AccueilExpressions par Montaigne[Poutine et les technocrates libéraux] - De la présidence Eltsine à l’annexion de la Crimée, les...La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne qui donne aussi la parole à des contributeurs externes. Russie Vie démocratique01/07/2026ImprimerPARTAGER[Poutine et les technocrates libéraux] - De la présidence Eltsine à l’annexion de la Crimée, les espoirs déçus (1991-2014)Auteur Bernard Chappedelaine Ancien conseiller des Affaires étrangères Au tournant des années 1990, une fenêtre d’opportunité s’est ouverte en Russie : avec la chute de l’URSS, un mouvement réformateur a tenté de s’imposer en s’inspirant du modèle occidental mais la Russie, passée du tsarisme au soviétisme, ne disposait pas d’une tradition libérale sur laquelle s’appuyer. L’échec des efforts menés sous la présidence Eltsine (1991-1999) fut instrumentalisé par Poutine pour asseoir son pouvoir. Agenda des réformes et montée de l'autoritarisme : comment ces dynamiques se sont-elles conjuguées ? Quelle a été l’influence des libéraux, dont certains ont été proches de Poutine, et quel bilan fut celui de Medvedev ? Dans un diptyque, Bernard Chappedelaine revient sur la place des technocrates libéraux en Russie depuis les années 1990. Épisode 1 : espoirs déçus et occasions manquées. L’héritage décrié des années 1990 Le libéralisme en tant que tradition philosophique et courant politique est incontestablement présent en Russie (comme en témoigne l’étude de Paul Robinson, Russian Liberalism), mais force est de constater que son empreinte sur l’histoire de ce pays est restée limitée. Une opportunité s’était pourtant présentée au tournant des années 1980-90, qui mena à l’effondrement de l’Union soviétique en décembre 1991 : la Russie se trouvait dans une situation singulière et, avec une population rejetant le système communiste, le modèle occidental apparaissait aux yeux de beaucoup comme la seule alternative praticable. Les nouveaux dirigeants durent se confronter simultanément à des tâches d’ampleur - reconstitution d’un appareil d’État, d’une nation et d’une économie - sans pouvoir, comme d’autres pays d’Europe centrale et orientale, prendre appui sur des périodes démocratiques et libérales de l’histoire de leur pays.Sous la présidence Eltsine (1991-1999), le démantèlement des structures et de l’idéologie communistes s’accompagna d’un processus de processus de privatisation de l’économie très contestéSous la présidence Eltsine (1991-1999), le démantèlement des structures et de l’idéologie communistes s’accompagna d’un processus de processus de privatisation de l’économie très contesté : organisé par Egor Gaïdar et Anatoli Tchoubaïs, il soumit en réalité l’État russe à des féodalités ("les oligarques"). Bien que ceux qu’on appelle alors les "jeunes réformateurs" n’aient dirigé le gouvernement russe guère plus d’un an - Egor Gaïdar (juin/décembre 1992) ; Serguei Kirienko (mars/août 1998) - ils sont associés dans l’esprit des Russes à ce "chaos" des années 1990, caractérisé par l’appauvrissement, la criminalité et par un État défaillant, qui aboutit en août 1998 au défaut de paiement de la Russie sur sa dette extérieure. Leur stratégie est inspirée d’une vision " économiste " de la société et procède de la conviction que l’instauration du marché engendrera des institutions démocratiques. Comme l’explique Gulnaz Sharafutdinova dans "The red Mirror", le régime Poutine instrumentalise rapidement les "terribles années 1990" ("лихие девяностые") pour décrédibiliser les libéraux et leurs valeurs et pour faire des Russes les victimes des menées occidentales, sans chercher à valoriser l’acquis historique que constituent l’émancipation des peuples soviétiques et la sortie du communisme. Les Libéraux et les deux