AccueilExpressions par MontaigneIran : face à la rupture entre la société et le régime, quelle stratégie pour l'Europe et la France...La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne États-Unis et amériques Europe23/02/2026ImprimerPARTAGERIran : face à la rupture entre la société et le régime, quelle stratégie pour l'Europe et la France ?Auteur Reza Pirzadeh Expert en Relations Internationales Les frappes américaines sur des sites nucléaires iraniens les 21 et 22 juin ne se sont pas doublées d’une nouvelle attaque en soutien à la population après les révoltes de décembre et janvier. Pourtant, l'Europe et les États-Unis ne doivent pas faire passer les enjeux nucléaires et sécuritaires devant le désir de liberté du peuple iranien. Alors que l'écart entre l'aspiration démocratique et le régime en place ne cesse de grandir et que la crainte du chaos pourrait faire préférer la stabilité, l'Europe doit œuvrer à faire émerger une alternative démocratique crédible à l'intérieur de l'Iran.L’Iran est à la croisée des chemins. Jamais, depuis 1979, le décalage entre la société iranienne et le régime islamique n’a été aussi profond. D’un côté, une population jeune, éduquée, urbanisée, largement tournée vers le monde et aspirant explicitement à un État de droit démocratique, à la liberté et à la laïcité ; de l’autre, un système politico-religieux fondé sur la primauté idéologique, la centralisation du pouvoir et la projection révolutionnaire régionale. Le soulèvement de janvier 2026 et la répression massive qui l’a suivi ont transformé cette tension latente en rupture ouverte. L’enjeu n’est pas seulement de prévenir une crise supplémentaire dans la région ; il est de comprendre quelle politique peut concilier la gestion du court terme avec la réalité d’une transformation profonde de la société iranienne.À l’heure où l’administration américaine cherche à sortir de quarante années de "ni guerre ni paix" face à la République islamique et où l’Europe s’interroge sur son rôle au Moyen-Orient, la question iranienne ne peut plus être abordée uniquement sous l’angle nucléaire ou sécuritaire. Elle engage une réflexion plus large sur la cohérence des politiques occidentales face à un régime affaibli mais encore coercitif, et à une société qui, malgré la répression, continue de se battre pour sa liberté. L’enjeu n’est pas seulement de prévenir une crise supplémentaire dans la région ; il est de comprendre quelle politique peut concilier la gestion du court terme avec la réalité d’une transformation profonde de la société iranienne.Une rupture désormais structurelle entre la société et le régimeDepuis plus d’un siècle, la société iranienne poursuit une trajectoire politique orientée vers la limitation du pouvoir et la souveraineté populaire. De la Révolution constitutionnelle de 1906 aux mobilisations récentes, cette aspiration n’a jamais disparu. Ce qui a changé, en revanche, c’est l’ampleur du fossé entre cette dynamique historique et la nature du régime issu de la révolution islamique de 1979.La Révolution islamique avait pour ambition de produire un "homme nouveau", islamisé, idéologiquement discipliné, réinscrit dans un ordre théocratique présenté comme authentiquement musulman. La "révolution culturelle" lancée au début des années 1980 - fermeture des universités, islamisation des programmes, épuration idéologique - devait transformer durablement la société. Quarante-sept ans plus tard, le constat est inverse : l’Iran est l’une des sociétés les plus éduquées et les plus urbanisées du Moyen-Orient, et connectée au monde malgré les sanctions. De plus, une large majorité de la population a démontré, à maintes reprises, ses aspirations démocratiques. La réalité est simple : la nation iranienne s’est modernisée, le régime, non. D’où la rupture.Elle est d’abord normative. Le régime continue de fonder sa légitimité sur la "velayat-e faqih" [guidance du juriste] et sur une mission révolutionnaire transnationale inscrite dans sa Constitution. La société, elle, aspire très majoritairement à un État national normal, intégré à l’économie mondiale, garant des droits individuels. La rupture est devenue aussi morale à la suite des massacres de dizaines de milliers de manifestants en janvier dernier, que l’on peut dorénavant qualifier de crimes contre l’humanité.Une partie croissante de la population ne reconnaît plus le régime comme légitime, tandis que le régime ne conçoit sa survie que par la coercition.La tentation d’un accord pragmatique : sortir du "ni guerre ni paix"Depuis quatre décennies, les États-Unis et l’Iran évoluent dans un état hybride : absence de relations diplomatiques, sanctions permanentes, tensions militaires régulières, mais pas de guerre ouverte, à l’exception des frappes du 22 juin 2025. L’administration Trump semble vouloir rompre avec cette logique de "ni guerre ni paix".Dans cette optique, la stratégie américaine s’inscrit dans une rivalité systémique plus large avec Pékin. Pour Washington, l’Iran ne constitue pas seulement un dossier nucléaire ou régional, mais aussi une variable importante dans sa rivalité stratégique avec la Chine. Réintégrer Téhéran dans une architecture économique moins dépendante de Pékin permettrait de réduire l’accès de la Chine au pétrole iranien bon marché, tout en affaiblissant le rapprochement stratégique sino-iranien. Le message implicite adressé aux dirigeants Iraniens est clair : un compromis négocié demeure possible, mais le refus comporte un coût croissant. Autrement dit, soit vous acceptez mes conditions maintenant, soit le prix à payer sera plus élevé après l’intervention militaire. C’est cette logique qui marque la volonté de sortir du cycle d’ambiguïté stratégique et de mettre fin à la dynamique de “ni guerre ni paix”.La ligne affichée est claire : éviter la guerre, sans pour autant renoncer à la menace crédible de la force. Mais, au-delà de la posture de dissuasion, Washington