AccueilExpressions par MontaigneGuerre en Ukraine : le retour de l’Union soviétiqueLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Coopérations internationales23/02/2026ImprimerPARTAGERGuerre en Ukraine : le retour de l’Union soviétiqueAuteur Michel Duclos Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie Le déclenchement de l'offensive russe en Ukraine, le 20 février 2022, peut être attribué à l'obsession personnelle de Vladimir Poutine autant qu'à l'héritage soviétique et au démembrement de l'URSS - loin des griefs invoqués d'une expansion de l'OTAN. Analyser les racines anciennes du conflit et leurs conséquences stratégiques permet de mieux comprendre la rationalité russe à l’œuvre dans une guerre que son bilan humain et économique ne semble pas remettre en cause pour le Kremlin. Quatre ans après, que font les Américains, que veulent les Russes et que peuvent les Européens ?Moscou, printemps 1989 : dans le vaste appartement d’un diplomate français, une quinzaine d’intellectuels russes sont invités à dîner. Dans les pays baltes, la révolte gronde, la volonté d’indépendance commence à l’emporter nettement, malgré la répression ; en Géorgie, l’intervention de l’armée contre des manifestants a radicalisé le mouvement indépendantiste ; d’autres formes de troubles agitent l’Arménie. Ce soir-là, la conversation porte sur l’inévitable démembrement de l’URSS. Les propos sont libres, la Perestroïka ayant délié les langues et les esprits. Les convives s’accordent à penser que le séparatisme balte ne porte guère à conséquences : "ces régions n’ont jamais été vraiment assimilées", convient-on autour de la table. Les Républiques d’Asie centrale pourraient aisément mener leur vie de leur côté : l’élément slave dans la population n’y est pas dominant. C’est surtout la question des pays du Caucase qui fait débat : Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie ont certes leurs identités propres mais l’histoire et la culture ne les ont-ils pas étroitement liés au destin de la Russie ? Bien sûr, le cas de l’Ukraine et de la Biélorussie n’est à aucun moment évoqué. Il va de soi que ces deux Républiques sont indissociables de la Russie. Quelques mois plus tôt, le diplomate en charge des affaires intérieures à l’ambassade avait effectué un bref séjour d’enquête à Kiev. Rendant compte de sa mission à ses collègues, il rapporta avoir rencontré des militants indépendantistes déterminés : force est de dire que ses découvertes furent accueillies avec un grand scepticisme. Pourtant, le 24 août 1991, le Soviet Suprême de l’Ukraine déclare la République indépendante ; cette indépendance est massivement approuvée par la population par référendum le 1er décembre (avec un score moindre en Crimée) ; le dernier acte intervient dans la nuit du 8 décembre de la même année dans la forêt de Bialovèse (en Biélorussie), lorsque les dirigeants des trois Républiques - B. Eltsine pour la Russie, S. Chouchkievitch pour la Biélorussie, L. Kravtchouk pour l’Ukraine - créèrent la Communauté des États Indépendants, entraînant de facto la disparition de l’URSS (que Gorbatchev dut se résoudre à constater le 25 décembre). Il est vraisemblable que Boris Eltsine, mû par sa rivalité avec Gorbatchev, n’a pas vraiment mesuré la portée de ce qu’il faisait ; dans son esprit, l’accord qu’il avait passé avec ses collègues apparatchiks ukrainien et biélorusse n’empêcherait sans doute pas que le Kremlin - où le drapeau russe serait hissé à la place du drapeau soviétique le 26 décembre - continuerait comme depuis des siècles à contrôler le nouvel attelage. Le président russe ignorait cette leçon de l’Histoire que les Britanniques et les Français avaient pu vérifier dans leurs propres empires quelques décennies plus tôt : une fois le génie de la souveraineté nationale sorti de sa bouteille, il est impossible de l’y faire rentrer.La Guerre de Vladimir PoutineSi l’on rapporte ces quelques notations, c’est qu’elles contribuent à éclairer ce qui s’est passé il y a maintenant quatre ans en Ukraine. Vladimir Poutine est le produit de cette époque. C’est un apparatchik soviétique reconverti à maints égards mais qui garde un cerveau