premiers mandats de Vladimir PoutineC’est à Anatoli Tchoubaïs et à Alexeï Koudrine, qui travaillait également à la mairie de Saint-Pétersbourg en tant que responsable des finances de la ville, que Vladimir Poutine doit son affectation à l’administration présidentielle en 1997, raconte Mikhail Zygar dans All the Kremlin's men. Une fois élu à la tête de l’État, Vladimir Poutine nommera Alexeï Koudrine ministre des Finances, poste qu’il conservera jusqu’en 2011. Guerman Gref, autre libéral issu lui aussi du cercle de Saint-Pétersbourg, rédige le programme économique de Vladimir Poutine pour l’élection présidentielle de 2000, et devient ministre de l’Économie. Dans ses premières années au Kremlin, le président russe maintient l’agenda des réformes, mais les premiers signes d’autoritarisme se manifestent sous les mots d’ordre du rétablissement de la "verticale du pouvoir" et de la "dictature de la loi". Boris Berezovski (qui a contribué au choix de Vladimir Poutine comme successeur de Boris Eltsine, et Vladimir Gousinski) se voient privés de leurs chaînes TV (ORT et NTV) et tous deux quittent la Russie. Les prérogatives des gouverneurs sont progressivement rognées, ils sont placés sous la tutelle de plénipotentiaires ("super-préfets") du Président, perdent leur siège à la Chambre Haute (le Conseil de la Fédération) et bientôt ne sont plus élus par la population. L’arrestation en 2003 de Mikhaïl Khodorkovski, l’homme le plus riche de Russie, et la confiscation de sa compagnie pétrolière Youkos, rachetée par Rosneft, envoient un signal clair à ceux qui nourrissent des ambitions politiques et contestent le pouvoir de Vladimir Poutine. Sa condamnation à une lourde peine de prison marque une étape importante dans le durcissement du système Poutine, qui provoque la démission d’Alexandre Volochine, le chef de l’administration présidentielle qui avait auparavant servi Boris Eltsine. Il est remplacé par Dmitri Medvedev, juriste et ancien collaborateur de Vladimir Poutine à Saint-Pétersbourg. Les partis libéraux d’Anatoli Tchoubaïs et de Grigori Iavlinski ne sont plus représentés à la Douma après les élections de décembre 2003. Quand Vladimir Poutine en 2004 entame son deuxième mandat, il n’y plus guère de doutes sur la direction qu’il entend faire prendre à la Russie. La politologue Lilia Shevtsova retrace les réactions des libéraux à cet autoritarisme croissant. Egor Gaïdar, principal artisan des réformes économiques des années Eltsine, commence à critiquer son refus de mettre sur pied des institutions réellement démocratiques, une "erreur stratégique, que la société paiera pendant des décennies". Il s’abstient toutefois de critiquer l’intervention de l’armée russe en Géorgie en 2008 et disparaît prématurément en 2009. Boris Nemtsov entre dans l’opposition dont il devient la figure la plus populaire, il est l’une des rares personnalités russes à condamner l’annexion de la Crimée en 2014 et est assassiné l’année suivante, non loin du Kremlin. Toutefois, la plupart des figures du courant libéral continuent d’exercer des responsabilités au sein de l’État, devenant ce qu’on appelle des "libéraux systémiques" ("системные либералы"). En 2007, Guerman Gref, remplacé au ministère de l’Économie par Elvira Nabioullina, prend la tête de la Sberbank et transforme l’ancienne Caisse d’épargne soviétique en une banque moderne, technologiquement très avancée. Anatoli Tchoubaïs préside de 2001 à 2008 l’entreprise RAO EES qui privatise partiellement le marché de l’électricité en Russie, puis prend la tête de ROSNANO spécialisé dans les hautes technologies. Sergueï Kirienko prend la tête de ROSATOM en 2007 et fait de cette entreprise un acteur important du nucléaire civil sur le plan mondial. En 2010, Alexeï Koudrine est distingué comme le