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Brésil : face à la Chine, aux États-Unis et à l’UE, un pays entre les puissances

Brésil : face à la Chine, aux États-Unis et à l’UE, un pays entre les puissances
 Gustavo Ribeiro
Auteur
Journaliste - Enseignant

​Avant l'élection présidentielle d'octobre prochain, le Brésil est à la croisée des chemins géopolitiques : ses ressources, notamment en terres rares, avivent les convoitises, et ses revendications pour jouer un rôle plus conséquent dans la gouvernance mondiale lui font rechercher les alliances. Tandis que la Chine courtise Brasilia, les États-Unis sous pavillon trumpien choisissent la manière forte et plusieurs incompréhensions perturbent les relations avec l'UE. Pourtant, le Brésil et l'Europe ont tout à gagner à un rapprochement. Premier épisode d'une série sur le Brésil par Gustavo Ribeiro.

"Le Brésil n'est pas un pays sérieux" : tout étudiant brésilien en relations internationales connaît la formule, faussement attribuée à un Charles de Gaulle prétendument excédé par la "guerre de la langouste", qui opposa Paris à Brasília au début des années 1960 [suite au refus du Brésil, en 1961, de donner accès à sa zone de pêche exclusive aux langoustiers français]. Le général ne l'a jamais prononcée : elle revient en réalité à un diplomate brésilien en poste à Paris, Carlos Alves de Souza. Peu importe la paternité : l'insulte s'est incrustée dans l'inconscient national - et l'on ne comprend rien à la diplomatie de Lula si l'on ignore la plaie qu'elle ravive.

Car le Brésil ne se vit pas comme un pays postcolonial révolté contre l'ordre occidental. Il se vit comme un pays occidental que cet ordre a laissé sur le banc de touche. En 1944, il fut le seul État sud-américain à envoyer des soldats combattre en Europe : quelque 25 000 hommes déployés en Italie.

Roosevelt lui avait laissé entrevoir une place dans l'ordre d'après-guerre ; la promesse est restée lettre morte, le Brésil restant sans siège permanent au Conseil de sécurité ni rôle à Bretton Woods. Quatre-vingts ans plus tard, la réforme du Conseil demeure la boussole de Brasília. Tout le reste - BRICS, multipolarité, refus de l'alignement automatique - en procède.
 

Terres rares : l'atout que le Brésil n'a pas encore joué

Le Brésil a des atouts : l'une des plus puissantes cartes qu’il puisse jouer pour négocier est celle des terres rares. Le pays en détient la deuxième réserve mondiale, estimée à 21 millions de tonnes - ces dix-sept éléments clés des aimants, des moteurs électriques et des centres de données qui font tourner l'IA. La ruée est spectaculaire : 2 162 procédures de recherche minière depuis 2023, contre 343 pour toute la période antérieure.

Et pourtant, le Brésil n'a produit que 2 000 tonnes en 2025, au neuvième rang mondial, loin derrière des pays aux réserves bien moindres. Une seule entreprise, Serra Verde, dans le Goiás, exploite commercialement le minerai. La raison tient en un mot : le traitement. Comme le résume Pablo Cesário, de l'Institut brésilien des mines, cette technologie "est hautement contrôlée - la capacité de traitement à l'échelle industrielle, en réalité, seule la Chine la maîtrise pleinement".

L'Occident l'a compris et n'a pas tardé. En avril 2026, Serra Verde a été rachetée par l'Américaine USA Rare Earth pour 2,8 milliards de dollars, avec un contrat d'approvisionnement de quinze ans réservant le terbium et le dysprosium aux marchés occidentaux - au point que l'autorité de la concurrence brésilienne a ouvert une enquête.

La question qui se pose est la suivante : le Brésil restera-t-il fournisseur de matières premières ou capturera-t-il la valeur ajoutée ?

L'État, lui, se réveille : la Chambre des députés a voté un cadre légal pour les minéraux critiques, et la présidente de Petrobras, Magda Chambriard, glisse qu'elle "aime l'idée d'explorer les minéraux critiques". La question qui se pose est la suivante : le Brésil restera-t-il fournisseur de matières premières ou capturera-t-il la valeur ajoutée ? C'est là que se mesurera la différence entre la Chine, l'Amérique de Trump - et l'Europe.

Washington durcit le ton : tarifs, Section 301, "terroristes

Depuis le retour de Trump, les coups se sont accumulés. Washington a imposé une surtaxe de 50 % sur les exportations brésiliennes ; invalidée par la Cour suprême américaine début 2026, elle laisse encore près d'un quart des ventes vers les États-Unis exposées au régime punitif. La guerre commerciale a déjà détourné les flux : au premier trimestre 2026, les exportations manufacturières vers les États-Unis ont reculé, tandis que celles vers la Chine ont progressé.

