AccueilExpressions par Montaigne[Le monde vu d'ailleurs] - Iran, Ukraine – deux fronts, une guerre ?La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Coopérations internationales01/04/2026ImprimerPARTAGER[Le monde vu d'ailleurs] - Iran, Ukraine – deux fronts, une guerre ?Auteur Bernard Chappedelaine Ancien conseiller des Affaires étrangères Découvreznotre série Le monde vu d'ailleursÀ la différence du Président Trump, qui semble dépourvu de stratégie globale, les dirigeants russes et ukrainiens tentent d’exploiter à leur profit les liens existant entre les conflits en Iran et en Ukraine, qui sont mis en évidence par de nombreux experts. Tandis que Kiev, en mettant à profit son savoir-faire en matière de drones, apparaît comme un partenaire stratégique, Poutine pourrait se faire valoir comme un intercesseur utile à Donald Trump.Les interactions entre les deux théâtres d’opérationÀ maints égards, les guerres en Ukraine et en Iran sont "liées", a souligné Kaja Kallas lors de la récente réunion ministérielle du G7, organisée près de Paris sous présidence française. La Haute représentante de l’UE pour la politique étrangère a appelé la communauté internationale à ne pas détourner son attention de l’Ukraine, dont la population et les infrastructures civiles subissent plus que jamais les attaques de l’armée russe, alors que, a-t-elle souligné, dans le même temps Moscou fournit une assistance militaire à l’Iran. On ne peut parler de guerre mondiale dans la mesure où aucun acteur n’est engagé sur les deux fronts, comme ce fut le cas pour les États-Unis après 1941, mais les liens entre les deux crises, s’ils persistent, auront un impact profond sur l’issue des combats, avertit le magazine Fortune. En livrant à l’Iran des informations qui permettent le ciblage d’infrastructures militaires américaines et en lui fournissant des drones, la Russie a en effet supprimé la frontière entre ces deux théâtres d’opération et choisi d’élargir le terrain stratégique de la confrontation, affirme Ryan Evans. Dans le passé, la Russie a bénéficié des "largesses militaires" de Téhéran et obtenu des drones Shahed, qui sont aujourd’hui produits en masse pour attaquer l’Ukraine, rappelle pour sa part Max Boot, mais, souligne le chercheur du Council on Foreign Relations (CFR), beaucoup d’indications font aujourd’hui état d’une filière inversée et de lafourniture de drones à l’Iran par la Russie. Cette dernière est une grande bénéficiaire de la guerre menée par les États-Unis et Israël en Iran, non seulement en raison de la hausse des cours du pétrole, qui lui procure des revenus supplémentaires, mais aussi parce que les munitions utilisées par l’armée américaine au Moyen-Orient sont en quantités limitées, à l’exemple des intercepteurs des systèmes Patriot, qui ne seront plus disponibles pour l’Ukraine, observe Max Boot. D’ores et déjà, les États-Unis ont utilisé contre l’Iran plus de 850 missiles Tomahawk, soit quatre fois plus que la quantité (190) qui doit être livrée cette année, et près de 40 % des missiles à haute altitude THAAD auraient été tirés lors des deux premières semaines de conflit, rapporte Jason Willick.En livrant à l’Iran des informations qui permettent le ciblage d’infrastructures militaires américaines et en lui fournissant des drones, la Russie a supprimé la frontière entre ces deux théâtres d’opération."La Russie comme l’Ukraine tentent d’utiliser la guerre américano-israélienne à leur avantage. La Russie tire profit de la guerre en soutenant l’Iran, tandis que l’Ukraine arme les États du Golfe. Le Moyen-Orient est devenu un nouveau front de la guerre entre Kiev et Moscou", conclut Max Boot. Le Kremlin voit d’ailleurs dans les difficultés actuelles de l’administration Trump au Moyen-Orient le moment de "faire réellement pression sur Kiev", comme le déclare ouvertement Iouri Ouchakov. "Peut-être que je trahis un secret, mais c’est précisément ce à quoi nous appelons nos collègues américains. C’est ce qui est indispensable actuellement", souligne le conseiller diplomatique de Vladimir Poutine. L’attitude "soigneusement calibrée" du Kremlin, tout à la fois "spectateur, bénéficiaire et acteur" est analysée par Grégoire Ross. La Russie a respecté son partenariat avec l’Iran tout en évitant d’être prisonnière de cette relation. Elle lui a apporté un soutien diplomatique, une assistance militaire et une coopération économique accrue bienvenue, les deux pays étant sous sanctions internationales. Mais cette convergence d’intérêts ne s’est pas traduite par des engagements en matière de défense, ce qui permet à Moscou d’éviter une confrontation militaire directe avec Israël et les États-Unis, note le chercheur de Chatham House. Le Telegraph juge toutefois que "l’agression russe en Ukraine et l’opération militaire des États-Unis en Iran se transforment progressivement en une seule grande guerre". Moscou fait un lien entre la guerre