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Nucléaire : dissuasion avancée, la feuille de route de l’Île Longue

Nucléaire : dissuasion avancée, la feuille de route de l’Île Longue
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

Le 2 mars, Emmanuel Macron a prononcé le discours sur la dissuasion nucléaire attendu à chaque mandat présidentiel, dans un contexte renouvelé et aggravé. Coopération resserrée avec le Royaume-Uni, déploiement de forces stratégiques et nouvelle équation conventionnelle : quelles sont les évolutions et sur quels constats implicites se fondent-elles ? Qu’est-ce que la dissuasion avancée, et comment les partenaires européens considèrent-ils les propositions françaises ?

Avant que M. Macron ne s’exprime, le 2 mars, à l’Île Longue, il était permis d’éprouver un doute : cet exercice obligé, une fois par mandat, du grand oral présidentiel sur la dissuasion nucléaire, n’allait-il pas produire une répétition des variations habituelles, dans la bouche des présidents successifs, sur la notion d’"intérêts vitaux" (note : pouvant justifier le déclenchement de l’arme nucléaire) susceptibles de comporter une dimension européenne ? Variations se heurtant à l’indifférence polie de partenaires européens peu intéressés ?

Avec quinze jours de recul, il faut constater que ce doute n’était pas fondé. Le discours à l’Île Longue marque sinon une rupture du moins une réelle évolution, et cela pour trois raisons : la scène a changé, la performance a gagné en précision, le public européen a dans l’ensemble répondu cette fois favorablement.

Nouveau contexte, nouvelle perception

La scène, c’est-à-dire le contexte stratégique, n’a plus grand-chose à voir avec celui qui prévalait lors du discours précédent, en 2020. On n’entrera pas ici dans une paraphrase du diagnostic incontestable posé par Emmanuel Macron sur l’aggravation de la menace, sa diversification et l’interconnexion entre les adversaires, les risques accrus de franchissement du seuil nucléaire et de conflit en dessous du seuil nucléaire. Pour l’ensemble des alliés, le danger résulte évidemment du regain d’agressivité durable de la Russie au moment même où la garantie américaine apparaît moins fiable. Pour les Français, la découverte vient aussi du fait que la dissuasion nucléaire ne nous prémunit pas de toute attaque majeure : la percée des Ukrainiens à Koursk a montré les limites du statut d’État doté de l’arme nucléaire pour dissuader un agresseur résolu. Dans ce discours sur la dissuasion version 2026, sous couvert d’un aggiornamento de l’"épaulement" de l’arme nucléaire par les forces conventionnelles, il y a un aveu de notre faiblesse sur les composantes modernes, là aussi mises en relief par la guerre en Ukraine, de la guerre conventionnelle : l’alerte avancée, la défense anti-aérienne, les frappes en profondeur.

Nous en venons ainsi à la performance, le contenu de l’allocution présidentielle. On retrouve dans celui-ci un rappel du resserrement de notre coopération avec le Royaume-Uni et des propositions déjà faites antérieurement sur un dialogue avec certains partenaires en matière nucléaire ou la participation à certains exercices. À quoi s’ajoutent, outre la prise en compte du changement de l’équation conventionnelle déjà noté, des éléments nouveaux tels que la possibilité de déploiements temporaires "d’éléments de forces stratégiques" françaises (avec ou sans armes nucléaires à bord ?) sur le sol de partenaires européens et l’élévation du plafond de notre arsenal nucléaire ; sur ce dernier point, les Britanniques nous avaient précédés ; cette décision était indispensable pour crédibiliser notre adaptation au nouveau niveau de la menace et notre disposition à développer avec certains partenaires cette "dissuasion avancée" qui résulterait de l’ensemble des mesures évoquées ci-dessus.

Mais, au total, le changement le plus significatif est venu de la réception faite aux propositions françaises. Dans le discours lui-même, le président fait état de six pays, outre l’Allemagne et le Royaume-Uni, ayant donné d’ores et déjà leur accord au dialogue que nous proposons : la Belgique, les Pays-Bas, la Pologne, la Grèce, la Suède et le Danemark. D’autres ont depuis lors marqué leur intérêt. Une déclaration franco-allemande, publiée juste après le discours présidentiel, annonce la mise en place d’un "groupe nucléaire de haut niveau" entre les deux pays. Saluons l’ingénierie diplomatique qui aura permis une adhésion de ces partenaires avant même l’énoncé public des propositions françaises. Certes, le discours de Macron ne lésine pas sur l’assurance que ses propositions viennent en complémentarité et non en concurrence avec la dissuasion étendue américaine dans le cadre de l’OTAN. Notons quand même que le président relève que non seulement la décision d’appuyer le cas échéant sur le bouton nucléaire resterait française - ce qui va de soi - mais qu’il en ira de même de la planification de notre dispositif nucléaire et de la définition des intérêts vitaux. Il va même jusqu’à dire que nos offres ne constituent pas une "garantie de sécurité" à proprement parler. C’est à cette aune qu’il faut mesurer la réaction positive de nos partenaires européens.

