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Le rêve de Marco Rubio pour le Venezuela et Cuba

Le rêve de Marco Rubio pour le Venezuela et Cuba
 Alexandre Marc
Auteur
Expert Associé - Amériques et développement

Après l'intervention américaine au Venezuela, qui a remplacé Maduro sans remettre en cause les structures chavistes d'un régime failli, quels sont les plans de Marco Rubio ? Quels sont les dilemmes de Delcy Rodriguez, la nouvelle dirigeante, et quelles chances restent à María Corina Machado, Nobel de la Paix et figure de l'opposition ? Que change vraiment la loi sur les hydrocarbures, approuvée par le parlement le 29 janvier, qui met fin au monopole de l’État dans le secteur pétrolier ? Alexandre Marc esquisse trois scénarios possibles pour Caracas.

Trump n'aime pas se perdre dans les détails, les planifications ou les stratégies. Quoi qu’on en dise, il n’est pas un bon "deal maker", ni en affaires ni en politique extérieure. Il n’est pas meilleur à la chasse, finit le plus souvent par reculer [l’acronyme TACO, Trump Always Chickens Out, le désigne plutôt en poule mouillée qu’en prédateur] et n’a guère rapporté de proies à son pays.

En revanche, il accapare l’attention du monde entier à une cadence et avec une intensité sans égal dans l’histoire, et cela semble lui donner une profonde satisfaction. Aussitôt qu’il a tiré un maximum de visibilité des crises qu’il a créées, il s'en désintéresse. L’enlèvement de Maduro et de sa femme, préparé durant des mois, n’échappe pas à la règle. Le cas des bombardements massifs sur l’Iran et la décapitation de ses cadres dirigeants - sans plan apparent pour le moyen et le long terme - en sont une autre démonstration.

Le cas du Venezuela et de Cuba sont toutefois un peu à part. Bien que l’attention de Trump se soit déjà tournée vers l’Iran et Minneapolis, les choses progressent plus vite que prévu au Venezuela : Marco Rubio, secrétaire d’État et conseiller à la sécurité nationale par intérim, est à la manœuvre et a la charge exclusive de ce dossier. Il compte bien faire tout ce qui est en son pouvoir pour que les régimes du Venezuela et à terme de Cuba s’effondrent.

Marco Rubio, l’homme aux manettes des transformations du Venezuela et de Cuba

Pour Marco Rubio, le Venezuela et Cuba sont des affaires personnelles, politiquement cruciales. Conservateur, il a adopté des positions particulièrement virulentes contre les régimes de Cuba et du Venezuela et s’est toujours présenté comme viscéralement anti-communiste. Descendant d’immigrés cubains arrivés aux États-Unis juste avant la révolution castriste (1959), il a vécu et étudié en Floride. À l’issue d’une brillante carrière dans la politique locale, notamment à la chambre des représentants de Floride, sa carrière a connu un premier point d’orgue avec son élection comme sénateur, appuyée sur la base électorale de la puissante communauté des Cubains américains et par extension des conservateurs d’origine Latino-Américaine. Ses ambitions présidentielles pour l’ère post-Trump ne sont pas un secret : il s’était déjà présenté contre Trump dans les primaires républicaines pour la présidence en 2016. La question du Venezuela et de Cuba lui permet certes de cultiver une base conservatrice essentielle à ses ambitions politiques mais elle dépasse le calcul politique. Rubio est animé d’une conviction profonde, presque identitaire : il doit tout faire pour que ces régimes changent.

Durant toute la crise vénézuélienne, dont l’arrivée au pouvoir de Maduro en 2013 a marqué l’apogée, Marco Rubio s’est illustré comme l’un des "faucons" les plus virulents des politiciens américains. Il a joué un rôle clef dans la mise en place de l’embargo sur le Venezuela après les élections frauduleuses de 2018 et dans la focalisation de la Maison-Blanche sur le renversement du régime de Maduro, alors même que Trump s’était engagé à mettre fin à ses aventures extérieures et aux changements de régime. Il a pour cela fait face à des poids lourds de l’entourage du président, comme Stephen Miller. Rubio a pu profiter du vide relatif sur les sujets de relations étrangères au sein de l’entourage de Trump et fait partie des rares vétérans politiques à avoir l’oreille du Sénat. Il a mis cet avantage au service de sa préoccupation majeure : le retour des États-Unis sur la scène latino-américaine, allant jusqu’à mettre en veilleuse ses sympathies pro-ukrainiennes ou à se faire rare sur le dossier des bombardements de l’Iran.