reptilien soviétique. Il n’a jamais accepté au fond de lui-même l’effondrement de l’URSS. À l’automne 2021, toute une série de facteurs l’ont convaincu que le moment était venu pour lui de reprendre par la force le contrôle du grand voisin : ses succès en Tchétchénie, en Géorgie, en Crimée puis en Syrie, les reculs des États-Unis en Afghanistan et ailleurs, la faiblesse qu’il a détectée chez son homologue américain, Joe Biden, lorsqu’il l’a rencontré à Genève le 16 juin 2021, sans compter l’inquiétude provoquée par l’éloignement progressif des élites ukrainiennes à l’égard du monde de l’Est et la mollesse de la réaction européenne à l’annexion de la Crimée.Vladimir Poutine, traumatisé par les bouleversements de 1989-1991, de la réunification allemande à la dissolution de l’URSS, s’est fixé pour mission de corriger autant que possible les conséquences de ces événements. En envahissant l’Ukraine, il a voulu procéder à un début de réunification de l’URSS.Vladimir Poutine, traumatisé par les bouleversements de 1989-1991, de la réunification allemande à la dissolution de l’URSS, s’est fixé pour mission de corriger autant que possible les conséquences de ces événements. En envahissant l’Ukraine, il a voulu procéder à un début de réunification de l’URSS. Après tout, si l’Allemagne avait pu recouvrer son unité, pourquoi ne pas réunifier la Russie et l’Ukraine, la Biélorussie étant déjà plus ou moins revenue au bercail ? Il a aussi cherché à limiter d’autres effets de cette période, dont l’accession des anciens satellites européens de l’URSS à l’OTAN - à ses yeux humiliante défaite pour son pays. C’est le sens des traités léonins qu’il avait proposés à l’Amérique et à l’OTAN à l’automne 2021. On sent bien ce que notre interprétation peut avoir de choquant, car le pouvoir russe a marqué des points au moins sur un aspect des choses : beaucoup à l’Ouest, tout en condamnant l’agression contre l’Ukraine, acceptent plus ou moins l’idée que la Russie a quand même des griefs légitimes l’égard de l’Occident, qu’en particulier l’élargissement de l’OTAN peut être perçu de bonne foi comme une menace par Moscou. Nous avons tous à des degrés divers intériorisé le message que Poutine avait adressé à cet égard à Munich en 2007. Le fait est cependant que l’extension de l’OTAN à l’Ukraine avait été bloquée en 2008 par l’Allemagne et la France et qu’elle a depuis lors comme adversaire déterminée toute administration au pouvoir à Washington. C’est au moment où le risque apparaît plus irréel que jamais que Poutine en fait le motif déterminant de son opération de force contre l’Ukraine ; il a sans doute voulu au départ que celle-ci soit limitée (d’où l’euphémisme d’"opération militaire spéciale") mais il a géré sa montée en puissance jusqu’à devenir la guerre la plus longue et la plus meurtrière en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.Quel bilan ?À l’heure du bilan, après quatre années, c’est d’abord, sur le plan humain, un carnage épouvantable qu’il faut retenir, qui se compte en centaines de milliers de morts. Actuellement, les pertes russes s’élèvent de 30 à 35 000 soldats par mois ; comme l’indique Michael Kofman dans sa synthèse de la guerre pour Foreign Affairs, on estime que depuis décembre 2025, les recrutements du côté russe ne parviennent plus tout à fait à couvrir les pertes. Différentes mesures prises par le Kremlin, comme les restrictions à la messagerie Telegram, très utilisée par la société russe, laissent penser que faute de pouvoir établir une mobilisation générale proprement dite, le régime s’apprête à mettre en place des dispositifs de conscription forcée déguisée. L’objectif avoué des Ukrainiens est de faire monter le chiffre des pertes russes à au moins 40 000 voire 50 000 par mois. Eux-mêmes subissent la faux de la mort et la rareté des relèves comme la létalité des armes déployées rendent la guerre très dure. Cependant, la position désormais défensive de l’armée ukrainienne limite comparativement les pertes. En dépit du carnage, en dépit aussi de l’apparition à une vitesse rapide de nouvelles armes de guerre et de nouvelles tactiques, le front ne bouge que lentement. On dit que la