AccueilExpressions par MontaigneDéfaite d'Orbán : la droite illibérale et les paradoxes de l’hégémonie culturelleLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne qui donne aussi la parole à des contributeurs externes. Europe22/04/2026ImprimerPARTAGERDéfaite d'Orbán : la droite illibérale et les paradoxes de l’hégémonie culturelleAuteur Julian Blum Journaliste, réalisateur de documentaires Il fonda le parti communiste italien, mais obsède la droite nationale populiste : Antonio Gramsci (1891-1937), théoricien de l'"hégémonie culturelle", fait des idées le champ de bataille essentiel, préalable de toute victoire électorale. C'est à travers cette conception de la politique que l'on peut saisir les paradoxes du positionnement de Viktor Orbán. Sa défaite dans les urnes, le 12 avril, est un choc matériel et moral pour toute la droite nationale-populiste européenne : comment mener le combat gramscien quand la contre-hégémonie est devenue hégémonique ?S’il y a un reproche que l’on ne peut formuler à l’égard du Premier ministre hongrois sortant, c’est celui de ne pas avoir pris les idées au sérieux. Au-delà de la réalisation de son propre projet politique en Hongrie, Viktor Orbán avait érigé son État comme modèle et était le mécène des idées de la nouvelle droite illibérale à l’échelle internationale. Se sachant à l’avant-garde, il a fait de son pays le fer de lance d’un véritable "contre-savoir", orienté contre l’hégémonie perçue du paradigme libéral, et comme un laboratoire devant permettre de faire émerger une doctrine cohérente, exportable et capable de remplacer le consensus issu de la Guerre froide. Viktor Orbán avait érigé son État comme modèle et était le mécène des idées de la nouvelle droite illibérale.Ce projet de mécénat, il le mit donc à exécution avec un succès indéniable, utilisant la puissance publique hongroise pour parrainer toute une infrastructure, faite d’instituts, de médias, de bourses, visant à promouvoir la pensée illibérale. Les nombreux articles s’interrogeant sur le sort de ces structures désormais privées de leur principal appui témoignent de ce rôle singulier qu’est parvenu à se forger l’ancien Premier ministre dans l’histoire contemporaine des idées. Sa chute est une opportunité de se pencher sur les raisons particulières qui ont conduit Viktor Orbán à jouer ce rôle. Et plus généralement, à s’interroger sur l’avenir de cette sphère intellectuelle, dont l’une des figures de proue, à défaut d'avoir perdu toute influence, se trouve rejetée dans l’opposition.Pionnier de la "droite gramscienne"Orbán était un pionnier de ce que l’on peut appeler la "droite gramscienne". Cet apparent oxymore associant la droite à la pensée du théoricien marxiste Antonio Gramsci semblait initialement le fait de courants minoritaires en Europe occidentale - celle d’une Nouvelle droite intello, plutôt associée à des figures "hors les murs" comme l’idéologue d’extrême droite Julius Evola (1898-1974) ou le journaliste et essayiste français Alain de Benoist. On rappelle souvent qu’Orbán s’est penché sur la pensée du philosophe italien en tant qu’étudiant, pour expliquer qu’il soit devenu l’un des premiers à traduire la théorie gramscienne - selon laquelle les batailles politiques se gagnent tout d’abord dans la sphère culturelle, idéologique et médiatique - en un programme concret pour le conservatisme. Au cœur de cette pensée se trouve le concept clé "d’hégémonie", notion que la droite s’est amplement appropriée pour expliquer que les idées de gauche soient devenues majoritaires, du fait d’une longue domination dans les sphères intellectuelles, médiatiques et culturelles. Cette conception anti-hégémonique passe aujourd’hui pour acquise dans les sphères de la droite européenne, qui citent désormais Gramsci à l’envi pour appuyer leur projet de bataille culturelle. Or, la guerre contre une "hégémonie" perçue se situe au cœur du projet politique d’Orbán, du début du siècle à sa défaite récente. Dans un contexte de table rase post-communiste, Orbán parvient à occuper à partir de la fin des années 1990 un espace politique vierge en s’inscrivant avant tout en faux : du marxisme, évidemment, mais surtout du consensus libéral ambiant. Initialement associé au libéralisme politique, le parti Fidesz et son chef saisissent l’opportunité de se présenter comme la principale force de représentation des petites classes moyennes face à l’intelligentsia libérale de Budapest et le personnel politique issu de la transition post-communiste. S’appuyant sur ce nouveau bloc électoral et surtout un nouveau clivage, il s’agissait dès lors de créer la feuille de route doctrinale d’une nouvelle droite conservatrice qui serait en rupture avec le néolibéralisme à