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Israël : "L’aventurisme du gouvernement actuel commence à susciter des doutes"

Israël :
 Denis Charbit
Auteur
Professeur de science politique à l’université ouverte d’Israël

En Israël, alors que les États-Unis mènent avec le gouvernement de Benjamin Netanyahou la guerre contre l’Iran et le Liban, la situation internationale éclipse parfois les sujets intérieurs. À l’approche des élection législatives d’octobre, et dans un contexte où les courants nationalistes se radicalisent, avec plusieurs agressions anti-chrétiens et le vote d’une loi rétablissant la peine de mort pour les Palestiniens coupables de terrorisme, quelles sont les dynamiques politiques ? Quel bilan de la démocratie et du soutien à Netanyahou ? Un entretien avec Denis Charbit, professeur de science politique à l'Open University of Israel (Ra'anana), qui a publié en novembre 2025 Yitzhak Rabin, la paix assassinée ? Une mémoire fragmentée aux éditions JC Lattès.

Le 30 mars, la Knesset a adopté une loi autorisant la peine de mort pour les Palestiniens ayant commis des actes terroristes et des attaques anti-israéliennes. Dans quel contexte le texte a-t-il été voté ?

Israël n’est pas un pays abolitionniste mais, dans les faits, appliquait un moratoire sur la peine de mort, qui s’explique par des raisons historiques : les deux cas pour lesquels la peine de mort a été prononcée ont eu un effet repoussoir. Le 1er cas est celui de Meir Toubianski, un soldat israélien accusé de haute trahison, exécuté, le 30 juin 1948, durant la Guerre d'indépendance [guerre israélo-arabe de 1948-1949]. Il s’est avéré qu’il avait été victime d’une erreur judiciaire. La deuxième exécution - et la dernière à ce jour - fut celle d’Adolf Eichmann, kidnappé en Argentine et pendu en 1962 après avoir été jugé coupable de génocide, de crimes contre l'humanité et contre le peuple juif. Avec lui, la peine de mort devient la sanction du crime incommensurable : comment appliquer à un terroriste, fût-il coupable d'avoir tué dix ou cent personnes, la même peine que celle qui fut appliquée à Eichmann, responsable de la mise en place de la solution finale qui a fait des millions de victimes ?

Ces deux cas, aux antipodes l'un de l'autre, ont contribué à rendre la peine de mort inapplicable : maintenue dans le code pénal militaire, elle n’était jamais requise. Régulièrement, après un nouvel attentat terroriste particulièrement effroyable, la Knesset était saisie d'un projet de loi pour la rétablir. C'est en général, l'opposition ferme émise par les services de sécurité qui a en dissuadé les députés, au nom d’arguments de nature pragmatique : empêcher que les condamnés à mort ne deviennent des martyrs, éviter qu’Israël ne subisse des pressions de toutes parts - gouvernements de pays alliés, la diaspora. On s'en est tenu là.

Tout a changé après les massacres du 7 Octobre et la prise de 251 otages : le cerveau de l'opération, Yahia Sinwar, avait été relâché en 2011 (on a pu dire que tout aurait été différent s’il avait été condamné à mort) et les otages qui ont été libérés entre 2023 et 2025 l’ont été au prix d’un échange de centaines de prisonniers palestiniens. Le ministre de la Sécurité nationale (la Police), Itamar Ben-Gvir, a fait valoir que la détention de prisonniers palestiniens incitait aux prises d’otages et qu’il était temps de rétablir la possibilité de réclamer la peine de mort pour les auteurs des attentats les plus effroyables.

Cette loi s’inscrit dans la lignée de l'amendement à la loi sur la citoyenneté, voté en 2003 [qui empêche les conjoints des territoires occupés d'acquérir la nationalité israélienne lorsqu'ils épousent des Palestiniens qui sont citoyens israéliens] et de la loi fondamentale sur l'État nation du peuple juif votée en 2018 qui fait de l’hébreu la seule langue officielle. Quelle attitude a adopté l'opposition ?

Lorsque la gauche et le centre ont été au pouvoir, ils n'ont jamais cru nécessaire de promulguer l’abolition de la peine de mort ou de décréter par une loi propre l'égalité, en termes de statut, des langues hébraïque et arabe. C'était là un héritage du Mandat britannique et nul ne pensait, dans l'un et l'autre cas, que la droite allait rompre ce consensus. Il faut bien comprendre que la droite nationaliste s'est longtemps accommodée de ce consensus car elle se percevait, du temps de Menahem Begin [1977-1983], de Yitzhak Shamir [1986-1992] et d’Ariel Sharon [2001-2006], comme une droite de gouvernement.