Celle-ci va-t-elle durer ? Que va-t-il se passer maintenant ? Un premier élément de réponse viendra des États-Unis ; certaines indications laissent penser à ce stade que Washington n’était pas hostile aux évolutions envisagées par Paris, peut-être d’ailleurs par simple indifférence ; on ne peut exclure pour autant, à un moment donné, qu’un réflexe impérialiste vienne mettre un coup d’arrêt aux velléités de "dissuasion avancée" française (ou du moins à leur approbation par d’autres alliés). Un second élément résultera du développement du dialogue avec nos partenaires aussi bien en matière nucléaire qu’en matière conventionnelle. Le discours de Macron constitue moins de ce point de vue l’affichage d’une nouvelle doctrine que l’esquisse d’une feuille de route ; le chemin à parcourir ne peut être effectué qu’en coopération avec une coalition de volontaires européenne et beaucoup de questions doctrinales et opérationnelles restent à dessein ouvertes.

Des offres implicites

Dans son article pour Le Point, Bruno Tertrais, grand expert du nucléaire militaire, recense avec brio les omissions du discours de l’Île longue. Beaucoup de commentateurs n’ont pas manqué de signaler un des non-dits majeurs de la proposition de la dissuasion avancée : il s’agit, explicitement, d’offrir un complément à la dissuasion étendue américaine, destiné à “compliquer les calculs de l’adversaire” (dixit M. Macron) ; mais il s’agit aussi, implicitement, de pouvoir préparer une option de recours – au moins pour certains pays européens - pour le cas où le parapluie nucléaire américain viendrait à se refermer. Il est significatif à cet égard que trois des pays qui ont accepté la proposition française de dialogue nucléaire (Allemagne, Belgique, Pays-Bas) sont des pays dans lesquels des armes nucléaires américaines sont stationnées.

Il s’agit, implicitement, de pouvoir préparer une option de recours – au moins pour certains pays européens - pour le cas où le parapluie nucléaire américain viendrait à se refermer.

Un autre non-dit nous paraît tout aussi important, peut-être en fait plus important. Le discours de l’Île Longue comporte une autre offre, qui sera à notre sens clef pour la suite et que l’on pourrait schématiser ainsi : définition en commun des bases d’un renforcement conventionnel européen allant de pair avec un renforcement de la contribution de la France à la dissuasion nucléaire en Europe. Le point de départ – là aussi implicite – du raisonnement est que nos finances comme l’ampleur des sauts technologiques et des capacités de production à accomplir ne nous permettent pas de rehausser par nos seuls moyens notre posture conventionnelle autant que nécessaire ; il est donc logique que nous menions un effort dans ce domaine avec d’autres Européens, ce que le président énonce comme il convient en termes nobles : “pour être forts, il faut être unis”. Il est révélateur à ce sujet de lire dans la déclaration franco-allemande que “le groupe de pilotage nucléaire de haut niveau servira de cadre bilatéral (…) notamment pour les consultations relatives à l’articulation optimale de capacités conventionnelles, de défense antimissile et de capacités nucléaires françaises”.

Nos finances comme l’ampleur des sauts technologiques et des capacités de production à accomplir ne nous permettent pas de rehausser par nos seuls moyens notre posture conventionnelle autant que nécessaire.

Or, les Allemands ont déjà lancé des programmes majeurs, en coopération avec d’autres certes, dans certains domaines essentiels cités par le président (dans certains cas avec une implication française, comme le programme JEWEL pour l’alerte avancée, mais aussi sur d’autres thèmes malgré des objections françaises comme pour le programme de défense aérienne SKY SHIELD). Compte tenu de ses investissements, il va de soi que l’Allemagne voudra assumer sur beaucoup de programmes une forme de leadership. Les mésaventures de l’avion de combat futur montre à quel point la coopération est ardue dans de tels projets. Sur un plan politique pourtant, au moment où l’Allemagne s’apprête à se doter de l’armée la plus forte d’Europe, le dessein d’encadrer cette nouvelle montée en puissance par un projet européen plus large incluant à la fois la posture conventionnelle et la dissuasion nucléaire ferait beaucoup de sens. Pour cela, un nouveau compromis historique franco-allemand sur la sécurité est indispensable, comme l’a été celui sur la zone euro lors de la réunification allemande.

Un autre non-dit de la feuille de route

Il y a enfin derrière toute cette affaire un autre non-dit, présent dans toutes les têtes dans les autres capitales européennes : où en sera la France sur de tels sujets après les élections présidentielles de 2027 ? Nous dirons que la réaction de la quasi-totalité de la classe politique française a été plutôt positive et donc encourageante. Les responsables de la plupart des partis semblent avoir compris un élément majeur : certes les propositions de l’Île Longue "crantent" diverses avancées, en tout cas une direction, mais en raison même de la nature de "feuille de route” du discours, ces propositions ne lient pas les mains des successeurs.

Une autre manière de considérer cet aspect des choses se trouve dans les réactions d’un ensemble d’experts "transatlantiques" recueillies par la Fondation Carnegie-Europe sous la direction de Rym Momtaz : pour les uns, les idées du discours de l’Île Longue vont trop loin, pour d’autres elles ne vont pas assez loin. On en conclura que le président de la République a trouvé un bon équilibre.

Copyright Yoan VALAT / POOL / AFP
Emmanuel Macron devant le sous-marin nucléaire "Le Téméraire" sur la base navale de l’Île Longue, le 2 mars 2026.

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