la fois sur le plan sociétal mais aussi économique.Se sachant à l’avant-garde, le Fidesz d’Orbán s’est lancé à tâtons dans une ambitieuse recherche conceptuelle de ce que pourrait être un tel projet conservateur anti-hégémonique, nourri la pensée de certains théoriciens proches du Fidesz comme le sociologue Gyula Teller. Au fil du temps, a émergé une doctrine orbanienne, se rapprochant davantage d’une "idéologie liquide", pour reprendre le terme de la spécialiste des illibéralismes Marlène Laruelle, notion propre à une époque de flux et de slogans, qu’une doctrine formalisée comme celles du XXe siècle. On retient avant tout la tentative de retournement du stigmate, opéré par Orbán dès 2014 en assumant l’étiquette de "démocratie illibérale" pour son régime. L’expression fit date lors d’un discours prononcé à Tusnádfürdö en Roumanie, dans lequel le Premier ministre reprit à son compte un concept développé par le politiste américain Fareed Zakaria en 1997 : revendiquant le projet de construire un État qui ne fasse pas du libéralisme politique "un élément central de l’organisation de l’État", mais privilégie à sa place une "approche spécifique, nationale, particulière". Depuis, de nombreux termes ont été avancés par la communication officielle du Fidesz pour qualifier le régime orbanien - citant tantôt la démocratie chrétienne, le post-libéralisme, le national-conservatisme, ou encore le bien commun.Outre la recherche de la rupture, la vision gramscienne de l’État orbanien s’est traduite par un rapport très particulier aux institutions intellectuelles, avec trois importantes implications informant sa politique conflictuelle vis-à-vis de la société civile : La première est une vision fondamentalement anti-pluraliste de la sphère publique, que l’on pourrait qualifier de "réalisme intellectuel". Dans la vision orbano-gramscienne, deux ou plusieurs idéologies ne peuvent coexister simultanément selon la logique de dissensus propre au domaine démocratique. D’où la conception selon laquelle la bataille des idées, soumise aux seuls rapports de force, ne peut qu’être à somme nulle, niant par là toute neutralité possible de la sphère publique. La deuxième est qu’à une hégémonie ne peut succéder qu’une autre forme de domination. C’est donc ce qu’Orbán a souhaité mettre en œuvre à l’encontre du libéralisme lorsqu’il est arrivé au pouvoir, en réorganisant le système d’éducation hongrois, en luttant contre l’influence de certaines ONG et en renforçant considérablement l’emprise de l’État sur les médias. Enfin, la troisième et plus importante implication de la pensée gramscienne appliquée est que les idées peuvent être légitimement instrumentalisées comme des moyens vers une fin. C’est là où la dérive potentielle la plus importante se situe du point de vue philosophique, et où intérêts politiques et recherche de la vérité se confondent irrémédiablement dans le paradigme post-libéral.Disciple de George Soros… jusqu’au bout ?Pour expliquer ce rapport particulier à la sphère intellectuelle, on ne peut entièrement écarter le contexte régional, celui d’une Europe centrale où intellectuels et hommes de lettres ont toujours joué un rôle prépondérant dans la constitution des identités collectives. Au rôle historiquement important des poètes et penseurs dans l’histoire hongroise - on pense au héros national, Lajos Kossuth (1802-1894), s’ajoute l’héritage du communisme, les intellectuels étant des piliers du régime autant que de la résistance. L’intelligentsia clandestine, un milieu dans lequel Orbán a été socialisé très jeune, a en effet joué un rôle déterminant dans la préparation de l’après-communisme. Comme le résumait l’ancien ministre hongrois des Finances Lajos Bokros, "en Hongrie, les batailles intellectuelles sont menées comme de vraies guerres".Une autre des matrices essentielles pour comprendre le rapport "gramscien" qu’entretient Viktor Orbán avec la sphère intellectuelle se trouve dans sa relation avec le milliardaire George Soros, longtemps désigné ennemi public numéro 1 de son régime. L’histoire entre les deux hommes a été racontée maintes fois, en insistant notamment sur la supposée "trahison" d’Orbán à l’égard de son ancien bienfaiteur. En effet, George Soros, milliardaire américain d’origine juive et hongroise, était le principal mécène de toute une génération d’intellectuels et de dissidents d’Europe centrale à la fin de l’ère communiste. Par le biais de l’Open Society Institute (ancêtre des actuelles Open Society Foundations de la famille Soros, encore très actives dans la sphère philanthropique), il finance un grand nombre d’initiatives visant à orienter la transition démocratique post-communiste dans une direction libérale, compatible avec un