Russie a progressé de 60 kilomètres en quatre ans. La "kill zone", saturée de drones et d’autres systèmes d’armes, est un enfer dans lequel cependant les commandants russes n’hésitent pas à sacrifier des combattants de moins en moins motivés.Devant la faible progression de son offensive, la Russie a diversifié sa stratégie. Elle poursuit certes une guerre d’attrition, pour valoriser son avantage démographique, mais elle y ajoute désormais une guerre de terreur.Devant la faible progression de son offensive, la Russie a diversifié sa stratégie. Elle poursuit certes une guerre d’attrition, pour valoriser son avantage démographique, mais elle y ajoute désormais une guerre de terreur. Elle s’emploie, nuit après nuit, à détruire les infrastructures énergétiques ukrainiennes et de plus en plus des cibles civiles. L’administration Trump laisse faire, les Européens ne réagissent pas de manière décisive. Autre inflexion stratégique : tenter d’obtenir par la négociation avec Washington ce qu’elle ne parvient pas à acquérir par les armes. Notamment en matière territoriale, avec en particulier l’exigence que les forces ukrainiennes se retirent des zones du Donbass qu’elles tiennent toujours ; outre que ce serait politiquement très coûteux pour le gouvernement de Kiev, il s’agit de territoires très fortifiés, à partir desquels s’ouvre une plaine allant jusqu’à Kiev, qui offrirait un boulevard aux Russes. Dans cette négociation, l’atout russe s’appelle Donald Trump. Le président est pressé d’en finir et trouve plus expédient de faire pression sur l’Ukraine que sur la Russie. Non sans parfois un peu d’incohérence : les sanctions qu’il a édictées contre Lukoï et Rosnef ou les pressions contre l’Inde pour qu’elle cesse d’acheter du pétrole russe ont un impact certain sur l’économie de la Russie. Trump se refuse pour l’instant à aller au-delà de ces mesures. Plus préoccupant encore : les émissaires de Moscou paraissent sur le point de convaincre leurs interlocuteurs américains qu’une paix imposée à l’Ukraine ouvrirait aux intérêts économiques américains (comprendre : les proches de Trump en particulier) des contrats mirifiques avec la Russie.L’atout russe s’appelle Donald Trump. Le président est pressé d’en finir et trouve plus expédient de faire pression sur l’Ukraine que sur la Russie.Les Européens ont réussi tant bien que mal à rester dans le jeu de la négociation, en partenaires mineurs si l’on peut dire ; leur proposition de "garanties de sécurité" à Kiev - avec une participation notable de la Turquie - constitue une vraie contribution, tant il paraît évident que les Ukrainiens ne peuvent se résigner à des concessions territoriales qu’en l’échange de garanties de sécurité occidentales. Cela pourrait impliquer un minimum de déploiement de troupes européennes sur le terrain, ce que l’on appelle des "boots on the ground". Les Russes y trouvent un prétexte supplémentaire pour bloquer la négociation, estimant inacceptable un tel développement. On notera au passage que c’est une forme d’aveu que tout règlement ne saurait être dans leur esprit que provisoire, l’intention profonde du Kremlin étant bien de reprendre un jour ou l’autre l’offensive. En attendant, dirigeants russes et américains se rejoignent pour faire passer les Européens pour des "fauteurs de guerre", pour considérer que ce sont eux les principaux obstacles désormais - aux côtés du président Zelenski - à un règlement du conflit.Quelles perspectives ?Quels pourraient être à ce stade des facteurs décisifs de modification de la situation, les "game changers" envisageables ? L’éventualité la moins probable, tout le laisse craindre, serait un retournement américain, qui permettrait une stratégie coordonnée de pressions occidentales à un moment où l’économie russe donne des signes réels d’affaiblissement. Ce qui autorise à ne pas totalement éliminer ce scénario, ce sont deux éléments : d’abord la versatilité bien connue de M. Trump ; ensuite, le fait, d’ailleurs troublant, que sur d’autres terrains l’administration américaine actuelle n’hésite pas à malmener les intérêts stratégiques russes, qu’il s’agisse du Proche-Orient, du Venezuela ou de