ministre des Finances de l’année par Euromoney, un magazine britannique. Pendant ces années, la Russie bénéficie des cours élevés du pétrole sur les marchés mondiaux, ce qui permet le remboursement de l’essentiel de la dette extérieure et une hausse des budgets publics. La pression sur l’État afin de poursuivre les réformes s’affaiblit. L’action des "libéraux systémiques" permet d’amortir les effets de la crise financière de 2008, qui touche néanmoins sévèrement la population russe et qui a aussi pour conséquence d’accentuer l’emprise de l’État sur l’économie.Les espoirs déçus de l’intermède MedvedevLa présidence Medvedev (2008-2012) déçoit les partisans d’une modernisation de la Russie et d’une libéralisation des institutions politiques. Choisi par Vladimir Poutine pour en réalité assurer son intérim à la tête de l’État russe, car jugé plus loyal que Sergueï Ivanov (disparu le 26 juin 2026 dernier) Dmitri Medvedev, jusque-là chef de l’administration présidentielle, explique, notamment dans un article publié fin 2009 ("En avant, la Russie !"), que le pays doit rompre avec son passé de fournisseur de matières premières ("le gaz et le pétrole sont notre drogue"), caractérisé par une corruption endémique, par une sphère sociale "à moitié soviétique" et par un mode de gouvernement paternaliste. Mais ses critiques de la condamnation de Mikhaïl Khodorkovski restent sans suite. Son projet-phare de construction d’un parc de haute technologie ("Skolkovo") sur le modèle de la Silicon Valley bénéficie d’un financement modeste. Ses tentatives de privatisation de grandes entreprises publiques (Rosneft…) n’aboutissent pas. Les appels d’Alexeï Koudrine à organiser des élections libres ne peuvent que susciter l’inquiétude de Russie unie, le parti au pouvoir, et de Vladimir Poutine : ils restent lettre morte. Sur le plan international, Dmitri Medvedev adopte une attitude plus ouverte vis-à-vis de ses partenaires occidentaux, qui permet la conclusion du traité new START avec l’administration Obama, mais ses années au Kremlin sont surtout marquées par l’intervention militaire russe en Géorgie en 2008, qui témoigne d’une volonté révisionniste et agressive de Moscou sous couvert de la défense de populations de régions irrédentistes (Abkhazie, Ossétie du sud), prétendument menacées d’un "génocide"- argument également utilisé quelques années plus tard contre l’Ukraine. La piètre performance de l’armée russe en Géorgie conduit aussi, les années suivantes, à une forte hausse du budget de la Défense russe, facilitée par la hausse des cours des prix du pétrole. Le tournant conservateur de 2011-2012L’annonce par Dmitri Medvedev, lors du congrès de Russie unie, qu’il renonce à briguer un deuxième mandat et appelle à voter en faveur de Vladimir Poutine surprend et déçoit les milieux libéraux, ceux qui espéraient la poursuite des réformes dénoncent une capitulation. En septembre 2011, l’annonce par Dmitri Medvedev, lors du congrès de Russie unie, qu’il renonce à briguer un deuxième mandat et appelle à voter en faveur de Vladimir Poutine surprend et déçoit les milieux libéraux, ceux qui espéraient la poursuite des réformes dénoncent une capitulation.Ce "roque" [coup aux échecs, qui consiste à déplacer simultanément le roi et une tour pour mettre le roi à l’abri] qui voit Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev échanger leurs postes, suscite dans les grandes villes russes des manifestations, inédites depuis 1991: la classe moyenne refuse le retour au Kremlin de celui qui est alors Premier ministre et dénonce les fraudes électorales massives lors de l’élection de la Douma. C’est alors qu’Alexeï Navalny, avec sa formule, qui fustige Russie unie comme le "parti des voleurs et des escrocs", gagne en popularité. À Moscou, des