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[Sécurité Nationale : à l'épreuve du réel] - "Economic Security is National Security"

 [Sécurité Nationale : à l'épreuve du réel] -
 André Leblanc
Auteur
Expert Résident - Défense et Sécurité nationale
 Geoffroy Roux de Bézieux
Auteur
Président d’honneur du MEDEF, Président d’honneur de l’Alliance des Patronats Francophones, entrepreneur

[Épisode 1] Cyberattaques, espionnage industriel et commercial, attaques réputationnelles, prises de participation hostiles, extraterritorialité du droit, vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement : autant de sujets qui concernent aussi bien la compétitivité économique des entreprises que la souveraineté française ; ou plus exactement, qui rappellent que penser la compétitivité des entreprises françaises à l’échelle globale est une autre manière d’aborder les enjeux de souveraineté et de sécurité nationale. Le premier épisode de cette série examine les liens entre sécurité économique et sécurité nationale au fil d’un entretien avec Geoffroy Roux de Bézieux, ancien président du Mouvement des entreprises de France (Medef), président de Notus Technologies, dont le rapport classifié sur la Sécurité économique, remis au président de la République en septembre 2024, a provoqué une prise de conscience salutaire sur le sujet. 

INSTITUT MONTAIGNE - Quelle est selon vous la meilleure définition de la sécurité économique ?

Geoffroy ROUX DE BÉZIEUX - "La politique de sécurité économique vise à assurer la défense et la promotion des intérêts économiques, industriels et scientifiques de la Nation, constitués notamment des actifs matériels et immatériels stratégiques pour l'économie française. Elle inclut la défense de la souveraineté numérique." : c’est ainsi que la loi pose les termes du débat.

Allons plus loin. Pour envisager la sécurité économique, il faut procéder par cercles concentriques, dont le plus élémentaire consiste à s'assurer que les rouages essentiels de l’économie publique fonctionnent. On peut interpréter ces termes de façon plus ou moins extensive, mais selon une vision minimaliste, sont essentiels tous les maillons de notre souveraineté alimentaire ainsi que nos infrastructures de transports et de communication. Une définition plus large et de plus long terme veille à la continuité de l’approvisionnement en matériaux critiques nécessaires pour communiquer, se soigner, se déplacer. Le champ de la sécurité économique est donc très large : il faut assurer un minimum vital et élargir la protection de nos intérêts, sans perdre de vue que la sécurité économique n’est pas la même selon qu’on est en temps de paix ou en temps de guerre - les besoins en temps de paix étant plus larges que ceux du temps de la guerre.

Pour recourir à un exemple, la SNCF est un acteur indispensable de notre sécurité nationale et économique : assurer sa sécurité signifie la protéger contre les ingérences de toute nature, aussi bien des attaques physiques contre les installations que des ingérences aux effets matériels (opération cyber aux conséquences humaines gravissimes visant par exemple les aiguillages) ou immatériels (campagnes de dénigrement).

IM - Quel rapport existe-t-il entre la sécurité économique et la sécurité nationale ?

GRB - "Economic Security is National Security". C’est l’épigraphe, attribuée à Donald Trump, qui est placée en tête du deuxième pilier ["Promote American Prosperity"] de la National Security Strategy américaine de 2017. Certes, l’interprétation qu’en propose le président américain est rien de moins que douteuse, mais le fait est que la sécurité nationale ne saurait être pensée sans sa dimension économique, et que la sécurité économique est une catégorie de la sécurité nationale. On aurait tort de les dissocier ou de les hiérarchiser, comme dans cette formule simpliste : "l'intendance suivra" (attribuée à tort au général de Gaulle, qui n’a jamais rien dit de tel). Au contraire, le fonctionnement des services économiques vitaux de la nation et notre capacité de disposer de structures technologiques et militaires fonctionnelles sont parties intégrantes et indispensables de la sécurité nationale

Le fonctionnement des services économiques vitaux de la nation et notre capacité de disposer de structures technologiques et militaires fonctionnelles sont parties intégrantes et indispensables de la sécurité nationale. 

