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Are you MAD [Mutually Assured Destruction] ? - Le partage nucléaire, enjeux et limites pour la France

 Are you MAD [Mutually Assured Destruction] ? - Le partage nucléaire, enjeux et limites pour la France
 André Leblanc
Auteur
Expert Résident - Défense et Sécurité nationale

Tandis que l’environnement géopolitique est de plus en plus instable (menace de Vladimir Poutine, en 2022, d’employer l’arme nucléaire en cas d’engagement européen en Ukraine, fin de l’accord New Start, en 2026, auquel la Russie avait suspendu sa participation dès février 2023, désengagement américain du Vieux continent…), certains, en France et en Europe, appellent à une extension du parapluie nucléaire français à l’Europe, c’est-à-dire à une forme de partage de la force nucléaire française. Le 2 mars à Brest, le président Macron prononcera un discours très attendu sur le sujet. Mais quels sont les problèmes de fond posés par une éventuelle “européanisation” de la force de frappe nucléaire française ? Est-elle sans conséquence sur la crédibilité de notre dissuasion, même si la décision d’emploi demeure strictement souveraine ? Tour d’horizon des différents enjeux autour de six questions posées à André Leblanc.

 

Que signifie pour la France être une puissance dotée ?

La doctrine française prévoit que l'emploi de l’arme nucléaire n’est concevable que dans des circonstances extrêmes de légitime défense. Elle est destinée à assurer la protection des intérêts vitaux de la nation (sur lesquels une ambiguïté est maintenue à dessein, mais dont on peut penser qu’ils incluent l’intégrité du territoire, la protection de la population et la souveraineté du pays) y compris dans le cas d’une attaque conventionnelle. Notre doctrine indique en effet clairement — et publiquement — que la dissuasion nucléaire peut s’appliquer pour tout type d’agression, nucléaire ou non.

Par son existence, la dissuasion française adresse donc un signal stratégique aux puissances dotées et non dotées. Aux puissances dotées, la France signale qu’elle est prête à recourir au feu nucléaire, occasionnant des dommages inacceptables (même si cela l’expose elle-même à des représailles atomiques) plutôt que de subir une attaque sur ses intérêts vitaux sans riposter. Aux puissances non dotées, la France signale que ses intérêts vitaux doivent être considérés comme hors de portée d’une attaque conventionnelle, car elle serait prête à répliquer nucléairement. L’arme nucléaire implique donc une dialectique suprême de la souveraineté.

À l’heure actuelle, la France participe déjà à la sécurité collective au sein de l’OTAN : quelles sont les implications pour la force nucléaire française ?

La France est membre de l’OTAN et à ce titre elle participe à la défense collective de l’OTAN, mais la dissuasion nucléaire française demeure strictement nationale : elle s’est construite selon la conviction que la France ne devait dépendre de personne pour la garantie ultime de ses intérêts.

Le système d’alliances construit par la France, au sein de l’OTAN (le fameux article 5) comme à travers l’article 42.7 du Traité de l’Union européenne, n’implique pas la capacité nucléaire française en tant que telle. Il fixe l’engagement français d’une solidarité militaire, mais la France se réserve absolument la décision de recourir à l’arme nucléaire.

Par conséquent, le système d’alliances construit par la France, au sein de l’OTAN (le fameux article 5) comme à travers l’article 42.7 du Traité de l’Union européenne, n’implique pas la capacité nucléaire française en tant que telle. Il fixe l’engagement français d’une solidarité militaire, mais la France se réserve absolument la décision de recourir à l’arme nucléaire.

Il convient de remarquer à cet égard que lorsqu’on parle de “partage nucléaire” ou d’extension du “parapluie nucléaire” français, on établit en réalité un parallélisme avec le dispositif américain au sein de l’OTAN. Or ce parallélisme inadéquat (la France n’est pas à l’Union européenne ce que les États-Unis sont à l’OTAN), est de nature à introduire une certaine confusion. Ce qu’on appelle le “parapluie” nucléaire américain se traduit par le stationnement d’armes américaines (des bombes à gravité B61) dans cinq pays de l’OTAN, dont quatre pays européens (Italie, Allemagne, Pays-Bas, Belgique). Ces armes restent en permanence sous contrôle américain ; dans le cadre de la planification nucléaire de l’OTAN, il est prévu qu’en cas de conflit nucléaire, et sur décision américaine, elles peuvent êtres mises à disponibilité des pays européens hôtes - la décision serait américaine, l'exécution serait assurée par les pays européens en question.

Encore une fois, rien de tel n’existe dans le cas français. La France est un membre de l’OTAN et elle est dotée de l’arme nucléaire. Mais la force de frappe nucléaire française n’est subordonnée à aucun processus décisionnel tiers.

Pourquoi considérer qu’un le partage nucléaire est un risque d’affaiblissement de notre force de dissuasion ?