L'extrême-droite est, elle, une droite de rupture, longtemps reléguée aux marges du système. Depuis qu'elle occupe une place prépondérante au sein de la coalition, elle s'engouffre dans ces brèches ouvertes de facto pour rétablir la peine de mort et instituer la suprématie de l'hébreu.

Les partis centristes ont eu une fâcheuse tendance à avancer sur la pointe des pieds, espérant ramener à eux d’hypothétiques électeurs de droite effarouchés par les outrances de la coalition Netanyahou.

Les partis centristes ont eu une fâcheuse tendance à avancer sur la pointe des pieds, espérant ramener à eux d’hypothétiques électeurs de droite effarouchés par les outrances de la coalition Netanyahou mais peu enclins, pour autant, à un progressisme excessif. Ils ont voté contre le rétablissement de la peine de mort ou la suprématie de l’hébreu dans les deux cas, sans que leur objection ne soit fondée sur des valeurs humanistes, mais sur des considérations pragmatiques. Par exemple, un des arguments avancés par l’opposition pour contester le rétablissement de la peine de mort a consisté à souligner que la loi ne pouvant être rétroactive, elle ne pourrait donc pas s’appliquer aux terroristes du Hamas qui ont été arrêtés le 7 octobre et seront bientôt jugés.


À droite, les partisans de la loi ont, eux, délibérément supprimé tout élément susceptible de rendre le texte législatif plus équilibré dans ce nouveau cadre pénal qu'ele instaure : la peine de mort pourra être prononcée à la majorité - au lieu de l’unanimité - des trois juges ; le droit de grâce conféré au Président de l'État d'Israël a été supprimé ; la peine doit être exécutée dans les 90 jours, etc… Itamar Ben-Gvir a sabré le champagne à l'issue du vote et, quelques semaines plus tard, a célébré ses 50 ans en posant devant un gâteau d'anniversaire décoré d’un nœud coulant et du couplet d’une chanson populaire israélienne "Parfois les rêves se réalisent" [Lif’amim, Chalomot Mitgashmim], en référence explicite à la loi promulguée par la Knesset. 

Dans quelle mesure l’État de droit et la démocratie israélienne sont-ils menacés ?

Le rétablissement de la peine de mort a été voté par la majorité parlementaire qui se définit comme "Yamin al malé", qu’on peut traduire par "résolument à droite". Cette famille politique dont le porte-voix, Benjamin Netanyahou, est au pouvoir depuis 2009 (si l’on met de côté une brève parenthèse de gouvernement Bennett-Lapid entre 2021 et 2022) était déjà "résolument à droite", mais ce qui a changé lors des élections de 2022, c’est que cette coalition est devenue idéologiquement homogène : elle est constituée de cinq partis : le Likoud qui est la force politique la plus significative et àses côtés, deux partis religieux ultra-orthodoxes (le Shas et Judaïsme unifié de la Torah) et deux partis d’extrême-droite (le Parti sioniste religieux, dirigé par le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, et Otzma Yehudit, "Force juive", le parti d’Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité nationale). Leur pouvoir est sans partage.

Le contexte général est donc celui d’une position de force incontestable dans un moment national exceptionnel. La coalition qui s'est formée n'a pas été contrainte de faire appel, pour disposer d'une majorité parlementaire, à un parti centriste, lequel apportait naguère sa force d’appoint à la majorité, à condition de ne pas toucher au principe fondamental de la séparation des pouvoirs. Fort de cette homogénéité, la majorité actuelle a tenté, en 2023, de restreindre les prérogatives de la Cour suprême. La coalition en place se réclame ouvertement d'une démocratie électoraliste. Dans ce contexte déjà très polarisé, le traumatisme des attentats perpétrés par le Hamas a servi, en quelque sorte, de blanc-seing pour que le gouvernement s’autorise sans retenue ce que, dans d’autres circonstances, il ne se serait pas permis. L’opinion publique l’a accepté. Qualifier la guerre d’"existentielle" a permis de lever toutes les contraintes.