C’est d'autant plus vrai dans notre XXIe siècle de technologies duales. La guerre en Ukraine en donne la preuve tous les jours. En janvier, Volodimir Zelenski a ainsi nommé ministre de la Défense Mykhaïlo Fedorov, un entrepreneur de la tech âgé de 34 ans et spécialiste des drones. Une telle conjonction des niveaux sécuritaire et économique, imposée par l’urgence, représente un changement sismique dans les pratiques, encore impensable il y a peu, et qui redéfinit notre cadre de pensée par la force des choses.

IM - Le défi de l'adaptation est donc majeur ?

GRB - Il faudra y répondre en trois étapes. Aujourd’hui, nous en sommes seulement au niveau de la prise de conscience, mais elle a bel et bien commencé : la sécurité économique est devenue un sujet de préoccupation (on peut penser aux notes Flash que publie régulièrement la DGSI sur l’ingérence économique), notamment pour les chefs d’entreprises à vocation régalienne.

Le niveau 2 sera celui de la mise en place d’une stratégie nationale proprement dite. Pour l’heure, la sécurité économique n’est pas traitée au bon niveau : s’il existe des services qui traitent des différents volets de la contre-ingérence économique (le SISSE au ministère de l'Économie, la DGSE et la la Direction du renseignement de la sécurité et de la défense, au sein du ministère des Armées), il n’y a pas de stratégie intégrée, et donc d’approche globale. Notre dispositif doit monter en puissance à la mesure de l’augmentation des menaces.

Le dernier niveau serait celui d’une préparation de toute la société, en augmentant le niveau de conscience de nos concitoyens sur ces sujets. Les travaux sur l’esprit de défense témoignent d’une prise en compte de cette vulnérabilité sous l’angle militaire. D’où le choc suscité dans l’opinion publique par les mots du chef d’État major français, Fabien Mandon, au Congrès des maires de France le 19 novembre 2025 : il a alerté sur le péril d’un défaut de "force d’âme" et sur le risque de "flancher" face à la possibilité de conflit armé, en appelant les Français à se préparer à "perdre leurs enfants" et à "souffrir économiquement". Mais n’oublions pas que la sécurité économique et l’esprit de défense ont un point commun : ils constituent deux cibles à travers lesquelles un adversaire peut chercher à déstabiliser un pays en temps de paix. La menace sécuritaire concerne bel et bien aussi les entreprises, qui pourraient ne plus fonctionner en mode nominal. Il faut donc préparer la résilience de notre activité économique également sous cet angle.

IM - Le parallèle avec la conflictualité militaire est éclairant : les atteintes à la sécurité économique se déroulent en temps de paix, le champ économique est donc un terrain de conflictualité du temps de paix. Dans ces conditions, la réponse doit être globale et intégrée ?

GRB - En France, bien que les exercices militaires soient fréquents (je pense à Orion, un exercice militaire interarmées et interallié organisé tous les trois ans sur notre territoire, afin de simuler un engagement majeur multidomaines et dont le dernier vient de s’achever), ils n’ont pas leur pendant dans le civil : cela consisterait à scénariser une perte majeure d’approvisionnement ou la déstabilisation des nœuds de transport et de commandement. Évidemment, il est difficile de s’exercer à la paralysie du pays entier, mais à l’échelle régionale, ce serait plus facilement envisageable. Certains alliés montrent l’exemple avec des préparations qui intègrent les problématiques civiles et militaires à parts égales. Les Britanniques organisent ainsi des wargames qui unissent le Conseil de sécurité nationale et le Secrétariat au Trésor pour simuler des crises. Les signaux géopolitiques indiquent qu’il faut se préparer à ce type d’éventualité et que l’économie fait partie d’un théâtre d'opérations hostiles de plus en plus élargi. La Russie par exemple teste de manière multiforme les pays auxquels elle s’attaque, en cherchant à les déstabiliser dans la durée, depuis les ingérences numériques jusqu’aux perturbations du climat démocratique. Pour marquer les agissements de l’adversaire et rehausser l’esprit de défense, il serait souhaitable de déclassifier davantage d’éléments pour les apporter comme pièces à charge dans le débat public. Il est normal que les services concernés, au ministère des Armées, voire les Affaires étrangères, soient réticents, c’est compréhensible du fait de la sensibilité de certains dossiers. Mais il n’en demeure pas moins que si on souhaite une meilleure mobilisation des Français, il faut qu’ils soient mieux informés de la réalité des menaces. 