Marco Rubio est probablement à l’origine de l’idée que Delcy Rodriguez, qui avait en main la politique économique mais surtout pétrolière du régime, serait une bien meilleure interlocutrice que Maduro pour discuter d’une libéralisation du pays.

Dès les prémisses de l’opération de capture de Maduro, Marco Rubio a cultivé ses relations avec la vice-présidente Delcy Rodriguez. Il est probablement à l’origine de l’idée que Delcy Rodriguez, qui avait en main la politique économique mais surtout pétrolière du régime, serait une bien meilleure interlocutrice que Maduro pour discuter d’une libéralisation du pays. Connue pour son pragmatisme, elle s’inquiétait d’une production pétrolière en chute libre, était en contact direct avec les entreprises internationales qui avaient des intérêts dans le secteur et semblait prête à accepter qu’une libéralisation économique était le seul remède pour le Venezuela. Le lendemain de l’enlèvement de Maduro, Marco Rubio prenait en charge directement le dossier vénézuélien et se voyait affublé du surnom de "vice-Roy du Venezuela" dans les médias.

Sa priorité est de consolider le pouvoir de Delcy Rodriguez afin de parer à tout coup de force de l’aile sécuritaire du parti Chaviste, qui reste puissante et bien armée, à commencer par le ministre de la Défense Vladimir Padrino mais surtout le très puissant Diosdado Cabello, ministre de l’Intérieur qui contrôle les services secrets, les prisons et les milices chavistes, unités paramilitaires qui lui sont totalement dévouées. Cabello était un très proche compagnon de Chavez et avait mené avec lui le coup d’État raté de 2002. Longtemps considéré comme son successeur, il s’était vu supplanté par Maduro.

Pour le moment, Delcy Rodriguez a renforcé le rôle des technocrates et fait des concessions à la branche militaire (nomination de Daniella Cabello, la fille de Diosdado, comme ministre du Tourisme - poste honorifique vu les circonstances !).

John Radcliffe, directeur de la CIA, a été l’un des premiers officiels américains de haut niveau à visiter le Venezuela et à rencontrer Delcy Rodriguez : preuve que les questions sécuritaires restent centrales dans la relation entre les États-Unis et le pays. Les liens entre certains dignitaires vénézuéliens et les groupes de narcotrafiquants, mais aussi avec les Cubains, les Russes et les Iraniens, sont une source de préoccupations pour les Américains. Il est aussi probable que la CIA dispose d’informateurs bien placés au sein du régime. De son côté, Marco Rubio est en train de rétablir des relations diplomatiques avec le régime chaviste et vient de nommer une diplomate de carrière, Laura F. Dogu, spécialiste de l’Amérique Centrale, comme chargée d'affaires : lui incombe la responsabilité de rouvrir l’ambassade des États-Unis fermée depuis sept ans. Les États-Unis ont aussi envoyé une aide humanitaire via un cargo comprenant six tonnes de médicaments et de matériel médical.

Le rôle central du pétrole pour forcer le régime à se réformer

On a beaucoup parlé de la tendance prédatrice de Trump pour expliquer les événements du Venezuela, mais les États-Unis, pas plus que ses grandes entreprises, n’ont besoin de davantage de pétrole. La production dépasse la demande qui, elle, continue à augmenter. Certes, le pétrole vénézuélien est facile à extraire, et le pays possède les plus larges réserves du monde, mais il est néanmoins à la fois lourd et difficile à raffiner - il demande d’ailleurs des infrastructures spécifiques, qui existent sur les côtes américaines et en Chine mais sont extrêmement polluantes. De plus, la production en Amérique latine, hors Venezuela, va connaître une forte augmentation dans les prochaines années. On estime que l’Argentine, le Guyana et le Brésil vont bénéficier d’un accroissement rapide de leur production qui atteint déjà 700 000 barils par jour. Investir dans ces pays, plutôt qu’au Venezuela, paraît plus stratégique.