Occident démocratique et américano-centré. En tant que jeune premier de la résistance anti-soviétique et du nouveau libéralisme, Orbán est l’un des nombreux bénéficiaires des financements de Soros, recevant notamment une généreuse bourse d’études. S’ensuit la conversion bien connue d’Orbán à un conservatisme nationaliste, anti-cosmopolite et populiste, aux antipodes des idées de Soros. De nombreux commentateurs ont voulu en rester à l’interprétation purement politique du moment, en 2018, où Orbán décide de faire de George Soros (et son réseau de fondations) les ennemis officiels du régime. En couvrant les murs de Budapest d’affiches représentant le visage rieur du magnat, le gouvernement Orbán a avant tout cherché à utiliser la figure, très clivante, de Soros comme instrument de polarisation de l’électorat en le transformant en ennemi officiel du régime. Mais ce qui est plus frappant - et plus intéressant - est la dimension mimétique du rapport d’Orbán à Soros. Si le Premier ministre hongrois décide de faire de son ancien mécène la bête noire de son régime, il ne lui emprunte pas moins la même approche à l’entrepreneuriat intellectuel.Mais ce qui est plus frappant - et plus intéressant - est la dimension mimétique du rapport d’Orbán à Soros. Si le Premier ministre hongrois décide de faire de son ancien mécène la bête noire de son régime, il ne lui emprunte pas moins la même approche à l’entrepreneuriat intellectuel afin de défaire ce qu’il percevait comme une hégémonie des idées libérales, comme Soros avait cherché avant lui à lutter contre la double emprise communiste et nationaliste en Europe centrale. Car ce dernier ne se voyait pas simplement comme un philanthrope dans la tradition américaine de Carnegie et Rockefeller, mais plutôt comme un nouvel avatar du philosophe-roi, trouvant dans son activité philanthropique le moyen de mettre en œuvre la vision de son maître à penser, le penseur autrichien Karl Popper [voir, à ce titre, l’ouvrage "manifeste" qu’il a écrit sur son rôle de philanthrope]. On ne rappelle pas assez que Soros a étudié sous la direction du célèbre auteur de la Société ouverte, lorsqu’il était étudiant à la London School of Economics, et a passé le reste de sa vie à œuvrer à la mise en pratique de sa vision libérale. Loin d’être un acteur neutre du débat public, Soros assumait pleinement son rôle d’influenceur non-élu, de guerrier idéologique agissant grâce au pouvoir de l’argent mais au nom d’un idéal supérieur.Orbán à la tête d’un projet intellectuel internationalReproduisant avec une étonnante symétrie la méthode de son ancien mécène, Orbán est parvenu à devenir le principal entrepreneur des idées illibérales à l’échelle internationale. Comme le philanthrope hongrois-américain avant lui, il a créé en quelques années une architecture de financement permettant de contourner les limites habituelles des institutions, mais employant cette fois-ci la puissance de son capitalisme d’État, nourri par le contribuable hongrois. Pastichant le fonctionnement du réseau Open Society, la Fondation Batthyany Lajos bénéficie depuis 2021 d’un budget annuel de plusieurs dizaines de millions (27 millions en 2024) qu’il peut distribuer à des initiatives à caractère idéologique et dont les opérations vont bien au-delà de la Hongrie. La Fondation a été conçue avec comme objectif de créer une véritable "infrastructure" pour la nouvelle droite internationale - par le biais de conférences, de bourses, de publications, de formations, de médias - permettant de constituer un écosystème autonome de production, de circulation et de réception d’idées. Les structures financées par ce système, comme les think tanks Centre for Fundamental Rights, Hungarian Institute for International Affairs, et Danube Institute, ou des médias tels que le European Conservative, ont offert un pupitre essentiel à des intellectuels et des figures politiques de la droite dure venus du monde entier, longtemps orphelins chez eux. Ce rôle de mécénat intellectuel de la droite post-libérale a notamment été un pilier essentiel de la stratégie de rayonnement hongrois aux États-Unis, pendant toute l’ère Trump. À rebours de nombreux dirigeants européens, Orbán a très tôt parié sur le milliardaire américain, lui apportant son soutien dès sa première campagne en 2016, le réitérant en 2024. Au-delà de cet appui politique, le Premier ministre hongrois s’est positionné avec brio dans le processus de refondation intellectuelle de la droite anglo-saxonne, parvenant à présenter la Hongrie comme le modèle d’un nouveau paradigme national-conservateur en rupture avec la tradition libérale américaine. Grâce à l’entremise de certaines personnalités, comme le polémiste louisianais Rod