IM - Les ingérences font intervenir un État adverse : est-ce à dire que le niveau étatique est le bon niveau de réponse, ou faut-il inclure d’autres acteurs ? 

Dans un contexte de post-globalisation, dès lors que les entreprises tendent à être considérées comme relevant de l’intérêt des États, elles peuvent être instrumentalisées. 

GRB - On a cru que les déstabilisations entre États relevaient d’une époque à laquelle une "mondialisation heureuse" avait mis fin. Elles reviennent en force. Mais on assiste aujourd’hui non seulement aux opérations d’État contre État, mais aussi à des opérations de déstabilisation menées via des proxies, dont certains d’ailleurs n’agissent pas toujours consciemment (certaines ONG ou entreprises pouvant être manipulées par des États hostiles désireux de politiser certains enjeux). La capitalisme d’État est aussi un levier de pression, par exemple aux États-Unis, où, en rupture avec leur traditionnelle politique libérale, se multiplient les prises de participation directes de la puissance publique dans les entreprises. Soyons bien conscients que dans un contexte de post-globalisation, dès lors que les entreprises tendent à être considérées comme relevant de l’intérêt des États, elles peuvent être instrumentalisées.

IM - Comment améliorer la résilience des entreprises ? Quels sont les formats aptes à les sensibiliser ?

GRB - Plusieurs solutions sont mises en œuvre. Les entreprises intègrent parfois directement une fonction de veille stratégique et géopolitique au niveau de leur direction de la sécurité, au-delà de la seule sécurité des biens et des personnes. De plus en plus, d’anciens militaires rejoignent les entreprises ou les conseillent via des agences spécialisées. Ce n’est pas inutile, mais ce n’est pas la bonne échelle : comme le préconise le rapport que j’ai remis à la Présidence, il faut resserrer les liens entre les entreprises et le monde de la sécurité économique publique, c’est-à-dire de la sécurité nationale, de façon beaucoup plus globale.

Or, pour ce faire, il manque à la France d’avoir identifié ce qui était vital pour le pays. C’est un préalable à toute stratégie de résilience. Il existe certes une liste classifiée d’opérateurs vitaux, mais elle n’est pas assez systématique. On a besoin d’une cartographie déterminant quels sont les besoins essentiels du pays, qui prenne en compte différents seuils de tension. Quelles sont nos dépendances ? Comment les technologies sont-elles protégées des ingérences étrangères ?

Parler de résilience ne signifie pas qu’il faille tout fabriquer en France, mai il faut une approche intelligente qui intègre le paramètre de la redondance : ce n’est pas la même chose de ne pas fabriquer tel composant en France si l’on peut s’approvisionner au Portugal ou en Italie, ou si le composant en question n’est plus du tout fabriqué en Europe.

IM - Il est parfois aisé d’affirmer que la sécurité économique est l’autre nom du protectionnisme. Dans quelle mesure peut-on concilier un modèle ouvert et attractif et la sécurité de nos intérêts ?

GRB - Je l’ai dit ailleurs, et je le dis de nouveau : il faut "trouver le bon équilibre entre 'Choose France' et 'Protect France'". D’un côté, loin d’adopter une posture de repli protectionniste ou d'empêcher les investissement, la France, où la profondeur de ses capitaux est insuffisante et qui ne dispose que d’un marché de 69 millions de consommateurs, doit soutenir la place de ses entreprises dans la globalisation ; elle doit parallèlement connaître ses dépendances et choisir ses combats pour y remédier. Le Made in France à 100 %est impossible. Pour l’instant, on se contente de recenser les technologies critiques, sans arbitrage. Il faut concentrer les moyens en fonction d’une vision stratégique, c’est la condition de toute politique industrielle. Nous devons sélectionner strictement 7 ou 8 technologies stratégiques qui nous manquent, et mettre tout en œuvre pour nous rendre capable de les produire - par exemple en conditionnant des accès au marché français pour les entreprises chinoises à la mise en place de joint ventures avec transfert de technologies.

Cette approche défensive doit aller de pair avec une approche plus offensive, en ménageant des options de rétorsions ou de négociation. Nous en avons les moyens : par exemple, nous pouvons alléguer une véritable souveraineté industrielle en matière de câbles de télécoms sous-marins car environ un tiers de la flotte mondiale de câbliers est contrôlé par des acteurs français, et ils ont été intégrés à la flotte à caractère stratégique par décret en 2017.