Cette homogénéité idéologique ne résout pas toutes les tensions, à propos, notamment, de l’exemption du service militaire que réclament les haredim (juifs ultra-orthodoxes). Ce n'est d'ailleurs pas tant une pomme discorde entre les différents partenaires de la coalition, qui ont conçu un compromis préconisant la conscription pour une poignée de jeunes orthodoxes seulement, à la grande satisfaction des partis orthodoxes. Cependant, Netanyahou craint d'être sanctionné par l'opinion, dont une partie de ses électeurs, qui s'indigne que le fardeau du service militaire obligatoire et des périodes de réserves (jusqu'à 42 ans) soit réparti de façon aussi inégalitaire et injuste, dans le contexte d'une guerre qui n'a pas cessé depuis plus de deux ans et demi.

Le gouvernement Netanyahou est dans la surenchère, chaque nouvelle ligne rouge franchie est l’occasion d’aller plus avant dans le reniement de l’État de droit et des valeurs démocratiques sur lesquelles Israël s'est fondé. Il semble ne plus y avoir ni tabou ni interdit. La violence et la polarisation ont atteint un paroxysme tel que la dégradation de la sphère publique devient un problème politique, et plus seulement moral, pour la coalition.

La violence et la polarisation ont atteint un paroxysme tel que la dégradation de la sphère publique devient un problème politique, et plus seulement moral, pour la coalition.

Or, depuis le cessez-le-feu établi avec l'Iran le 8 avril (mais pas au Sud-Liban), les critiques émergent. L’union sacrée avec les soldats mobilisés sur le front ne tient plus. La presse, qui n’a guère pris de position audacieuse (le Haaretz mis à part) depuis deux ans et demi, la radio et la télévision, commencent à dire que la limite a été franchie. 

Naftali Bennett et le centriste Yaïr Lapid ont annoncé la formation d’une liste commune, Beyahad, "Ensemble", en vue des élections législatives qui se tiendront en octobre : sur quel projet ces personnalités assez différentes sont-elles susceptibles de s’unir ?

Pour comprendre la cohérence de cette alliance de la droite et du centre, il faut voir que Naftali Bennett bénéficie de trois atouts : d’abord, son bilan politique, lorsqu'il a exercé les fonctions de chef du gouvernement, malgré la coalition hétéroclite formée de huit partis allant de la gauche à l’extrême droite, incluant un parti arabe (Ra’am, Liste arabe unie), et quand bien même il a fallu que la coalition mette de côté les sujets les plus clivants (notamment, le sort des territoires occupés, la poursuite de la colonisation et la reprise de négociations). Le bilan, sur le plan intérieur, avait été remarquable, avec l'adoption de certaines réformes structurelles, telles la retraite, pour les femmes, passée de 62 à 65 ans sans heurts malgré l’impopularité de la mesure.

Deuxièmement, un élément de comparaison international a eu un effet majeur pour inciter Bennett à se positionner dès maintenant contre Netanyahou : le précédent hongrois. Viktor Orbán n’a pas été remplacé par une figure d'opposition du centre ou de la gauche, mais par Péter Magyar, un dissident issu des rangs du parti au pouvoir : Naftali Bennett y voit le signe que le règne d'un Premier ministre resté trop longtemps au pouvoir doit être interrompu par un homme politique issu de la même famille politique, non par les leaders chevronnés de l’opposition.

Enfin, une"loi" historique nourrit l’imaginaire politique israélien : le paradigme "Nixon goes to China". En 1972, c’est Nixon le président issu du parti républicain qui fit le premier voyage officiel d’un président américain dans la Chine maoïste, pas un Président démocrate. De même qu'en France, la paix en Algérie s’est faite grâce au général de Gaulle, l’homme du "Je vous ai compris" du 4 juin 1958 et du "Vive l'Algérie française !" deux jours plus tard à Mostaganem. Un grand nombre d'Israéliens considèrent que la paix ne peut advenir que si c'est un leader de la droite qui la mène à son terme, soutenu, bien sûr, par le centre et la gauche. L’opinion publique qui a longtemps considéré que l'usage de la force peut résoudre les problèmes commence progressivement à admettre qu'elle ne parvient pas au résultat escompté : le régime iranien tient toujours, les capacités nucléaires ont été affectées, mais non supprimées, le Hamas et le Hezbollah ont été touchées, mais pas coulées. L’aventurisme du gouvernement actuel, toujours prompt à reprendre les combats, commence à susciter des doutes.

Un grand nombre d'Israéliens considèrent que la paix ne peut advenir que si c'est un leader de la droite qui la mène à son terme, soutenu, bien sûr, par le centre et la gauche.