l’Iran. Les deux autres vecteurs de changement envisageables résident d’une part dans un effondrement éventuel de la société ukrainienne et d’autre part dans un affaissement possible de l’économie russe. La première de ces deux hypothèses constitue une forme de tabou mais une percée russe sur le front peut intervenir ou la stratégie de terreur contre la société peut finir par porter ses fruits. La seconde hypothèse repose sur des données palpables : certes la croissance russe a atteint encore 1 % en 2025, mais sur la base d’une économie de guerre non productive ; les pressions inflationnistes sont fortes ; des tensions majeures affectent le marché de l’emploi, compte tenu de la prééminence de l’effort de guerre ; des pans entiers de l’économie ne relevant pas de l’armement, comme la construction, sont au bord de la banqueroute ; au niveau micro-économique, les malversations de l’administration deviennent de plus en plus fréquentes, décourageant les entrepreneurs. Cependant, comme l’indique Alexandra Prokopenko dans The Economist, il y a des raisons de penser que l’économie russe peut, dans un état dégradé certes et aux dépens de l’avenir du pays, tenir encore longtemps. Et surtout, on ne peut être certain que pour Poutine lui-même, au stade où il en est de sa trajectoire personnelle, l’état de l’économie de son pays soit encore un facteur décisif. On en revient à notre point de départ, l’impulsion personnelle de Poutine. Il est à craindre que désormais le dictateur russe veuille aller, quoi qu’il en coûte à son peuple, jusqu’au bout de la guerre qu’il a déclenchée. À la quasi-certitude de pouvoir compter sur la complaisance de Donald Trump, s’ajoute aussi sans doute chez lui l’espoir que le soutien de l’opinion européenne faiblisse, voire que les élections envoient au pouvoir dans certaines capitales, dans les deux années qui viennent, des gouvernements plus favorables à ses intérêts.ConclusionPour les Européens, il n’y a pas d’autre stratégie que de maintenir et autant que possible augmenter leur soutien à l’Ukraine, et d'accroître leurs pressions sur la Russie. Suggérons aussi que, sur un plan politique, les dirigeants européens ne devraient pas renoncer à tenter d’influencer davantage le processus de décision américain. L’établissement d’un canal Élysée-Kremlin, ouvert par la visite à Moscou du conseiller diplomatique du Président, peut indirectement y contribuer. Le Kremlin est parvenu à trouver les clefs pour impressionner M. Trump, via M. M. Witkoff et Kushner ; on ne se résigne pas à l’idée que les Européens ne réussissent pas mieux à faire passer leurs messages, à tout simplement faire percevoir aux dirigeants américains la réalité de cette guerre.Pour les Européens, il n’y a pas d’autre stratégie que de maintenir et autant que possible augmenter leur soutien à l’Ukraine, et d'accroître leurs pressions sur la Russie.On l’a vu dans l’analyse qui précède, c’est quand même in fine à Washington que se trouve la capacité de changer les calculs de Vladimir Poutine. Autre recommandation : quoi qu’il arrive, il faut prévoir d’avoir à gérer une situation difficile avec Moscou dans l’après-guerre. Emmanuel Macron a eu raison, dans son discours à la conférence de Munich, d’esquisser des pistes possibles de stabilisation de la sécurité en Europe une fois le conflit terminé. Mesurons le défi : le Kremlin justifie aujourd’hui cette guerre en Ukraine en alléguant que les Occidentaux ont "trahi leurs promesses" faites au moment du règlement de la Guerre froide ; si comme nous le pensons, l’esprit soviétique rôde toujours au Kremlin, Poutine et son clan ne manqueront pas de trouver dans le règlement de la guerre en cours, quel qu’il soit, des prétextes pour accuser plus tard les Européens d’avoir de nouveau "trahi leurs promesses".Copyright image : Natalia KOLESNIKOVA / AFP Vladimir Poutine au Kremlin, le 26 avril 2022.ImprimerPARTAGERcontenus associés à la uneMars 2024[Scénarios] La Russie, une puissance crépusculaire ?L'échec de l'invasion en Ukraine et la résilience économique russe suscitent des interrogations sur l'avenir à long terme du pays. 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