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Les opportunités d’une nouvelle approche française en Irak 

Analyses - 1 Juin 2022

Dans un Moyen-Orient en mutation du fait du retrait américain et des soubresauts du "dé-sordre" multipolaire, l’Irak tient à s’affirmer comme un pivot stabilisateur, alors qu’il est en proie à des défis multiformes. Dans ce contexte, le leadership français dans la région prend appui sur une approche renouvelée de sa politique irakienne, après des décennies de relatif retrait, qui ouvre des opportunités de développement d’une relation bilatérale riche.

La guerre en Ukraine rebat les cartes au Moyen-Orient comme partout, et l’Irak ne fait pas exception. L’attentisme dont le pays a fait preuve, se contentant de s’aligner sur la déclaration de la Ligue arabe du 28 février ne voulant froisser personne et se bornant à plaider pour une "solution diplomatique" et s’abstenant lors du vote à l’Assemblée générale de l’ONU le 2 mars, a été justifié par un risque d’embrasement et de tensions au sein du pays. Comme le souligne Samuel Ramani, associate fellow au RUSI, la polarisation de l’opinion publique "suit des lignes partisanes et factionnelles" en résonance avec un anti-américanisme profond. Les sanctions occidentales sur la Russie compromettent en outre de substantiels investissements dans les infrastructures énergétiques en Irak, ce qui pourrait déstabiliser durablement l’économie irakienne en dépit de la hausse des prix des hydrocarbures observée depuis le début des hostilités. Les conséquences de la guerre sur le prix des produits dérivés du blé et de l’huile, en hausse de 20 %, provoquent déjà des protestations, dans un pays qui connaît en outre un record d’épisodes de tempêtes de sable, conséquence dramatique de la désertification qui touche déjà près de 40 % de sa surface. 

Au plan politique, l’Irak tarde à se doter d’un gouvernement, près de huit mois après les élections législatives d’octobre 2021. Moqtada al-Sadr, leader du mouvement nationaliste d’inspiration islamique (chiite), caractérisé par sa versatilité et son positionnement "ni Ouest ni Est" (comprendre : "ni les Etats-Unis ni l’Iran"), est sorti en "faiseur de roi" et les mouvements issus de "Tishreen" (mobilisations populaires d’irakiens souvent jeunes et en dehors des lignes ethniques et confessionnelles traditionnelles pour réclamer la fin du "système" en octobre 2019), qui ont progressivement pris forme sur le plan politique en dépit de nombreux obstacles, pourraient se raviver à la faveur des bouleversements actuels et embraser à nouveau la rue irakienne.

Au plan politique, l’Irak tarde à se doter d’un gouvernement, près de huit mois après les élections législatives d’octobre 2021.

Les dissensions au sein de la "Maison chiite", entre la coalition sadriste du Salut national (qui compte les sadristes, le PDK et le bloc sunnite de l’Alliance souveraine) et le "Cadre de coordination" (incluant la coalition de l’État de droit, l’Alliance Fatah et de manière non officielle l’UPK et affiliés) mené par Nouri Al-Maliki, n’ont cependant jusqu’à présent pas permis à un consensus d’émerger. Le quorum pour un vote n’ayant pour le moment pas été atteint, les délais prévus par la Constitution pour se doter d’un président et d’un gouvernement sont largement dépassés.

De fait, la perspective de former un gouvernement majoritaire, afin de mettre en œuvre un certain nombre de réformes structurelles et à rebours de la logique de consensus et d’unité nationale qui a présidé à la formation des équipes gouvernementales depuis 2005, s’éloigne un peu plus chaque jour. 

Il incombera à un tel gouvernement, qu’il soit majoritaire ou d’unité nationale, de pérenniser le tournant amorcé par l’actuel Premier ministre Mustapha al-Kadhimi visant à replacer l’Irak au centre d’un jeu régional en mutation. La conférence de Bagdad pour la coopération et le partenariat aura été l’occasion de réunions entre le Qatar, les Emirats arabes unis, l’Arabie saoudite et l’Egypte, tableau impensable il y a encore quelques mois. Le dialogue saoudo-iranien amorcé en avril 2021 continue après une courte pause sous l’égide discret de Bagdad et semble enfin commencer à porter ses fruits, notamment au Yémen, et pourrait conduire au rétablissement des relations diplomatiques bilatérales. L’Irak entend également être moteur d’un nouvel espace régional de coopération autour du trio qu’il forme avec l’Égypte et la Jordanie, et joue le rôle de honest broker dans les pourparlers turco-émiratis-égyptiens. Le fil des relations politiques et économiques a en outre été renoué avec les puissances arabes du Golfe (Arabie saoudite et Emirats arabes unis). Afin de s’extraire du jeu de rivalités américano-iranien, l’Irak renoue avec son ancien rôle de médiation et de puissance régionale d’équilibre, faisant de sa diversité une force. 