Les États-Unis n’ont donc pas énormément à gagner d’une mainmise sur le pétrole vénézuélien : il leur sert avant tout à contrôler la transition au Venezuela, où le gouvernement dépend presque exclusivement des revenus pétroliers. Avec l’embargo et la saisie systématique, sous Trump, des navires qui le défiaient, le Venezuela ne peut plus payer ses fonctionnaires ni les services de base à sa population : arguments de poids qui permettent aux États-Unis de dicter leurs politiques au nouveau pouvoir en place.

L’administration américaine veut contrôler, au moins partiellement, les rentrées d’argent du gouvernement vénézuélien et les dépenses de l’État. Cela exige la mise en place de mécanismes de surveillance et sans doute une présence américaine afin de contrôler l’utilisation des fonds sur place, d’où l’urgence de rouvrir l’ambassade. Les exportations de pétrole doivent aussi reprendre afin de générer des revenus tout en évitant le type de deal dans lequel le gouvernement s’était engagé dans le passé (pétrole contre dette avec la Chine, pétrole contre aide à la sécurité et soutien au régime avec Cuba, qui ne génèrent pas de devises et maintiennent le pays sous l’emprise de régimes que les États-Unis voudraient affaiblir.

Les États-Unis n’ont donc pas énormément à gagner d’une mainmise sur le pétrole vénézuélien : il leur sert avant tout à contrôler la transition au Venezuela, où le gouvernement dépend presque exclusivement des revenus pétroliers.

Compte tenu de la complexité du système mis en place, les transformations ont été étonnamment rapides, indiquant une réelle coopération de la part des autorités vénézuéliennes. Elles demeurent pourtant largement insuffisantes pour attirer les investisseurs de long terme. Une loi sur les hydrocarbures vient d’être approuvée par le parlement le 29 janvier, mettant fin au monopole de l’État dans le secteur pétrolier et facilitant la participation du secteur privé national et international, réduisant les taxes sur les investisseurs privés, et acceptant l’arbitrage international des conflits. Dans les faits, cette loi ne protège guère les entreprises internationales car elle contredit l'article 151 de la Constitution qui affirme que les désaccords sont résolus localement par la justice du pays et l’article 12 qui déclare que les minéraux et hydrocarbures sont uniquement la propriété de l’État. En l’absence de modification de la Constitution, très difficile à obtenir de la part d’un parlement essentiellement chaviste, cette loi ne présente pas de garanties suffisantes. En outre, tant que le régime chaviste est en place, un revirement de ces ouvertures reste possible à n’importe quel moment.

Pour le moment, la seule compagnie américaine produisant au Venezuela est Chevron, qui bénéficie d’une exception à l’embargo américain, qui produit actuellement 250 000 barils par jour et pense pouvoir augmenter sa production de 50 % en deux ans. En revanche, elle n’envisage pas davantage d’investissement sans une transformation du cadre légal bien au-delà de la réforme actuelle de la loi sur les hydrocarbures. La production journalière du Venezuela est aujourd’hui d’un million de barils par jour (contre 3,2 millions en 1990), ce qui représente à peine 1 % de la consommation globale de pétrole. Selon Bloomberg, retourner à une production d’environ trois millions de barils par an demanderait 183 milliards de dollars d’investissement. Dans les circonstances actuelles et avec la fin de l’embargo, la production vénézuélienne pourrait augmenter de 20 % dans quelques mois, au maximum : tant que le chavisme est en place, le pétrole vénézuélien ne présente que très peu d’intérêt pour les investisseurs internationaux. Une augmentation de 20 % de la production vénézuélienne, possible même avec très peu d’investissement extérieur, pourrait réduire de façon significative la lente suffocation du gouvernement.