En arrière-plan plane une menace plus structurelle : l'enquête au titre de la Section 301, qui autorise Washington à frapper un pays jugé coupable de "pratiques commerciales déloyales". Les griefs s'empilent - régulation des plateformes, accès au marché, et surtout Pix, le système de paiement instantané qui a marginalisé Visa et Mastercard. Contrairement aux tarifs de 2025, une riposte fondée sur la Section 301 reposerait sur une base juridique autrement plus solide.

Le 28 mai 2026, Washington a franchi un cap que Brasília redoutait depuis plus d'un an : le secrétaire d'État Marco Rubio a désigné les deux plus grandes organisations criminelles du pays, le Comando Vermelho et le Primeiro Comando da Capital, comme organisations terroristes étrangères.

Le gouvernement brésilien y voit un cauchemar pour sa souveraineté : la qualification de "terroriste" fournit au droit américain un prétexte d'action extraterritoriale, quelques mois après la capture du Vénézuélien Nicolás Maduro pour narcoterrorisme. Le risque réel est économique : sous les lois américaines sur le "soutien matériel", banques et multinationales devront traiter comme toxique toute opération susceptible d’être, de près ou de loin, en rapport avec ces réseaux.

Or, le PCC et le CV s'enracinent de plus en plus profondément dans l'économie formelle, avec des intérêts dans des secteurs aussi divers que la distribution de carburant, les concessions de bus, l'énergie, les services internet, l'immobilier et même les cabinets dentaires.

Le Mexique offre un précédent qui doit faire réfléchir. Corporate Compliance Insights rapporte qu'après la désignation de ses cartels comme groupes terroristes au début de l'an dernier, un décret de juin a poussé trois institutions financières mexicaines à la faillite ; les coûts logistiques ont augmenté de 8 à 12 % et l'assurance du transport routier de près de 30 %, le temps que les entreprises ré-auditent des chaînes d'approvisionnement entières.

Octobre 2026 : Lula, Bolsonaro et la tentation pro-américaine

Cette brutalité prend un relief particulier à cinq mois d'une présidentielle. Lula doit composer avec une base militante volontiers antiaméricaine, qui voit dans chaque concession à Washington une trahison. Son adversaire le plus sérieux, le sénateur Flávio Bolsonaro, mise au contraire sur un électorat ouvertement pro-Trump.

Au CPAC [Conservative Political Action Conference], grand-messe de la droite radicale mondiale, au Texas, le candidat a livré au public MAGA exactement ce qu'il voulait entendre : son père serait un prisonnier politique, Lula un socialiste aux ordres de Pékin, et le Brésil recèlerait des terres rares capables d'affranchir Washington de sa dépendance chinoise.

Il a appelé Washington à exercer une "pression diplomatique" sur les institutions brésiliennes avant le scrutin. La désignation "terroriste", tombée au lendemain d'une nouvelle visite de Flávio Bolsonaro à la Maison-Blanche, a été perçue à Brasília comme une première ingérence dans la campagne

L'élection d'octobre n'est pas qu'un duel interne : elle met en jeu l'aiguillage géopolitique du pays.

Lula a réagi par l'orgueil blessé : "Nous n'acceptons pas d'être traités comme une république bananière." Une victoire des Bolsonaro réorienterait la diplomatie brésilienne de façon décisive vers Washington, là où une reconduction de Lula prolongerait la ligne du non-alignement. L'élection d'octobre n'est pas qu'un duel interne : elle met en jeu l'aiguillage géopolitique du pays.

La Chine, premier partenaire et bâtisseur d'infrastructures

Le paradoxe est cruel : en cherchant à éloigner le Brésil de Pékin, Washington le pousse dans ses bras. La Chine est aujourd'hui le premier partenaire commercial du pays, absorbant environ 28 % de ses exportations. Mais ce qui distingue sa présence d'un simple échange marchand, c'est son ancrage dans l'infrastructure physique du pays.

China Merchants Port détient 90 % du terminal à conteneurs de Paranaguá, principal point de sortie du soja. Des groupes chinois bâtissent le métro suspendu de Salvador et étendent le rail jusqu'en Amazonie. Huawei opère dans la 5G - non sans avoir, en 2021, brandi la menace de retenir les vaccins anti-Covid pour forcer une décision favorable. Et BYD assemble désormais des voitures dans une usine de Bahia que Ford avait abandonnée en 2021 : symbole limpide d'un Occident qui se retire et d'une Chine qui occupe le terrain laissé vacant. Selon le cabinet Zag Work, les marques chinoises, à 10 % du marché automobile en 2025, pourraient en capter un tiers d'ici 2035.

L'ancien ambassadeur à Washington, Rubens Barbosa, met en garde : "avoir 30 % de ses exportations concentrées dans un seul pays, quel qu'il soit, est dangereux". Un point, pourtant, paraît acquis : Brasília veut les capitaux et la coopération, mais pas le label. Lula a esquivé l'adhésion aux Nouvelles Routes de la soie, à Pékin en 2023 comme en 2025 - où plus de trente accords furent pourtant signés. Que le Brésil fasse officiellement partie des Routes de la soie serait pour Washington un prétexte parfait pour accuser le pays d’un choix partisan.
 