En premier lieu, même si on exclut d’emblée le partage de la décision d’emploi, et que l’on se cantonne à un élargissement du périmètre couvert par la dissuasion française, il s’agit effectivement du partage d’une capacité française étendue à d’autres pays, européens en l’occurrence.

Lorsqu’on évoque le partage du nucléaire français, un des arguments avancés consiste à dire qu’il est plus crédible pour un président français de se dire prêt à mourir pour Cracovie que pour un président américain de se dire prêt à mourir pour Hambourg. Logiquement, cet argument est inopérant, car il substitue un jugement relatif (est-ce que A est plus crédible que B), à un jugement catégorique (est-ce que A est crédible). La seule question pertinente doit être : une dissuasion nucléaire française portant sur des intérêts vitaux non français est-elle crédible ?

Le granit de la dissuasion est le résultat d’années de sédimentation !

La force nucléaire française n’ayant jamais été employée, sa crédibilité repose notamment sur la cohérence de signaux stratégiques communiqués sur le long terme avec constance et le plus de parcimonie possible : en l’occurrence le granit de la dissuasion est le résultat d’années de sédimentation !

Entériner un partage nucléaire entraîne donc un risque non négligeable : celui de faire dépendre la puissance de notre dissuasion de notre capacité à faire croire à un adversaire doté qu’on accepterait de cesser d’exister si les intérêts vitaux de la Pologne, par exemple, étaient touchés.  Que l’adversaire ne nous croie pas - ce qui est une hypothèse plausible dans la mesure où cela contredit absolument la doctrine actuelle des "circonstances extrêmes de légitime défense" -,et toute la solidité de notre crédibilité pourrait être remise en cause.

Dans quelle mesure un partage nucléaire serait-il une rupture stratégique ?

Les débats actuels autour de l’extension au territoire européen de la dissuasion française ont reçu plusieurs impulsions politiques. Le président Emmanuel Macron, qui plaide pour une autonomie stratégique européenne, a ainsi plusieurs fois estimé que les intérêts vitaux de la nation avaient une dimension européenne (discours à l’École de Guerre le 7 février 2020, allocution télévisée du 5 mars 2025, où il affirmait “ouvrir le débat stratégique sur la protection par notre dissuasion de nos alliés du continent européen”). Il l’a répété lors de son discours de la Conférence sur la Sécurité de Munich du 13 février 2026.

Or, poser une telle inclusion, voire équivalence, entre intérêts vitaux français et européens, fait surgir plusieurs difficultés d’ordres différents : stratégique, éthique, diplomatique, sécuritaire, communautaire et surtout, politique.

D’un point de vue stratégique, le problème initial est mal posé. Pour la France, la question n’est pas de savoir quelle est meilleure dissuasion nucléaire européenne possible (ce qui est par ailleurs une question sérieuse, que l’European Nuclear Study Group a examinée dans un récent rapport, Mind the Deterrence Gap: Assessing Europe’s Nuclear Options. On notera en passant qu’après un examen approfondi des cinq options possibles, l’ENSG conclut qu’à court terme la garantie américaine via l’OTAN demeure l’option la plus crédible et faisable pour l’Europe). La question que la France doit se poser est plutôt de savoir quelle est la meilleure dissuasion française possible. Il est bien sûr possible de penser que la meilleure dissuasion française est en fait une dissuasion européenne, mais cela doit être soigneusement démontré, et constitue le premier problème stratégique à résoudre avant d’examiner les autres questions (doctrine, moyens, déploiements, etc.). Or ce point central a été enjambé dans les débats actuels.

D’un point de vue éthique, l’extension de la dissuasion française n’est pas sans conséquences, dans la mesure où les armes nucléaires françaises ne sont pas tactiques mais stratégiques. Elles entraîneraient donc par définition des pertes civiles massives. Qu’une décision française occasionne des pertes civiles au nom d’autres citoyens européens pose des problèmes nouveaux en termes d’attributabilité, de responsabilité ou de légitimité.

D’un point de vue diplomatique, une proposition française de partage des moyens nucléaires français entraînerait une série de difficultés spécifiques, eu égard au Traité de Non-Prolifération que la France a ratifié en 1992. Le transfert des armes, de leurs composantes et de leur contrôle, directement ou indirectement, est en effet interdit par son article 1 (les États européens récipiendaires violeraient pour leur part l’article 2). Une telle annonce (qui pourrait être interprétée comme une relance de la course aux armements nucléaires, et donc potentiellement une violation de l’article 6) serait particulièrement inopportune à un peu plus d’un mois de l’ouverture de la 11e Conférence de révision du TNP (qui aura lieu à New York du 27 avril au 22 mai), a fortiori dans la période d’incertitude qui suit l’expiration du traité New Start. Dans ce contexte particulier, un discours français proposant de nucléariser la défense européenne est susceptible de fragiliser le système de non-prolifération, au risque d’isoler la France et d’en faire le point de convergence des critiques ou le bouc émissaire d’un échec de la 11e RevCon.