Sur quoi portera la campagne des législatives d’octobre ?

La guerre occupera une place centrale mais ce ne sera pas le seul sujet, loin de là, de la campagne des législatives d’octobre.

Un des enjeux sera la relation avec l’allié américain, dont Israël considère avec inquiétude qu’elle se détériore : chez les Républicains, l’antisémitisme se réveille, chez les démocrates, une tendance antisioniste très virulente se fait jour. Le temps où le soutien à Israël était inconditionnel et non-partisan n’est plus. De plus, d’un côté, jamais Israël n’a été aussi indépendant (il est parvenu à convaincre les États-Unis d’entrer en guerre avec eux), de l’autre, jamais il n’a semblé aussi ostensiblement le vassal du président Trump qui, à quatre reprises, a refusé qu’Israël continue ses frappes ou bombarde Beyrouth.

Alors que le gouvernement enregistre victoire tactique sur victoire tactique (élimination des leaders iraniens, libanais et palestiniens), les effets stratégiques de la guerre sont encore opaques, sinon médiocres. Si Donald Trump obtenait des Iraniens le déplacement des stocks de nucléaire enrichis en dehors du pays, Netanyahou pourrait alors se prévaloir d'un vrai succès. Faute d'un résultat aussi probant, la campagne se déplacera des résultats de la guerre à ses prémisses, autrement dit, le 7-Octobre dont Netanyahou n'est pas parvenu à effacer le souvenir encore vivace dans la conscience collective israélienne.

D’autres sujets seront soulevés : le refus des ultra-orthodoxes d'intégrer le contingent, la cherté de la vie, le retard dans le versement des compensations financières pour les familles dont les maisons ont été bombardées, qui contraste avec la promptitude avec laquelle la hausse des subventions aux haredim a été votée. 

Chez les Républicains, l’antisémitisme se réveille, chez les démocrates, une tendance antisioniste très virulente se fait jour. Le temps où le soutien à Israël était inconditionnel et non-partisan n’est plus.

D’autres sujets seront soulevés : le refus des ultra-orthodoxes d'intégrer le contingent, la cherté de la vie, le retard dans le versement des compensations financières pour les familles dont les maisons ont été bombardées, qui contraste avec la promptitude avec laquelle la hausse des subventions aux haredim a été votée. 

La France organisera une réunion internationale consacrée à la solution à deux États le 12 juin : la solution à deux États est-elle toujours débattue au sein des familles politiques et de la société civile ?

La conférence de juin sera aussi une manière d'anticiper le jour d’après, ce à quoi s'est toujours refusé Netanyahou depuis le début. Cette intransigeance a entraîné le président Macron à proclamer la reconnaissance de la Palestine à la tribune des Nations Unies le 22 septembre 2025.

Il faudra observer l’Arabie Saoudite : on prétend qu'à la veille du 7-Octobre, Mohammed ben Salman s’apprêtait à signer les Accords d’Abraham. Aujourd'hui, il est encore disposé à le faire, mais la concession exigée d'Israël a changé de fond en comble : il ne se contente plus de l'ouverture d'un bureau de liaison à Ramallah, mais du retour la négociation et de la création d'un État palestinien. Autrement dit, des accords d'Abraham qui finissent par réintégrer l'initiative de paix de la Ligue arabe de 2002. Comme Riyad est partenaire de Paris, elle participera aussi à la conférence. Naftali Bennett et Yaïr Lapid pourraient en profiter pour montrer discrètement une certaine ouverture et un minimum de bonne volonté, afin de renouer avec une dynamique positive dans le Golfe s'ils sont élus. Le gouvernement ne se privera pas de condamner ce qu'elle tiendra pour une gesticulation diplomatique française.

Si Benjamin Netanyahou perd les élections en octobre, le soutien à la solution à deux États retrouvera quelques couleurs et peut-être sera-t-il possible d’affirmer que le 7 octobre n’a mis en cause ni l’existence d'Israël ni l'aspiration à créer un État palestinien. Après tout, la chute du régime Assad en décembre 2024 n’est survenue que douze ans après la guerre civile, douze ans durant lesquels on aurait pu conclure prématurément que la révolution populaire était restée lettre morte.

Propos recueillis par Hortense Miginiac
Copyright image : Ronen Zvulun / POOL / AFP
Benjamin Netanyahu à Jérusalem le 19 mars 2026.

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