Les BRICS, tribune sans levier face aux puissances

Lula a voulu faire des BRICS "le nouveau nom de la défense du multilatéralisme". La formule séduit ; l'arithmétique, moins. Le bloc élargi à onze membres ne pèse que par la Chine, dont le PIB écrase à lui seul celui de tous les autres réunis : une "Chine et associés" plus qu'une union d'égaux, où les membres se disputent les mêmes marchés et où aucune décision n'engage personne.

L'hétérogénéité idéologique fait le reste. La Russie arme Téhéran, la Chine dépend de son pétrole, l'Inde se rapproche d'Israël. Quand l'Iran, membre depuis 2024, a été frappé et son Guide suprême tué au printemps 2026, le bloc n'a pas accouché de la moindre déclaration commune - un seuil pourtant franchi, mollement, l'année précédente.

La leçon est limpide : les BRICS offrent une tribune, pas un levier. Ils ne peuvent contraindre Washington à réformer le Conseil de sécurité, ni imposer une alternative au dollar - projet que Trump a menacé de sanctionner par des droits de douane de 100 %.

Les BRICS offrent une tribune, pas un levier. Ils ne peuvent contraindre Washington à réformer le Conseil de sécurité, ni imposer une alternative au dollar.

Mercosur-UE : la fenêtre que l'Europe doit saisir

C'est dans ce paysage que l'accord commercial Mercosur-Union européenne, en application provisoire depuis le 1ᵉʳ mai 2026, prend toute sa dimension géopolitique. Vingt-six ans de négociations, une zone de 700 millions d'habitants, l'élimination des droits de douane sur la quasi-totalité des exportations du Mercosur.

Ce qui a débloqué le dossier après un quart de siècle n'est pas technique : c'est la géopolitique. Welber Barral, ancien secrétaire brésilien au Commerce extérieur, le formule sans détour : "Tant le Mercosur que l'Europe cherchent une alternative à la polarisation entre les États-Unis et la Chine."

La France a ici une occasion à saisir et une image à réparer : elle a longtemps été perçue par Brasília comme l'obstacle numéro un à la signature de l’accord du Mercosur, et ses syndicats agricoles ont été jugés responsables d’avoir, des décennies durant, maquillé leur protectionnisme en exigence de durabilité. Le procès en déforestation qui a été fait par Paris au Brésil est fondé, mais mérite d’être nuancé : entre 1995 et 2017, la productivité agricole brésilienne a crû bien au-dessus de la moyenne mondiale, épargnant des centaines de millions d'hectares qu'il aurait fallu, à rendement constant, défricher.

Le discours environnemental européen - alors même que l'UE classe le gaz et l’énergie nucléaire parmi les énergies "vertes" et reporte son règlement sur la déforestation importée - passe de plus en plus mal et est perçu comme plein de condescendance.

Ce que la France peut offrir et que la Chine ne peut pas

L'asymétrie entre ce que la Chine apporte et ce que l'Europe pourrait offrir est fondamentale. La Chine fournit capital, infrastructures et débouchés, vite et bien - mais avec son propre agenda, et ses leviers d'influence prêts à servir. L'Europe peut proposer autre chose : la légitimité institutionnelle, les normes, et la reconnaissance du Brésil comme interlocuteur politique sérieux dans les enceintes multilatérales qui lui tiennent à cœur.

Sur les terres rares, précisément, l'Europe pourrait offrir ce que ni Pékin ni Washington ne proposent : non pas un rachat ni un contrat d’approvisionnement captif, mais une coproduction industrielle avec transfert de technologie - exactement ce que réclame Lula. Sur le plan diplomatique, un geste concret en faveur de la réforme du Conseil de sécurité serait reçu comme le signe d'une relation qui dépasse le commerce.

La visite de Lula à Hanovre, où le chancelier Friedrich Merz a jugé la relation germano-brésilienne "plus importante que jamais", montre ce que produit une diplomatie bilatérale substantielle. L'Allemagne a compris l'enjeu. La France peut encore le comprendre - à condition de voir le Brésil pour ce qu'il est : non un concurrent agricole à contenir, mais une puissance émergente qui choisira ses partenaires d'égal à égal.


Le Brésil n'est pas non-aligné par idéologie. C'est un pays qui cherche, depuis 1945, la considération qu'il estime lui être due. La Chine l'a saisi et en a tiré profit. L'Europe a encore une chance d'en faire autant - avant que la fenêtre ne se referme.

Le Brésil n'est pas non-aligné par idéologie. C'est un pays qui cherche, depuis 1945, la considération qu'il estime lui être due. La Chine l'a saisi et en a tiré profit. L'Europe a encore une chance d'en faire autant - avant que la fenêtre ne se referme.

Copyright image : Mauro PIMENTEL / AFP
Le président Lula et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen après la signature de l’accord du Mercosur, au palais Itamaraty à Rio de Janeiro, le 16 janvier 2026.

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