Et la France, dans tout ça ?

Le retrait américain de la région, la consolidation d’une nouvelle génération de leaders dans le Golfe, les conséquences économiques de la crise sanitaire et les récents soubresauts du "dés-ordre" multipolaire amènent les pays de la région à repenser leurs relations diplomatiques. Plus d’un an après le sommet d’Al-Ula qui signa le dégel entre les pays du Golfe et une série de rapprochements entre pays ennemis, et la signature des Accords d’Abraham (accords de "normalisation" entre Israël, les Emirats arabes unis et le Bahreïn (suivis ensuite du Maroc et du Soudan) signés entre septembre et décembre 2020), la logique des axes antagonistes qui structurait la région depuis les printemps arabes perd de sa consistance, au profit de ce que Cinzia Bianco, visiting fellow au European Council on Foreign Relations, qualifie de "pause stratégique" à défaut d’un revirement durable qui reste encore à observer. 

Dans ce contexte, et parallèlement à un partenariat renforcé avec les pays arabes du Golfe, le leadership français prend appui sur une approche renouvelée de sa politique irakienne. Tout concourt à faire de Paris l’acteur clé de l’Occident en Irak, alors qu’il existe un "risque réel que l’Irak [ne soit happé] dans l’axe Iran-Chine-Russie" selon Mounqit Dagher, non-resident senior associate au CSIS. Après une longue période de liens étroits entre la France et l'Irak, issus de la politique arabe du général de Gaulle et de ses successeurs, la rupture des relations diplomatiques en 1991 puis l'invasion américaine de 2003, a mis Paris en marge des affaires irakiennes pendant longtemps.

Dans ce contexte, et parallèlement à un partenariat renforcé avec les pays arabes du Golfe, le leadership français prend appui sur une approche renouvelée de sa politique irakienne.

En réponse à un sentiment d'urgence partagé lorsque Daech a consolidé son emprise, la France est revenue en Irak par le biais d'un soutien aérien à la coalition internationale et maintient encore aujourd’hui un petit contingent d'hommes dans la coalition, majoritairement affectés à des missions de formation des forces spéciales et antiterroristes irakiennes. Depuis 2019, le nombre accru de visites bilatérales atteste de la ferme intention de la France de soutenir la souveraineté de l’Irak et sa stratégie de médiation régionale, posant le cadre d’une relation bilatérale renouvelée. Le programme de la visite d’Emmanuel Macron début septembre 2021, en marge de sa participation à la Conférence régionale de Bagdad (mosquée et tombeau de la Kadhimiya à Bagdad, la Grande mosquée Al-Nouri et Notre-Dame de l’Heure à Mossoul, puis Erbil) marque sa volonté d'équilibrer les relations de Paris avec toutes les communautés. Cette volonté trouve un écho dans l'implication active de l'ambassadeur de France à Bagdad, du consul général de France à Erbil et bientôt du consul général de France à Mossoul, ainsi que de toutes les agences de coopération et de développement françaises, pour renforcer les relations bilatérales dans tous les domaines sur la base de la feuille de route stratégique signée en mai 2019, et participer activement à la reconstruction de l’Irak.

En ce moment crucial pour l'avenir de l'Irak et des relations franco-irakiennes, nous sommes convaincus que les initiatives nées de la société civile irakienne pour promouvoir le dialogue entre l’Europe et l’Irak et entre communautés devraient obtenir le soutien qu'elles méritent à Paris. C’est pour cela que nous sommes heureux du soutien que l’Institut Montaigne apporte à l’initiative de l’association EGRD e.V. de faire dialoguer les leaders français et irakiens sur ces sujets politiques, diplomatiques, économiques et culturels d’intérêt mutuel, le 2 juin prochain à Paris. 

 

Copyright : Ludovic MARIN / AFP

 

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