D’un point de vue strictement communautaire, la France parle au nom de l’Europe mais il convient de souligner qu’il n’y a pas actuellement de consensus sur ce sujet au sein de l’UE. Plusieurs pays européens (Autriche, Irlande, Malte) ont au contraire signé et ratifié le Traité sur l'interdiction totale des armes nucléaires (TIAN). En Allemagne aussi, même si le Chancelier Merz a indiqué avoir engagé des discussions confidentielles avec la France sur la dissuasion nucléaire, certains sont réticents sur ce sujet, estimant que cela envoie un signe de défiance aux Américains : c’est ce qu’a souligné par exemple Boris Pistorius (SPD), ministre fédéral de la Défense à Munich. On ne peut exclure qu’une initiative française en la matière ne provoque une désolidarisation publique au sein de l’UE, augmentant la vulnérabilité des pays européens en exposant leur dissension sur un sujet de sécurité.

Enfin, le partage nucléaire est un sujet qui soulève la question politique fondamentale du mandat. Responsable de l’engagement de la dissuasion, le président de la République est le dépositaire (et non le propriétaire) de cette compétence de souveraineté nationale qu’il ne peut donc aliéner : il détient le pouvoir d’engager la force de frappe, mais pas celui de la partager.

Alors qu’une stratégie est destinée à décliner une politique, c’est ici l'inverse : le débat stratégique semble vouloir accélérer une politique qui n’a pas été formulée en tant que telle.

L’idée d’un partage nucléaire européen doit donc être traité avant tout comme un sujet politique. Or de manière paradoxale, alors qu’une stratégie est destinée à décliner une politique, c’est ici l'inverse : le débat stratégique semble vouloir accélérer une politique qui n’a pas été formulée en tant que telle.

En cas de partage nucléaire, quelles seraient les options de mise en œuvre imaginables (contreparties, gouvernance) ?  Qu’est-ce que cela changerait ?

Le partage de la décision finale d’engagement a été publiquement exclu. Dans ces conditions, en théorie, ce qui peut être partagé est le financement, le territoire de déploiement, le soutien, la planification opérationnelle, le système de détection… Ces degrés de partage auraient deux types de conséquences. Au niveau opérationnel, c’est une nouvelle fois la crédibilité de la dissuasion qui serait réinterrogée, même en cas de découplage entre la décision et les moyens qui la rendent finalement possible. Car c’est le découplage lui-même qui affaiblit l’indépendance de la décision, et donc sa crédibilité ultime.

On voit aisément que si le financement ou l’élaboration de la doctrine ne relèvent plus uniquement de la France et que le déclenchement d’une frappe nucléaire dépend de l’alerte donnée par un pays tiers, la souveraineté française sur sa dissuasion est atteinte.

Au niveau politique, ces degrés de partage sont incompatibles avec le concept de souveraineté nucléaire (puisque, par définition, la souveraineté est un absolu). On voit aisément que si le financement ou l’élaboration de la doctrine ne relèvent plus uniquement de la France et que le déclenchement d’une frappe nucléaire dépend de l’alerte donnée par un pays tiers, la souveraineté française sur sa dissuasion est atteinte.

Quels seraient nos intérêts à agir ?

Dans le cas des intérêts français, un partage européen du nucléaire français présuppose que les intérêts vitaux français et les intérêts vitaux européens coïncident strictement. Tant que ce point n’a pas été établi et validé, la question, comme on l’a vu, est problématique.

Il est d’ailleurs significatif que lors de la Conférence sur la Sécurité à Munich, pour la première fois, le président français dans son allocution a appelé à dépasser la dimension française : “when I speak about Europe becoming a power, I don't speak about France or Germany becoming a power. I speak about Europe. So we have to think and act as Europeans, I would say, by design. And this is what we have to do now.” [Quand je parle de l'Europe devenant une puissance, je ne parle pas de la France ou de l'Allemagne devenant une puissance. Je parle de l’Europe. Il nous faut penser et agir en Européens, en Européens par vocation].

De ce point de vue, il a pu paraître étonnant de voir apparaître comme objectif, dans les Revues nationales stratégiques récentes, la “souveraineté européenne” en tant que telle (la RNS de 2022 est la première à parler de “concrétisation de la souveraineté européenne”). Classiquement en effet, les Livres blancs ou revues stratégiques (français ou étrangers) cherchent à identifier les moyens de garantir leur souveraineté, y compris dans leurs différents systèmes d’alliance. En France, la notion de souveraineté européenne, absente des quatre Livres blancs antérieurs, apparaît pour la première fois dans la RNS de 2022 (trois occurrences) et dans celle de 2025 (quatre occurrences). Ce glissement, dans un document national qui semble préparer son propre dépassement, mériterait un examen stratégique approfondi.

Copyright NICOLAS TUCAT / AFP
Le sous-marin Classe Suffren au port de Toulon

 

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