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13/05/2026
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L’Arménie, entre multi-alignement et influence russe

L’Arménie, entre multi-alignement et influence russe
 Sossi Tatikyan
Auteur
Analyste en relations et sécurité internationales - doctorante à la Sorbonne nouvelle

Ce second volet d’un diptyque consacré à la politique étrangère de l’Arménie revient sur l'ombre planante de la Russie et le multi-alignement auquel s'essaie Erevan. L'Arménie, alliée historique de la Russie face à l’Azerbaïdjan soutenu par la Turquie, a suspendu sa participation à l’Organisation du traité de Sécurité collective sous parrainage de Moscou depuis 2022. Alors que la campagne des législatives de juin a commencé et que la Russie cherche à maintenir son influence dans le Caucase, Erevan veut faire preuve de pragmatisme, notamment concernant le Haut-Karabakh.

L'évolution de la politique étrangère et de sécurité de l'Arménie reflète une stratégie de diversification par le biais de partenariats stratégiques. Certains analystes évoquent un "pivot vers l'Ouest" mais d'autres rattachent plutôt le rapprochement avec l’UE d’une stratgéie de "hedging" [non-alignement via la multiplication de partenariats] pour l’Arménie, qui évolue dans un environnement géopolitique fragmenté, caractérisé par des centres de pouvoir concurrents et une fiabilité déclinante des alliances traditionnelles et des garanties de sécurité.

Cette stratégie s’est intensifiée depuis l’effondrement du Haut-Karabakh, que Pashinyan a interprété comme une opportunité de réduire la dépendance structurelle vis-à-vis de la Russie. Pendant trois décennies, la Russie avait instrumentalisé le conflit comme un levier de négociation géopolitique pour maintenir son influence dans le Caucase du Sud.

En Europe, cette stratégie s’étend au-delà de l’engagement avec les institutions de l’UE et la France pour englober un réseau croissant de partenariats bilatéraux. Parallèlement à l’UE et à la France, l’Arménie a établi des partenariats stratégiques avec les Pays-Bas, l’Allemagne et le Luxembourg, et les développe avec la Pologne, la Grèce et Chypre. En marge de la CPE, l’Arménie a aussi officialisé des partenariats stratégiques avec le Royaume-Uni et la Bulgarie, et a lancé un dialogue stratégique avec la Croatie.

Au-delà de l’Europe, l’Arménie a établi un partenariat stratégique clé avec les États-Unis. Ces derniers ont joué un rôle significatif dans la négociation de l’accord de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan avec l’Azerbaïdjan, même s’il n’a pas encore été signé, et dans le lancement de la "Route Trump pour la paix et la prospérité internationales", qui doit offrir un cadre pour concilier la demande de l’Azerbaïdjan d’un corridor vers son exclave du Nakhitchevan via l’Arménie avec la nécessité pour l’Arménie de préserver sa souveraineté. Les États-Unis ont également élargi leur coopération bilatérale avec l’Arménie, en mettant l’accent sur l’énergie nucléaire, l’intelligence artificielle et les semi-conducteurs, ainsi que sur la défense et la réforme de la police. Au niveau régional, la Géorgie est un partenaire stratégique malgré son recul en matière de démocratie, tandis que les relations avec l’Iran - bien que destinées à être officialisées au niveau stratégique - sont compliquées par le conflit en cours. Plus à l’est, l’Arménie a renforcé ses liens avec l’Inde, son principal partenaire de défense aux côtés de la France, tandis que son partenariat stratégique avec la Chine est essentiellement de nature économique. L’Arménie a également récemment officialisé un partenariat stratégique avec le Kazakhstan, membre à la fois de l’OTSC et de l’Organisation des États turcophones.

Pendant trois décennies, la Russie avait instrumentalisé le conflit comme un levier de négociation géopolitique pour maintenir son influence dans le Caucase du Sud.

Néanmoins, l’Arménie continue d’évoluer dans un environnement géopolitique contraignant où un désengagement complet de la Russie n’est pas envisageable à court terme. Les relations avec la Russie oscillent entre des tentatives de stabilisation des liens et des périodes de tension. L’approche qui se dessine est celle d’un rééquilibrage : réduire la dépendance tout en développant des partenariats alternatifs et en renforçant la flexibilité stratégique. Le déploiement de l’EUMA, ainsi que la coopération avec la France et l’Inde, ont contribué à réduire la dépendance de l’Arménie vis-à-vis de la Russie en matière de sécurité : la participation à l’OTSC est de facto suspendue depuis 2022, et les derniers gardes-frontières russes ont été retirés des postes-frontières arméniens en 2025. Cependant, la Russie maintient une base militaire à Gyumri, la deuxième plus grande ville d’Arménie, dont le rôle dans la sécurité de l’Arménie est de plus en plus remis en question et souvent considéré comme un handicap. L’Arménie reste membre de l’Union économique eurasienne (UEE), avec une dépendance économique structurelle persistante vis-à-vis de la Russie.


Considérés dans leur ensemble, ces développements indiquent l’émergence d’une architecture de partenariat à plusieurs niveaux. Plutôt que de s’aligner exclusivement sur un seul bloc, l’Arménie développe des relations différenciées remplissant diverses fonctions. Cette approche renforce la flexibilité et réduit la vulnérabilité, mais elle nécessite également une gestion prudente des attentes concurrentes et des compromis stratégiques, y compris le risque de surendettement et d’éventuels écarts par rapport aux engagements normatifs.


