielle de défense, intégrant explicitement la dimension territoriale. Plusieurs pistes peuvent être avancées.La première consiste à sortir du traitement exclusivement "Armées" de la politique industrielle de défense. Une co-tutelle entre le ministère des Armées et le ministère de l'Industrie permettrait de coordonner politique de défense, politique industrielle et politique d'aménagement du territoire. L'implication du ministère chargé des collectivités territoriales dans les décisions touchant au foncier et à l'urbanisme des sites de la BITD renforcerait cette coordination.La deuxième piste porte sur la création d'un régime juridique spécifique, "Industrie de Défense Stratégique" (IDS), délivré par décret sur proposition conjointe du ministère des Armées et de la DGA. Ce régime permettrait de faire entrer les exceptions prévues par les projets d'intérêt national majeur (PINM) dans le droit commun pour les entreprises contribuant directement à l'effort de défense : stabilité réglementaire, dérogations ciblées sur l'organisation du temps de travail, simplification des procédures d'habilitation, mécanismes de déclaration a priori plutôt que d'autorisation préalable avec contrôles a posteriori ciblés. Ce cadre s'appliquerait par projet industriel, sans limite de temps.L'État ne devrait pas seulement acheter des matériels, il pourrait rémunérer une capacité industrielle disponible via un flux minimal de commandes.La troisième concerne la contractualisation État-industriels. L'État ne devrait pas seulement acheter des matériels, il pourrait rémunérer une capacité industrielle disponible via un flux minimal de commandes, ce "contrat de capacité industrielle" permettant de définir, en collaboration avec les industriels, un seuil de pérennisation et un niveau de production optimisé. L'exemple des FREMM est éclairant : en maintenant une cadence de 1,7 frégate par an au lieu de la réduire à une, il aurait été possible de diviser par deux le coût unitaire. Le coût de l'incohérence entre le discours politique et la réalité des commandes s'est élevé à quatre milliards d'euros supplémentaires pour obtenir deux bâtiments de surface en moins - soit 40 % des dix milliards d'économies prévues en 2024 par le Gouvernement.Enfin, à l'échelle européenne, la France devrait promouvoir un modèle de consolidation qui préserve l'ancrage territorial des compétences et des sites de production, en favorisant des coopérations par filières plutôt que des consolidations purement capitalistiques. Le précédent de MBDA montre que ce modèle est viable.La politique industrielle de défense française est prise dans une double tension. D'une part, entre une impulsion politique centralisée qui exige de produire plus et plus vite, et des réalités territoriales fragmentées qui relèvent d'autres logiques de décision. D'autre part, entre une ambition européenne de consolidation et des ancrages locaux dont la destruction aurait des conséquences irréversibles. Résoudre cette tension suppose de reconnaître que la cohérence territoriale n'est pas un supplément d'âme de la politique de défense, mais une condition de son efficacité. Les conditions d'un rebond sont encore réunies - à condition que des décisions courageuses soient prises, non seulement à Paris, mais aussi dans les territoires qui fabriquent, forment et produisent notre sécurité.Copyright image : Jean-Christophe VERHAEGEN / AFPImprimerPARTAGERcontenus associés à la uneJuillet 2025Diplomatie culturelle : quatre vecteurs essentiels pour la France Dans un monde en recomposition, la diplomatie culturelle française doit réconcilier ambition universaliste et réalités géopolitiques. 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