Le secrétaire américain de l’Énergie, Chris Wright, a effectué une visite officielle au Venezuela, inconcevable il y a encore deux mois de cela. C’est la première visite au niveau ministériel depuis près de 30 ans. Il a visité des bassins pétroliers et rencontré à plusieurs reprises la présidente par intérim. Pendant son voyage, il a appelé à une reprise massive des investissements étrangers dans le secteur mais a également déclaré que les États-Unis n’offriraient aucune garantie financière ou sécuritaire aux investisseurs internationaux, ce que les multinationales avaient réclamé au gouvernement aussi longtemps que le régime chaviste resterait en place. Lors d’une conférence avec Donald Trump au sujet de la reprise de la production pétrolière au Venezuela le 11 janvier, le PDG de EXXON-Mobile, Darren Woods, avait considéré que le pays était "non-investissable". Cependant un certain nombre d’entreprises sont aussi conscientes qu’elles peuvent réaliser des bénéfices non négligeables à court et moyen termes. La semaine dernière, le secrétaire de l’Intérieur américain, Doug Burgum, a effectué une visite officielle au Venezuela et a ouvert les discussions sur l‘accès des compagnies américaines au secteur minier, en particulier dans le secteur de l’extraction aurifère, en accord avec la volonté du gouvernement américain de pousser une libéralisation de l’économie au-delà du secteur des hydrocarbures.

Une ouverture sous contrainte

Le gouvernement vénézuélien poursuit son ouverture. Il a annoncé accorder de nouveaux permis d’exploration et de production à Chevron et à l’Espagnol Repsol SA. Les compagnies américaines ont aussi entamé des discussions en vue de récupérer les actifs perdus durant les différentes vagues de nationalisations. ConocoPhillips, à qui le gouvernement du Venezuela devrait à peu près 10 milliards de dollars selon un arbitrage international, serait en discussion avec le gouvernement et conditionnent la reprise de leurs activités à un règlement de ces contentieux.

De son côté, les États-Unis ont accordé des licences permettant aux compagnies d’opérer sans être soumises à l’embargo sur les hydrocarbures. En échange, elles doivent s’acquitter de taxes dues au gouvernement vénézuélien et versées sur un compte contrôlé par les États-Unis (ouvert au Qatar) et qui doit être reversé au Venezuela pour des dépenses spécifiques et agréées par les deux partis. BP PLC, Chevron Corp, Eni SpA, Reposol SA et Shell sont concernées. Les États-Unis viennent de transférer 500 millions de dollars au gouvernement, résultat des ventes de brut vénézuélien par les compagnies américaines.

En dehors du pétrole, il existe aussi d’importants avoirs appartenant au gouvernement vénézuélien, gelés par les États-Unis depuis l’introduction de sanctions qui ont suivi les élections de 2019. Ils sont estimés à 30 milliards de dollars et constituent une autre monnaie d’échange très importante pour les États-Unis. Des négociations sont en cours sur ce point.

Dans les circonstances actuelles, une reprise de la production dans le court et moyen terme et peut-être une augmentation aux environs de 20 % est très probable. Les exportations au départ du port de Jose Terminal d’où transite 80 % des exportation de pétrole brut, ont vu, selon Bloomberg, une activité à des niveaux qui auraient dépassé ceux de 2019. Cela représentera une manne inespérée pour le gouvernement et permettra de gérer une libéralisation économique essentielle à la stabilisation du pays. N’en demeure pas moins que tout investissement à long terme est conditionné à la chute du régime.

La question des droits humains et de la démocratisation

À la différence de Trump, Marco Rubio est en faveur d’une transition démocratique et n’a jamais caché sa sympathie pour l’opposante vénézuélienne anti-chaviste Corina Machado. Il doit cependant transiger avec son patron qui n’a jamais montré d’intérêt pour la question et qui en veut à Machado de lui avoir volé son prix Nobel de la Paix. Les États-Unis ont demandé la libération des prisonniers politiques, parmi lesquels beaucoup de binationaux et même des étrangers. Les libérations ont commencé, mais lentement. Il est extrêmement difficile de mener une analyse précise des progrès dans ce domaine car les libérations sont faites d’une façon totalement arbitraire, modus operandi caractéristique du système sécuritaire chaviste. Les prisonniers sont libérés sans que leurs actes d’accusation ne soient effacés : ils restent condamnés d’un point de vue juridique. Plusieurs centaines de mises en liberté ont été recensées, avec des cas de réarrestations. Les prisonniers libérés doivent se présenter à la police tous les mois et ne peuvent pas quitter le territoire. Selon les organisations des droits de l’homme, il resterait encore au moins 600 prisonniers politiques. Les prisons sont sous le contrôle du ministre de l’Intérieur Caballo, représentant de la ligne dure du régime, ce qui ne simplifie pas la tâche de la présidente par intérim.