Dreher, membre éminent de cette cohorte d’intellectuels anglo-saxons exilés en Hongrie, Orbán est parvenu à devenir un pilier d’une "communauté épistémique" transatlantique nouvelle. Budapest est ainsi devenue l’un des principaux piliers de la conférence NatCon (mot valise de "National" et "Conservative"), rendez-vous international qui réunit depuis 2019 les tenants d’une nouvelle droite intellectuelle. Ce projet de mécénat révèle également une ambition d’ordre sociologique, au cœur du projet de l’État hongrois. Orbán a théorisé très tôt que le remplacement durable de l’hégémonie libérale ne se ferait qu’en créant une nouvelle intelligentsia post-libérale, une élite dirigeante inspirée par ses idées et, à terme, une véritable technostructure - d’abord en Hongrie, mais également dans les autres pays d’Occident. L’un des actes les plus symboliques du régime en ce sens a été la décision de provoquer l’exil de l’Université d’Europe Centrale, institution phare de l’enseignement supérieur créée par George Soros après la chute du communisme dont l’objectif était de former les nouvelles élites libérales d’Europe centrale. N’étant plus en mesure d’accorder des diplômes en Hongrie, celle-ci a été obligée de délocaliser ses activités à Vienne. En bon gramscien, Orbán remplace ce vivier de dirigeants libéraux et internationalisé par de nouvelles voies de sélection de l’élite du pays. Une institution-clé qui incarne le mieux ce double projet à la fois épistémique et sociologique est le Mathias Corvinus Collegium (MCC), institution singulière et polyvalente, dont la vocation se situe entre la production de doctrine, la promotion de l’exception culturelle hongroise et la formation d’une nouvelle élite. Au-delà du rôle de vitrine joué par cet institut, qui forme actuellement 7 000 individus de tous âges, son modèle illustre la confusion assumée entre objectifs politiques et intellectuels. Lors de sa visite de soutien en Hongrie au Premier ministre sortant, le Vice-Président américain J.D. Vance a pris le soin de passer par le Mathias Corvinus Collegium, se félicitant de l’existence d’une institution académique qui ne s’opposerait pas à "la volonté souveraine du peuple". Affirmant que "les institutions universitaires font partie de la civilisation qui leur donne naissance", il offrait ainsi un condensé de l’approche illibérale du savoir. Le Premier ministre hongrois s’est positionné avec brio dans le processus de refondation intellectuelle de la droite anglo-saxonne, parvenant à présenter la Hongrie comme le modèle d’un nouveau paradigme national-conservateur en rupture avec la tradition libérale américaine.Or, depuis 2023, le Mathias Corvinus Collegium possède une "antenne" à Bruxelles nommée MCC Brussels, composé d’une équipe à majorité de non-Hongrois. Cette branche - aboutissement du processus d’internationalisation du projet orbanien en l’exportant au cœur de la technocratie européenne - en incarne aussi les limites. C’est une structure étrange qui se présente comme un think tank consacré à la recherche au même titre que les autres instituts présents sur place, mais dont le contenu, à vocation avant tout militante, est indissociable de son rôle de fédérateur des mouvements eurosceptiques à l’échelle du Continent. Néanmoins, comme le montre le caractère limité de ses productions, et par l’aveu-même de ses dirigeants, l’institut n’offre pour l’instant pas de perspective d’une relève crédible à l’échelle de l’UE. Ses combats demeurent confinés aux thématiques culturelles et identitaires, et un réel projet unifiant les droites européennes autour d’une vision transnationale fait encore défaut.Quel héritage ?Avec sa défaite brutale, Orbán laisse-t-il tout un univers orphelin ? Son successeur, Peter Magyar a d’ores et déjà confirmé son intention de démanteler l’écosystème d’instituts financé par l’État hongrois, souhaitant rétablir le "pluralisme". Une incertitude pèse sur les moyens légaux dont dispose le nouveau gouvernement pour défaire cet écosystème, mais la super-majorité dont il bénéficie lui permettra sans doute de s’attaquer a minima à la plupart des structures financées par la Fondation Batthyany Lajos, dont les fonds sont directement octroyés par le Parlement. Pour ce qui est de MCC, l’affaire est plus compliquée, car l’Institut est surtout financé par des parts de la principale entreprise pétrolière hongroise, MOL. Dans cet avenir post-Orbán, les questions se multiplient pour la communauté illibérale : - Les réseaux d’intellectuels pourront-ils s’autonomiser définitivement du parrainage hongrois ? Dans ce contexte, la question de potentiels "repreneurs" provenant d’autres gouvernements aux sympathies nationales-conservatrices devient critique. Des