semble aujourd’hui privilégier une autre voie : chercher une issue au sein même du régime plutôt que dans l’opposition. Ce choix n’est pas dicté par une indulgence idéologique, mais par un calcul stratégique.Les responsables américains savent que l’opposition en exil demeure fragmentée, dépourvue de leadership unificateur et de relais solides à l’intérieur du pays. Elle ne dispose ni des structures organisationnelles ni de la capacité politique nécessaires pour gérer une transition dans un État de plus de 90 millions d’habitants, doté d’institutions sécuritaires puissantes et d’infrastructures sensibles, notamment nucléaires. Dans ces conditions, une chute brutale de la République islamique ouvrirait une période d’incertitude majeure, avec un risque réel de déstabilisation régionale.Un tel scénario n’est souhaité ni par les États-Unis, ni par les capitales européennes, ni par les pays arabes du Golfe, ni par la Turquie, tous conscients des conséquences qu’aurait un chaos iranien sur la sécurité énergétique, les flux migratoires et l’équilibre stratégique du Moyen-Orient.Dans ce contexte, le scénario qui prend forme - et qui apparaît le plus probable parmi plusieurs trajectoires possibles - serait l’émergence d’une coalition réunissant des segments des forces armées favorables à une évolution du régime, des conservateurs pragmatiques et des technocrates. L’objectif serait la marginalisation des éléments les plus idéologiques, mais aussi l’amorce d’un rapprochement avec les États-Unis afin d’obtenir la levée des sanctions et de stimuler le développement économique du pays. À cette fin, cette coalition pourrait être disposée à faire un certain nombre de concessions susceptibles de satisfaire l’administration Trump. Ce scénario pourrait intervenir avec ou sans confrontation militaire préalable. Une telle issue aurait un avantage stratégique immédiat : réduire le risque de prolifération nucléaire et stabiliser temporairement la région. Elle pourrait également améliorer marginalement les conditions économiques de la population.Mais elle ne réglerait pas la question centrale : la légitimité politique.Une solution insuffisante pour la société iranienne : quelle stratégie pour l’Europe et la France ?Pour Washington, l’Iran ne constitue pas seulement un dossier nucléaire ou régional, mais aussi une variable importante dans sa rivalité stratégique avec la Chine.Pour une large majorité des Iraniens, ce qui est en jeu, ce ne sont plus seulement les questions économiques, mais la nature même de l’État : séparation du religieux et du politique, indépendance de la justice, élections libres, fin de la tutelle du Guide. Il est alors difficile d’imaginer que la population iranienne accepte cet “autoritarisme reconfiguré” et relâche sa pression et renonce à ses buts historiques que sont la liberté, la laïcité et la démocratie. La société civile s’active d’ores et déjà à construire une alternative pluraliste et démocratique et empêcher ainsi la dictature de perdurer.En effet, récemment, dix-sept figures politiques et de la société civile - parmi lesquelles les cinéastes Jafar Panahi et Mohammad Rasoulof, la lauréate du prix Nobel de la paix Narges Mohammadi et le prisonnier politique Mostafa Tajzadeh - ont appelé à une transition pacifique vers une démocratie laïque et au rétablissement de relations diplomatiques normales avec l’Occident, selon Iran International.Ce qui rend cet appel particulièrement significatif tient à sa clarté stratégique. Les signataires dépassent le simple registre de la protestation pour formuler un horizon politique concret. En appelant les forces armées à refuser de participer à la répression et à se ranger du côté de la volonté populaire, ils cherchent à ouvrir un espace permettant l’élaboration d’une nouvelle Constitution fondée sur un changement ordonné plutôt que sur une rupture violente et risquée.La question n’est donc pas seulement nucléaire ou sécuritaire. Elle est civilisationnelle et politique. Si l’Occident se contente d’un arrangement tactique, il gagnera du temps, mais pas la paix durable. Si, à l’inverse, il cherche à précipiter un effondrement sans alternative crédible, il ouvrira la voie à l’instabilité.La stratégie la plus réaliste consiste à gérer le court terme sans perdre de vue le long terme, tout en accompagnant l’émergence d’une alternative démocratique crédible, issue de l’intérieur.D’ailleurs, c’est ce que réclame, de manière constante, le peuple Iranien à travers quatre attentes :Lier explicitement tout allègement des sanctions à des améliorations mesurables en matière des droits humains - et non aux seules concessions nucléaires.Reconnaître le mouvement démocratique Iranien comme force politique légitime et ouvrir un dialogue avec ses représentants à l’intérieur du pays.Soutenir concrètement la liberté d'accès à internet en Iran.Imposer des sanctions ciblées contre les individus responsables de la répression.Une donnée s’impose : la société iranienne a fortement évolué et continuera, grâce à la richesse de sa société civile, à lutter pour la liberté et la démocratie. Une société qui aspire massivement à la démocratie ne disparaît pas. Elle peut être réprimée, fragmentée, ralentie. Elle ne peut être indéfiniment contenue. Ce qui se passe en Iran influencera grandement l’équilibre stratégique de l’Asie centrale à la Méditerranée et, en définitive, les intérêts et la sécurité de l’Europe.Les décideurs européens sous-estiment cette évolution. Il est temps de la réévaluer - car ce qui se passe en Iran influencera grandement l’équilibre stratégique de l’Asie centrale à la Méditerranée et, en définitive, les intérêts et la sécurité de l’Europe.Copyright Image : ATTA KENARE / AFP Téhéran, le 22 février 2026ImprimerPARTAGERcontenus associés 15/01/2026 Soulèvement en Iran : vers la chute du régime ? Farid Vahid 21/01/2026 Quel avenir pour le mouvement démocratique iranien Reza Pirzadeh