À la différence de Trump, Marco Rubio est en faveur d’une transition démocratique et n’a jamais caché sa sympathie pour l’opposante vénézuélienne anti-chaviste Corina Machado.

Delcy Rodriguez a présenté une loi d’amnistie pour tous les prisonniers politiques au parlement et promis de fermer la fameuse prison de l’Hélicoïde connue comme la chambre de torture du régime. Cette loi ambitieuse, finalement approuvée par le parlement, couvre une vaste période allant de 1999 à nos jours. Cependant, elle ne concerne pas les membres des forces armées, comporte des zones floues et exclut quiconque a soutenu une intervention militaire étrangère au Venezuela. C’est le cas de Maria Corina Machado. Des manifestations contre le régime et pour une accélération des libérations des prisonniers politiques se sont tenues dans le pays, pour la première fois depuis les dernières élections, sans être réprimées ; il y a donc lieu d’espérer.

Dans une interview pour la NBC, elle a aussi annoncé qu’il y aurait bientôt des élections libres au Venezuela. Il ne faut cependant pas prendre pour argent comptant ce genre de déclarations, déjà faites dans le passé par Maduro et son équipe. L’agenda de la libéralisation politique et de respect des droits humains est de loin celui qui progresse le plus lentement.

Scénarios à moyen et long terme

Un brouillard opaque recouvre l’avenir du Venezuela. Peu de choses transparaissent sur les dynamiques internes au régime chaviste et surtout sur les intentions de Delcy Rodriguez. Il est aussi difficile de mesurer la marge de manœuvre de Marco Rubio vis-à-vis de Trump et de son entourage. On peut distinguer trois scénarios.

Un premier scénario, optimiste, paraît très peu probable : que Delcy Rodriguez et quelques réformistes du parti chaviste prennent conscience qu’aucune réforme de l’économie vénézuélienne ne pourra aboutir sans ouverture politique, qui aboutirait à terme à un changement de régime. Un tel scénario impliquerait de véritables élections démocratiques qui se solderaient automatiquement par la victoire à l’opposition de droite et centre droit, de loin la plus populaire. Il faudrait pour cela que deux conditions soient remplies : Delcy Rodriguez devrait obtenir le contrôle d’un appareil sécuritaire puissant et fermé à toute transition démocratique. Ses membres exigeront la garantie qu’ils ne seront pas poursuivis en cas de victoire de l’opposition et surtout qu’ils ne feront pas l’objet d’une extradition vers les États-Unis, ce que l’opposante Maria Corina Machado s’est toujours refusée à accepter. Enfin, il n’est pas sûr que Trump soit favorable à la démocratisation du Venezuela, a fortiori si cela amène Machado au pouvoir. Dans cette hypothèse, Marco Rubio devra jouer de toute son influence pour le convaincre.

Un deuxième scénario plus réaliste est celui d’une transition vers un modèle chinois : économie capitaliste avec un fort contrôle de l’État et un parti unique ou monopolistique. On observerait alors une transition vers une vraie économie de marché, ouverte aux investissements extérieurs mais sans démocratie. Ce scénario est probablement celui qui a la préférence de la présidente par intérim car il préservera l’existence du régime chaviste. Un tel équilibre serait très compliqué à maintenir sur le long terme car contrairement à la Chine, le Venezuela possède une constitution qui prévoit des élections démocratiques régulières. Il faudrait maintenir l’illusion d’une démocratie avec des élections truquées les unes après les autres. Un tel scénario est compromis par la piètre confiance des investisseurs étrangers dans le chavisme. Sans transition démocratique, il sera difficile d’attirer les financements privés, essentiels pour réussir la transition économique. Enfin, le Venezuela possède une opposition virulente qui va continuer à peser sur le processus de transformations du pays, surtout si les États-Unis continuent à faire pression pour une libéralisation politique, comme le laisse penser Marco Rubio.