en Ukraine et le conflit au Moyen-Orient, estime aussi Ryan Evans, qui en veut pour preuve les informations de Politico selon lesquelles la Russie aurait proposé aux États-Unis de mettre un terme à son assistance à l’Iran en matière de ciblage en échange de l’arrêt de la fourniture de renseignements américains à l’Ukraine. La précision des frappes iraniennes qui ont atteint les bases américaines au Moyen-Orient et détruit notamment des radars d’alerte précoce et un avion AWACS sur une base saoudienne est difficile à expliquer sans assistance russe, voire chinoise, estime Max Boot. De même, la livraison de drones russes à Téhéran, difficile à prouver puisque qu’ils sont dérivés de modèles iraniens, témoignerait d’un nouveau calcul de la part du Kremlin qui serait prêt à relever le niveau de risque qu’il est prêt à assumer, estime Grégoire Roos, étant entendu que le soutien russe à l’Iran demeure bien inférieur à l’aide américaine à l’Ukraine.Les stratégies russe et ukrainienneÀ la différence de Washington, Kiev considère le conflit en Iran comme une extension de la guerre en Ukraine, note le Washington Examiner. Jason Willick relève pour sa part qu’à certains égards nous sommes en présence de deux guerres asymétriques. L’Ukraine est parvenue très rapidement à éliminer l’avantage stratégique dont disposait la Russie en Mer Noire du fait de la supériorité de la flotte russe, de même que l’Iran perturbe le trafic commercial dans le détroit d’Ormuz en dépit de la faiblesse de ses moyens maritimes. L’emploi massif de drones est un autre point commun entre les deux conflits, illustration de la grande vulnérabilité des monarchies du Golfe à cette nouvelle arme, qui a modifié la conduite de la guerre en Ukraine. Aussi, le président Zelensky a-t-il dépêché plus de 200 spécialistes ukrainiens dans la région, lui-même s’est rendu en Arabie saoudite, dans les EAU et au Qatar pour conclure des accords de sécurité, indique Max Boot. Les dirigeants de ces États réalisent que l’emploi de missiles Patriot, dont le coût se calcule en millions de dollars, pour intercepter des drones qui en valent quelques dizaines de milliers n’est pas soutenable, alors que Kiev peut leur vendre des drones intercepteurs à 1000 $. L’Ukraine a besoin de fonds pour développer son industrie des drones qui s’est construite à un rythme exponentiel et qui dispose de capacités inutilisées, note l’expert du CFR. Dans ce cadre, le président Zelensky a aussi proposé d’échanger des missiles Patriot, dont l’Ukraine a grand besoin, contre des drones intercepteurs, relève Olena Prokopenko et, d’ores et déjà, Kiev a reçu les offres de coopération de 11 États. Plusieurs pays européens, dernièrement le Royaume-Uni et la Pologne, ont engagé des partenariats avec l’Ukraine pour développer et produire des drones, remarque Ryan Evans, qui invite les États-Unis à s’y joindre. Une telle collaboration par laquelle l’Ukraine mettrait sa technologie et son expérience à disposition des États du Golfe et des États-Unis, leur permettrait d’accroître la pression sur la Russie et de renforcer la main de l’Ukraine dans les négociations de paix, explique Olena Prokopenko. Le rôle de protection des États du Golfe que pourrait assumer l’Ukraine l’expose toutefois à des représailles de la part de Téhéran et en fait une "cible légitime", selon l’expression d’un député iranien, souligne le site Defensenews.Plusieurs pays européens, dernièrement le Royaume-Uni et la Pologne, ont engagé des partenariats avec l’Ukraine pour développer et produire des drones."On pourrait penser que le président Trump serait troublé par l’assistance militaire fournie par la Russie à l’Iran qui lui permet de frapper les forces américaines, mais, toujours plein de sollicitude vis-à-vis de Poutine, le Président demeure serein et imperturbable", observe Max Boot, qui rappelle que, le 13 mars, il a admis, à propos des Iraniens, que le président russe "les aide peut-être" et qu’il "pense sans doute que nous aidons l’Ukraine. Ils le font et nous le faisons".Loin de punir la Russie pour son aide à l’Iran, Donald Trump a assoupli les sanctions en vigueur sur le pétrole qui lui permettent de financer sa guerre contre l’Ukraine. "Si nous ne comprenons pas que tout cela est lié, nous renforçons involontairement nos adversaires", déplore aussi Kurt Volker, interrogé par le Washington Examiner. Cet ancien ambassadeur des États-Unis auprès de l’OTAN relève que, récemment, le président Trump a dénigré l’offre de coopération sur les drones formulée par le Président Zelensky ("la dernière personne dont j’ai besoin de l’aide") et avec lequel il juge qu’il est "beaucoup plus difficile de conclure un accord". Bien que l’objectif de la dérogation accordée par l’administration Trump sur le pétrole soit de stabiliser les marchés et non d’aider le Kremlin, cette mesure accroît la résilience du régime russe, explique Grégoire