IM - Quelle place accorder à la sécurité économique dans notre stratégie de sécurité nationale ? Quelle méthode d’élaboration permettrait de garantir cette bonne intégration ? 

La France a trop souvent tendance à considérer qu’un chef d’entreprise ne peut défendre que des intérêts privés. Au contraire, une forme de patriotisme existe et il peut être mobilisé.

GRB - La sécurité économique doit être traitée sur un pied d’égalité avec les autres secteurs de la sécurité nationale et il convient donc d’associer à son élaboration des acteurs venus des entreprises - plusieurs, réunis autour d’un comité, pour éviter les biais individuels. Les services de renseignement doivent construire des liens significatifs avec les secteurs économiques stratégiques. Nous avons besoin d’un organe permanent, mêlant des praticiens de l’économie et de l'administration et échangeant régulièrement avec des acteurs économiques en responsabilité, qui aient reçu une habilitation. Ce serait l’équivalent du PIAB [President's Intelligence Advisory Board] du temps de l'administration Obama. La France a trop souvent tendance à considérer qu’un chef d’entreprise ne peut défendre que des intérêts privés. Au contraire, une forme de patriotisme existe et il peut être mobilisé.

IM - Pour autant, la globalisation peut brouiller les frontières traditionnelles de l’économie ; comment savoir si un acteur économique est purement national ?

GRB - Parler de sécurité économique, c’est indirectement poser la question de la nationalité des entreprises. Reste-t-elle un paramètre opératoire, dans une économie mondialisée où une majorité des actionnaires ainsi que du Conseil d'administration ne sont pas pas de la même nationalité que leur entreprise, et où les salariés, les fournisseurs et les clients sont mondiaux ? In fine, ce qui fait foi, c’est de voir vers qui une entreprise se tourne en cas de difficulté (judiciaire, économique…). Que la solution de dernier recours soit Bercy peut servir de pierre de touche pour signaler que l’entreprise est bel et bien française… 

IM - Vous avez remis un rapport au président de la République il y dix-huit mois : pour autant que vous puissiez en parler, certaines de vos recommandations se sont-elles traduites dans des mesures concrètes ? Jugez-vous que les acteurs sont davantage conscients des enjeux ?

GRB - Il n’y a pas eu de réorganisation structurelle mais un ensemble d’améliorations continues. Certaines réformes souhaitables (création d’un statut d’habilitation civile par exemple) requièrent de passer par la voie législative mais la voie parlementaire reste bloquée en raison du contexte politique. En revanche, les bonnes pratiques se diffusent de plus en plus au niveau des entreprises ou de l’État

IM - Quel système existant vous semble le plus abouti et pourrait servir de modèle ?

GRB - La sécurité économique ne se pense pas de la même façon dans le monde démocratique et dans les régimes autoritaires. Parmi les démocraties, Israël présente sans doute le modèle le plus abouti, avec une fusion quasi existentielle des sujets économiques et sécuritaires, mais cela ne se comprend que selon une histoire et des contraintes tout à fait spécifiques que la France ne peut, ni ne doit, reproduire.

Le monde anglo-saxon offre un exemple intéressant : la perméabilité entre les grands dirigeants économiques et le monde de la sécurité économique étatique y est bien plus élevée. Le ministère de la Défense britannique accueille en son sein un Bureau indépendant, sorte de conseil consultatif où siègent des personnalités économiques. Il s’apparente au PIAB américain que j’ai déjà évoqué. Sa composition est publique mais pas ses travaux. C’est la preuve que le monde des affaires peut collaborer avec l’État, sans qu’il faille analyser cela au prisme du conflit d’intérêt.

IM - Effectivement, le Livre blanc de 2008, en évoquant la redéfinition des grandes fonctions stratégiques et la réorganisation des pouvoirs publics, recommandait, en plus de la création d’un Conseil de défense et de sécurité nationale, la constitution d’un conseil consultatif comprenant des personnalité civiles : "l’État doit organiser sa relation avec les opérateurs publics et privés ainsi qu’avec la société civile", et précisait que "cette fonction stratégique inclut, en tant que volets essentiels, la formation des hommes, la préparation des entreprises et la communication publique, qui doivent accroître la résilience globale de la société française."