Le troisième scénario est celui dans lequel le régime chaviste jouerait la montre avec des réformes sans véritable impact jusqu’aux élections de mi-mandat aux États-Unis : il miserait alors sur la perte de contrôle des Républicains à la chambre et au Sénat, et la perte d’influence qui s’ensuivrait pour Marco Rubio. Ce scénario est peu probable car les démocrates n’ont pas tellement plus de sympathie pour le régime chaviste et pousseront certainement pour une transition démocratique plutôt que pour un statu quo. De plus, la politique extérieure étant une prérogative de la Maison-Blanche, le système de pression à travers le pétrole sera probablement maintenu jusqu’en 2028. Une victoire démocrate rendrait, il est vrai, une nouvelle opération militaire plus difficile, mais les pressions économiques sur le Venezuela ne diminueraient pas pour autant.

Marco Rubio peut-il faire d’une pierre deux coups avec Cuba ?

Avec la fin des exportations vénézuéliennes, Cuba fait face à une crise sans précédent et les États-Unis s’assurent que l’étouffement de l’économie par manque d’hydrocarbures soit le plus effectif possible. En particulier, ils veillent à ce que nul pays ne se substitue au Venezuela pour voler au secours de Cuba. Les compagnies aériennes suspendent leur vol pour la Havane faute de kérosène. Les coupures d’électricité dans le pays sont de plus en plus longues et cela commence à toucher les hôpitaux, les écoles, la distribution d’eau potable et l’aide alimentaire. Le Mexique avait essayé de prêter assistance à Cuba, mais les États-Unis lui ont fait comprendre qu’il allait payer cher ses exportations de pétrole vers l’île. La présidente Claudia Sheinbaum, qui fait déjà face à la menace d’attaques américaines à l’intérieur du pays sur les cartels et à l’augmentation des taxes sur les produits mexicains à destination des États-Unis, est contrainte de manœuvrer avec une épée de Damoclès. Cuba est totalement isolée sur le plan diplomatique : les pays d’Amérique latine virent à droite les uns après les autres et ceux qui sont habitués à prendre position, comme le Brésil et la Colombie, ne veulent pas faire de vagues en pleine année électorale. Apparemment, Marco Rubio discuterait avec le gouvernement Cubain qui a indiqué qu’il était prêt à faire des concessions aux Américains sans que l’on sache exactement desquelles il s’agit. La population cubaine est tellement résignée qu’un soulèvement populaire est peu probable. Une chose est certaine : Marco Rubio ne laissera pas échapper une chance unique et l’époque est entièrement de son côté.

Une trajectoire encore très incertaine 

Les États-Unis n’ont pas réduit la pression et de temps à autre les menaces d’intervention militaire ressurgissent, notamment de la part de Marco Rubio. Washington a mis en place un véritable protectorat économique à travers un impressionnant arsenal juridique et financier, et les États-Unis continuent à intercepter les navires qui ne respectent pas l’embargo et maintiennent les menaces d’étouffements économiques du pays. Le 15 février, les forces spéciales américaines avaient intercepté le "Veronica III" un tanker battant pavillon panaméen qui avait quitté le Venezuela en janvier et qui a été appréhendé en plein océan Indien. Les États-Unis arriveront-ils à produire un changement de régime sans présence militaire sur le sol de ce pays, selon le rêve de Marco Rubio ? On ne peut l’exclure mais la libéralisation du pays en est encore à ses prémisses et peu de choses par rapport à ce qui serait nécessaire pour relancer l’économie. Plus Delcy Rodriguez va pousser en faveur de davantage de libéralisation et plus les tensions vont se faire sentir à l’intérieur du régime. Marco Rubio pourra-t-il maintenir le cap malgré le déficit d’attention bien connu de son président ?

Copyright image : SAUL LOEB / AFP
Marco Rubio et Donald Trump lors d’une réunion avec les dirigeants de compagnies pétrolières américaines à la Maison-Blanche, le 9 janvier 2026.

 

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