dizaines de milliers de personnes se réunissent en décembre 2011 place Bolotnaïa. Le pouvoir redoute un scénario comparable à celui des "printemps arabes", fomenté par les Occidentaux. Alexeï Koudrine, qui a déjà annoncé qu’il ne ferait pas partie d’un gouvernement Medvedev, va à la rencontre des manifestations et tente de jouer un rôle de médiateur. Une partie de l’administration présidentielle soutient en effet le mouvement.Vladislav Sourkov, qui fut pendant la décennie 2000-2010 l’éminence grise de Vladimir Poutine et dont la stratégie reposait sur les classes moyennes, quitte le Kremlin, de même que Gleb Pavlovski, le spécialiste en "technologies politiques", qui devient un opposant.Vladimir Poutine est désormais allergique à la réforme au nom de l’impératif de "stabilité". En 2011-2012, analysent Ivan Krastev et Stephen Holmes, la Russie entre dans un "moment illibéral", le "simulacre démocratique" a perdu de son utilité aux yeux des dirigeants russes, qui recourent à une "violente parodie nourrie de ressentiment, un style d’imitation ouvertement hostile et intentionnellement provocateur". Vladimir Poutine fait prendre à son pays un "tournant conservateur", met l’accent sur la défense des "valeurs traditionnelles" et en vient à définir la Russie comme un "État-civilisation" afin d’affirmer sa singularité et se protéger de l’influence jugée déstabilisatrice d’un Occident, qui a, selon lui, trahi ses valeurs.Ce tournant se traduit par l’adoption d’un arsenal législatif répressif, qui remet en cause certaines réformes de l’ère Medvedev. Les activités du parc technologique de Skolkovo sont soumises aux investigations du puissant comité d’enquêtes. L’économiste Sergueï Guriev fait également l’objet de poursuites judiciaires et quitte la Russie en 2013. Alexeï Koudrine rejoint quant à lui l’Université de Saint-Pétersbourg, même s’il ne rompt pas pour autant avec le pouvoir en place : en 2018, il sera nommé Président de la Chambre des Comptes. Les "libéraux systémiques" demeurent présents dans les rouages du pouvoir, particulièrement dans le "bloc économique" du gouvernement. C’est Elvira Nabioullina, dont le mari, Iaroslav Kouzminov, préside la Haute École d’économie, bastion des Libéraux russes, qui est nommée en 2013 à la tête de la Banque centrale de Russie, alors beaucoup redoutaient l’arrivée de Sergueï Glaziev, représentant d’un courant étatiste et conservateur. Les technocrates libéraux ne peuvent cependant que s’inquiéter de l’autoritarisme croissant du régime. En octobre 2014, lors du forum d’investissement "Russia calling !", Guerman Gref dénonce comme "une tragédie personnelle" l’arrestation de l’oligarque Evtouchenkov, le dirigeant du conglomérat Sistema. "On ne peut motiver les gens avec le Goulag. Je ne veux pas faire la queue pendant deux heures devant l’ancienne Sberbank soviétique", déclare-t-il. L’ancien ministre de l’Économie affirme que "la cause principale de l’effondrement de l’URSS a été l’incompétence économique des dirigeants soviétiques" et de rappeler la vulnérabilité du pays envers les prix du pétrole, hier comme aujourd’hui. Il est vrai que ces critiques émanant de l’un des principaux représentants des technocrates libéraux interviennent au lendemain de l’annexion de la Crimée en mars 2014 qui les place face à des nouveaux dilemmes (à suivre). Copyright DMITRY ASTAKHOV / RIA NOVOSTI / AFPLe président Dmitri Medvedev et son Premier ministre Vladimir Poutine dans la résidence présidentielle de Sotchi, le 14 août 2009ImprimerPARTAGERcontenus associés à la uneSeptembre 2025Du libéralisme Retour aux sources pour réinvestir le bien communCet essai revisite le libéralisme, entre héritage et critiques, pour en défendre l’actualité. 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