Ross, convaincu que plus le conflit se prolonge au Moyen-Orient et plus les arguments de Moscou seront pris au sérieux à Washington, tandis que l’Ukraine sera de plus en plus considérée comme un fardeau hostile à une solution rapide du conflit. Cela n’aboutira pas nécessairement à un renversement des engagements des États-Unis, mais l’Ukraine pourrait être l’objet de pressions croissantes de leur part pour accepter un compromis, estime cet expert, c’est pourquoi on ne peut considérer comme périphériques les gains de la Russie au Moyen-Orient, alors qu’ils ont un impact direct sur la situation diplomatique et stratégique de l’Ukraine. Du point de vue de Trump, relève aussi The Telegraph, ces conflits sont spécifiques et nécessitent des approches différentes : l’Iran, "État-voyou", doit être humilié sur le champ de bataille, alors que la Russie, partenaire potentiel, doit être amadouée à la table des négociations. "Le refus de Donald Trump de lier les conflits iranien et ukrainien risque d’encourager Poutine", s’inquiète le quotidien, car le raisonnement de la Russie et de la Chine est inverse, qui considèrent que l’Iran et l’Ukraine sont les fronts différents d’une lutte unique, et que ces guerres sont une tentative de l’Occident de conserver son hégémonie et de s’opposer à l’affirmation d’États concurrents. Quelles perspectives ?“Une guerre de longue durée en Iran serait très bonne pour la Russie et très mauvaise pour l’Ukraine”, estime le président Zelinsky. Au début de cette année, prenant en compte un horizon économique très sombre en Russie, Vladimir Poutine réfléchissait pour la première fois à mettre un terme à la guerre en Ukraine, mais l’intervention en Iran a changé la donne, affirme l’économiste indépendant Boris Grozovski, elle “offre au Kremlin une seconde chance” de l’emporter en Ukraine. Proche du pouvoir, le politologue russe Fiodor Loukjanov juge que l’escalade est désormais le scénario le plus probable en Iran, Donald Trump ayant laissé passer l’occasion de crier victoire après avoir décapité le régime iranien et détruit de nombreuses installations militaires. À court terme, la guerre en Iran confère un avantage à la Russie au détriment de l’Ukraine, analyse Michael Gfoeller, elle lui redonne des marges de manœuvre, notamment sur le plan économique avec la hausse du cours du pétrole, elle détourne l’attention de la guerre qui se déroule sur le sol européen et permet à Moscou d’intensifier ses attaques sur les infrastructures ukrainiennes.Les perspectives de long terme sont moins univoques, estime cet expert. Une instabilité régionale ou une issue défavorable du point de vue de la Russie exposerait ses vulnérabilités. L’installation d’un gouvernement pro-occidental affaiblirait ses positions dans la région et conduirait à une baisse des prix des hydrocarbures, même si la remise en état des infrastructures iraniennes prendra du temps. La chute du régime des Mollah signifierait sans doute la fin du corridor nord-sud (INSTC), qui traverse l’Iran, moyennant un investissement important (5 Mds $), et permet à la Russie de contourner les sanctions, pronostiquent Aaron Lea et Boruch Taskin. Toutefois, comme c’est le cas avec la Syrie post-Assad, il est possible que Moscou établisse des relations pragmatiques avec de nouvelles autorités iraniennes, en particulier si celles-ci ne sont pas satisfaites de la coopération économique avec les Occidentaux. Un échec en Iran placerait Donald Trump en position délicate aux États-Unis et le conduirait à rechercher ailleurs une "victoire".Un échec en Iran placerait Donald Trump en position délicate aux États-Unis et le conduirait à rechercher ailleurs une "victoire", estiment Aaron Lea et Boruch Taskin, l’hypothèse la plus vraisemblable étant un règlement en Ukraine, qui signifierait sans doute un ralliement de la Maison Blanche à la position russe et une "tragédie pour l’Ukraine". Le politologue russe Georgy Bovt évoque quant à lui la possibilité de voir Vladimir Poutine apporter son soutien à Donald Trump pour mettre un terme à l’intervention militaire américaine en Iran, qui aurait pour contrepartie des pressions exercées par Washington sur Kiev pour accepter un règlement en Ukraine. "Poutine a été visiblement réticent à critiquer Trump personnellement pour ses actions en Iran, au Venezuela et ailleurs, qui ont mis en cause des intérêts russes", estime pour sa part Thomas Graham. Le Président russe, estime cet expert de la Russie au CFR, "demeure obsédé par l’Ukraine et, à tort ou à raison, continue à croire que Trump va l’aider à atteindre ses objectifs dans la guerre en cours. Une détérioration brutale des relations russo-américaines est improbable tant que Poutine en reste convaincu".Copyright image : HENRY NICHOLLS / AFP Volodymyr Zelensky à Kiev le 20 février 2026.ImprimerPARTAGERcontenus associés 31/03/2026 En Iran, triple échec et impasses stratégiques Reza Pirzadeh