L’État n’a pas le monopole de l’intérêt général, mais en est le dépositaire et le garant. L’entreprise agit dans l'intérêt de ses actionnaires, mais contribue aussi à l’intérêt général.

GRB - Les résistances françaises sont fortes : nous avons un biais culturel, qui nous fait considérer qu’à l’État revient la défense de l’intérêt général, et qu’à l’entreprise échoit celle des intérêts privés. Cela revient à signer l’arrêt de mort de toute stratégie de sécurité économique ! Cette vision en silos a été provisoirement remise en cause lors de la pandémie de Covid - historiquement, la menace commune oblige à "l’union sacrée" - mais la vieille suspicion est revenue au galop. Or, les entreprises ont leurs intérêts particuliers, mais elles ont aussi à cœur l'intérêt général, et inversement, il est de l’intérêt général que l’économie française soit performante. L’État n’a pas le monopole de l’intérêt général, mais en est le dépositaire et le garant. L’entreprise agit dans l'intérêt de ses actionnaires, mais contribue aussi à l’intérêt général.

IM - Peut-on penser la sécurité économique au niveau européen ?

Il existe un commissaire européen au Commerce et à la Sécurité économique, le Slovaque Maroš Šefčovič (social-démocrate) et certains aspects de la sécurité économique sont des compétences européennes exclusives, à commencer par la politique commerciale (droits de douane, accords commerciaux) ou les sanctions économiques (système de sauvegarde, mesures de rééquilibrage avec droits de douane additionnels, règlement anti-coercition). Mais les compétences associées à la sécurité économique sont dans leur majorité des compétences nationales (sécurité nationale, renseignement économique).

La plupart des autres aspects de la sécurité économique relève des compétences partagées, comme le contrôle des investissements étrangers, régi par le règlement sur le filtrage des investissements directs étrangers de 2019. Il prévoit un système d’alerte entre États membres concernant des investissements jugés préoccupants et un seuil minimal d’exigences obligatoire au niveau national sur la sécurité des IDE, et il donne à la Commission la possibilité d’émettre un avis en cas d’investissement portant atteinte à la sécurité de plus d'un État membre. Ce règlement a été revu avec des exigences à la hausse en décembre 2025, avec une adoption en avril 2026 : le filtrage des IDE est désormais obligatoire dans certains domaines stratégiques (biens à double usage et les équipements militaires, technologies "hypercritiques", matières premières critiques, entités critiques dans le domaine des infrastructures énergétiques, de transport et numériques, infrastructures électorales), le système d’alerte sera renforcé entre États membres et la Commission a annoncé un projet de directive européenne afin de conditionner les investissements étrangers dans les secteurs risqués.

L’UE est donc un niveau incontournable de la sécurité économique. Mais cela ne peut effacer la réalité : même s’il est souhaitable de travailler ensemble, par exemple via la mise en place de doctrines communes vis-à-vis de certains investissements américains ou chinois, les pays européens et leurs entreprises se font de la concurrence et n’ont pas les mêmes intérêts. En Europe, les différents États se disputent l’opportunité d’accueillir tel ou tel site de production, telle ou telle usine dont on espère qu’elle revivifiera un bassin d’emploi.

De plus, tous les États n’en sont pas au même niveau en matière de culture du renseignement économique. Elle est ancienne dans certains pays, dont la France - héritage gaullien - ou le Royaume-Uni, mais ce n’est pas la règle. On comprend aisément pourquoi : la notion même de sécurité économique a peu de sens dans un pays de deux millions d’habitants, où les entreprises ne peuvent se tourner vers leur marché intérieur, où la souveraineté économique est peu pertinente et où il existe moins de grands acteurs industriels et technologiques. La sécurité économique est un sujet crucial à partir d’un certain seuil de population et de richesse. On peut l’aborder au niveau européen mais pas à 27 : seulement entre "grands pays". Une autre difficulté est celle de la frontière offensive : les Européens peuvent se mettre d’accord pour défendre leurs entreprises; mais qu’en est-il quand il s’agit de mener des politiques offensives ?

La sécurité économique est ainsi un rappel du caractère indépassable de notre souveraineté nationale, même si elle peut être abordée de manière polymorphe et concertée.

Propos recueillis par Hortense Miginiac
Copyright Behrouz MEHRI / AFP
 

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