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21/11/2023

Élection de l’ultralibéral argentin Javier Milei : un de plus…

Élection de l’ultralibéral argentin Javier Milei : un de plus…
 Marc Lazar
Auteur
Expert Associé - Démocratie et Populisme, Italie

Un de plus. Dans le contexte de la crise économique profonde et du taux d’inflation dramatique que connaît l’Argentine, l’ultralibéral Javier Milei a été élu Président de la République ce 19 novembre. Un de plus, donc, de ces leaders charismatiques qui ont de quoi affoler les démocraties traditionnelles et qui sont arrivés au pouvoir à l’aide d’un programme politique irréaliste et outrancier, étrange combinaison de mesures libertaires et sécuritaires.

En quoi Javier Milei s’inscrit-il dans la vague des populismes qui prennent d’assaut les démocraties d’Amérique latine et du reste du monde ? Quel avertissement notre propre démocratie doit-elle y lire ? Le regard de Marc Lazar vient compléter nos précédentes analyses dévolues aux leaders populistes, dans la lignée de la série consacrée aux néo-autoritaires qui, supervisée par Michel Duclos, avait fait date en 2018, ou nos éclairages consacrés à ce sujet lourd d’enjeux pour nos démocraties.

Javier Milei, un économiste libertarien - son maître à penser est Murray Rothbard (1926-1995) -, se présentant comme anarcho-capitaliste, vient de remporter largement l'élection présidentielle en Argentine. Cet homme, mélange loufoque et parfois délirant de Donald Trump et de Jair Bolsonaro, qui se sont d’ailleurs empressés de le féliciter pour sa victoire, mais aussi de Beppe Grillo pour son côté bouffon et vulgaire, affiche un programme typique d’un certain populisme. Il affirme sa volonté de laisser s’épanouir toutes les libertés, dont celles permettant de vendre armes, organes et enfants. Il entend réduire l’État à son strict minimum et donc supprimer la plupart des ministères "à la tronçonneuse" pour reprendre l’outil qu’il n’a cessé de brandir un peu comme le général Boulanger en France à la fin du XIXe siècle arborait un balai pour réaliser le grand ménage qu’il appelait de ses vœux. 

Cet homme, mélange loufoque et parfois délirant de Donald Trump et de Javier Bolsonaro, [...] mais aussi de Beppe Grillo pour son côté bouffon et vulgaire, affiche un programme typique d’un certain populisme.

Seuls les ministères de la police, dont il aura besoin pour réprimer ceux qui oseraient s’opposer à sa politique -, ce qu’il a annoncé haut et fort -, et de la défense échappent à sa passion épuratricePour juguler l’inflation à plus de 140 %, il veut fermer la banque centrale du pays et adopter le dollar comme monnaie. Les politiques sociales, déjà peu développées, seront bradées et il entend revenir sur le droit à l’avortement.

Javier Milei, comme de très nombreux populistes dans le monde, était un outsider, un antipolitique, tapant allègrement sur "la caste". Il a joué sur le rejet considérable dont celle-ci était l’objet du fait de sa corruption et de la dégradation de la situation économique et sociale, l’Argentine comptant 40 % de pauvres. Il s’est présenté comme un homme neuf à des électeurs fatigués des partis traditionnels. Il n’a cessé de marquer sa différence par rapport aux hommes politiques habituels par son style, son langage, sa gestuelle, sa façon de s’habiller ou encore en jouant délibérément de son excentricité. Il s’est révélé habile dans l’entre-deux-tours en se montrant légèrement plus modéré et a bénéficié du ralliement de la droite. Il a su rassembler un électorat populaire, désespéré, prêt à se donner à celui qui fait miroiter des mirages et lance des promesses inconsidérées, attirer des jeunes aspirant à une vie meilleure et entraîner une partie des élites qui estiment qu’il saura faire fructifier leurs intérêts.

Javier Milei et sa vice-présidente Victoria Villaruel n’hésitent pas non plus à se faire les hérauts d’un révisionnisme historique en légitimant la dictature ou en minorant ses victimes alors qu’elle est responsables de 30 000 disparus, 15 000 fusillés et un million et demi d’exilés. Enfin, il a activé la si sensible fierté nationale argentine en promettant la fin de la décadence, la reconstruction du pays et le retour de son rôle comme puissance mondiale, une adaptation du slogan trumpien "Make America great again".

Il a su rassembler un électorat populaire, désespéré, prêt à se donner à celui qui fait miroiter des mirages et lance des promesses inconsidérées.

L’Argentine, on le sait, est la terre promise d’un populisme qui, historiquement, constitue l’une des caractéristiques politiques du continent latino-américain. Bien évidemment, le succès de Javier Milei présente des particularités propres à ce pays : ainsi, son libertarisme le singularise dans le désormais vaste panorama des populistes. Au demeurant, rien ne dit qu’il pourra mettre en œuvre ce qu’il a proclamé car il ne dispose pas d’une majorité parlementaire. Toutefois, Javier Milei mobilise des arguments que l’on retrouve dans d’autres expériences populistes d’extrême droite comme, par exemple, le rejet des élites, la valorisation du peuple, la stigmatisation des ennemis, la démagogie, le nationalisme, la critique en règle des minorités diverses et variée, le climato-scepticisme. Mais son accès à la présidence de la République est également révélateur d’un phénomène plus général, celui du populisme qui prend diverses formes mais travaille en profondeur nos démocraties.

Son accès à la présidence est également révélateur d’un phénomène plus général, celui du populisme qui [...] travaille en profondeur nos démocraties.

Certains beaux esprits ou de fieffés optimistes ont pu croire qu’avec le désastre suscité par le Brexit en Grande-Bretagne, la défaite de Donald Trump, celle de Javier Bolsonaro au Brésil, l’échec de Vox en Espagne ou encore le renvoi à l’opposition du parti Droit et Justice en Pologne, le cycle de la rébellion populaire, de la colère généralisée, de la protestation tous azimuts, de la détestation des élites s’épuisait. L’Argentine nous démontre sans doute qu’il n’en est rien.

Les différentes variantes de populisme ont encore de beaux jours devant elles car nos démocraties représentatives sont épuisées. Davantage, elles sont menacées par ces tyrans potentiels du XXIe siècle, ces spin dictators comme les appellent Serguei Guriev et Daniel Treisman, qui se présentent à la fois comme les champions des libertés et les adeptes d’un certain autoritarisme.

Copyright image : Luis ROBAYO / AFP

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