rapports récents annonçant un afflux de subventions provenant du Département d’État américain indiquent qu’un financement américain des réseaux post-libéraux est une issue probable. Les fonds privés joueront là aussi un rôle déterminant. Outre la dimension purement matérielle, se pose la question du choc moral de cette défaite. La Hongrie d’Orbán agissait comme un phare essentiel pour un grand nombre d’intellectuels illibéraux, la preuve que les idées entretenues par une droite longtemps mise à l’écart, n’étaient pas condamnées à rester de pures chimères. - La séquence actuelle appellera nécessairement à une introspection sur les limites conceptuelles, épistémiques et politiques du projet de "contre-hégémonie" au cœur de l’illibéralisme contemporain : au plan conceptuel, celui-ci reste une doctrine politique pauvre. Sa principale faiblesse est de se définir presque exclusivement en opposition à un ordre supposément dominant, la question évidente étant celle de l’horizon politique une fois l’ordre démantelé. L’expérience Orbán ne semble pas avoir répondu à cette question, s’étant finalement toujours complu dans la posture de celui qui s’oppose à un supposé impérialisme bruxellois, assimilé à celui qu’il avait naguère opposé de l’empire soviétique. Il n’avait sans doute jamais anticipé le moment où ses idées deviendraient à leur tour hégémoniques. Après seize ans de gouvernement Fidesz, la politique familiale, les valeurs conservatrices, la politique anti-migratoire, le nationalisme culturel, l’opposition au cosmopolitisme constituent désormais des piliers de l’État hongrois. Nous n’assisterons pas de sitôt à un retour à la "société ouverte".- Une autre façon de voir les choses est que Viktor Orbán a - du point de vue gramscien - d’ores et déjà gagné la bataille des idées. Si Péter Magyar s’inscrit clairement en faux de son prédécesseur, il n’en est pas moins un produit politique et intellectuel de son système, et quelque part un avatar plus évolué de la révolution idéologique entreprise par son prédécesseur. Après seize ans de gouvernement Fidesz, la politique familiale, les valeurs conservatrices, la politique anti-migratoire, le nationalisme culturel, l’opposition au cosmopolitisme constituent désormais des piliers de l’État hongrois. Nous n’assisterons pas de sitôt à un retour à la "société ouverte", mais bien à une nouvelle étape dialectique dans l’histoire de la Hongrie post-communiste. Un fait peu relevé est que, dans le paysage politique tel qu’il existe, la gauche n’existe tout simplement plus, s’étant délibérément retirée des élections pour permettre une large victoire de Magyar. - La chute de la maison Orbán est donc loin d’être l’équivalent de la chute de l’URSS pour les intellectuels marxistes. Le sort de l’Orbánisme, dans son rapport particulier aux idées, sera en réalité dicté par l’avenir de ses émules. L’assise de Giorgia Meloni en Italie, dont le mouvement a largement repris à son compte l’approche "gramscienne" d’Orbán, la popularité du RN en France, de Reform UK au Royaume-Uni et de l’AfD en Allemagne, la convergence de plus en plus forte entre les droites à l’échelle du continent - toutes ces tendances nous laissent penser que son projet post-libéral n’en est qu’à sa première itération. La personnalité orbanienne la plus puissante aujourd’hui est sans conteste J.D. Vance, qui mêle de la même façon ambitions politiques et intellectuelles. Son avenir politique et celui de toute la faction post-libérale aux États-Unis sera donc déterminant pour l’héritage orbanien à plus long terme. Quant à Orbán lui-même, il n’est pas impossible qu’il cherche à s’appuyer sur sa fortune accumulée ainsi que celle de ses amis afin de continuer à jouer le rôle de mécène. En assumant ce rôle de parrain non-élu, il deviendrait ainsi plus que jamais le Soros de la droite internationale. Copyright image : Jonathan Ernst / POOL / AFPLe vice-président américain J.D. Vance et l’ancien président candidat à sa réélection en Hongrie Viktor Orbán à Budapest, le 7 avril 2025.ImprimerPARTAGERcontenus associés à la uneAvril 2026Hongrie, Pologne, Italie : les nationaux-populistes à l'épreuve du pouvoirHongrie, Pologne, Italie : comment les gouvernements nationaux-populistes exercent-ils réellement le pouvoir ? Cette analyse compare leurs politiques publiques, entre promesses et actions. Malgré un discours radical, un pragmatisme s’impose sous contraintes économiques, européennes et énergétiques, avec des effets différenciés sur l’État de droit, la démocratie et la politique étrangère.Consultez la Note d'éclairage 15/04/2026 [Le monde vu d’ailleurs] - Hongrie : l’échec de Viktor Orbán et ses leçons ... 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