Les tensions entre les principaux partenaires et les frictions géopolitiques plus larges - entre la Russie et les acteurs euro-atlantiques, les États-Unis et l’Iran, l’UE et la Géorgie, la concurrence stratégique entre les États-Unis et la Chine, ainsi que les divergences récentes entre les États-Unis et leurs partenaires européens - compliquent encore davantage l’environnement extérieur de l’Arménie. Ces dynamiques exigent un ajustement continu de son positionnement au sein d’un paysage géopolitique de plus en plus complexe et contesté. Dans ce cadre diversifié, l’UE, la France et les États-Unis se distinguent comme les partenaires les plus importants et les plus stratégiques de l’Arménie.
 

Réaction russe aux sommets européens à Erevan

La rhétorique russe s’est intensifiée à la suite du sommet du Conseil de partenariat européen à Erevan, notamment en réponse à la présence du président Zelensky. Pashinyan a rencontré Zelensky, discuté de la coopération économique bilatérale et réaffirmé lors de son point presse d’après-sommet que l’Arménie n’était pas l’alliée de la Russie dans le contexte de la guerre en Ukraine. Dans le même temps, les remarques du président Macron selon lesquelles l’Arménie avait auparavant été perçue en Europe comme un "satellite de facto de la Russie" ont renforcé l’impression de Moscou que le sommet reflétait la réorientation géopolitique de l’Arménie. La décision de Pashinyan de ne pas assister au défilé du 9 mai à Moscou a encore souligné l’évolution du positionnement de l’Arménie.

La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a dénoncé une ligne "anti-russe" et euro-atlantique, en violation des engagements antérieurs de l’Arménie. Quelques jours plus tard, le président russe Vladimir Poutine a mis en garde contre les conséquences économiques si l’Arménie se rapprochait de l’UE, soulignant ses liens économiques au sein de l’Union économique eurasienne (UEE) et citant l’Ukraine comme exemple à ne pas suivre. Il a exhorté l’Arménie à clarifier son orientation stratégique et a suggéré d’organiser un référendum sur l’adhésion à l’UE, indiquant que, si l’Arménie choisissait la voie européenne, les relations pourraient évoluer vers un "divorce en douceur, civilisé et mutuellement bénéfique".

Il a exhorté l’Arménie à clarifier son orientation stratégique et a suggéré d’organiser un référendum sur l’adhésion à l’UE, indiquant que, si l’Arménie choisissait la voie européenne, les relations pourraient évoluer vers un "divorce en douceur, civilisé et mutuellement bénéfique".

Cette rhétorique participe de la guerre cognitive russe. L’appel à un référendum à ce stade est prématuré, car de tels scrutins ne sont généralement organisés qu’à la phase finale de l’adhésion, une fois les négociations achevées et le traité d’adhésion prêt à être ratifié. L’Arménie a exprimé ses aspirations à l’intégration à l’UE dans un projet de loi parlementaire, mais n’a pas officiellement déposé de demande d’adhésion. Le ministre des Affaires étrangères Ararat Mirzoyan a déclaré que, le moment venu, l’Arménie déciderait elle-même de la tenue d’un référendum.

Récits contestés et dynamique électorale

Cette rhétorique s’est accompagnée de déclarations de Moscou remettant en cause la légitimité des prochaines élections législatives arméniennes du 7 juin. L'opposition pro-russe accuse Bruxelles, Paris et Washington d'ingérence politique et de soutien au Premier ministre Nikol Pashinyan, citant comme manifestations de ce soutien le sommet du Conseil européen de l'énergie (EPC) à Erevan, le déploiement de la mission de partenariat de l'UE en Arménie (EUPM) et les visites de Macron et du vice-président américain J. D. Vance.

L'engagement croissant de l'Arménie auprès de l'UE est devenu un enjeu de la controverse politique nationale. Les discours extérieurs se croisent avec les dynamiques politiques internes en Arménie, où la question du Haut-Karabakh continue de polariser la société, la rendant particulièrement vulnérable à la manipulation. Comme l’a exprimé le ministre russe des Affaires étrangères Lavrov en 2025, les discours avancés par Moscou et les cercles pro-russes arméniens ont présenté l’EPC de Prague comme le moment où le Premier ministre Pashinyan a reconnu - prétendument encouragé par la France et l’UE - l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan, l’interprétant comme une "cession" du Haut-Karabakh.

Ce cadrage néglige l’incapacité de la Russie et de l’OTSC à respecter leurs engagements en matière de sécurité collective envers l’Arménie lors des incursions militaires de l’Azerbaïdjan en 2021-2022 sur le territoire internationalement reconnu de l’Arménie, qui ont entraîné des pertes humaines importantes et l’occupation d’environ 240 km² de zones frontalières arméniennes.

Ce cadrage néglige l’incapacité de la Russie et de l’OTSC à respecter leurs engagements en matière de sécurité collective envers l’Arménie lors des incursions militaires de l’Azerbaïdjan en 2021-2022 sur le territoire internationalement reconnu de l’Arménie, qui ont entraîné des pertes humaines importantes et l’occupation d’environ 240 km² de zones frontalières arméniennes. Il ignore également les dilemmes stratégiques difficiles auxquels sont confrontés tant l’Arménie que ses partenaires occidentaux lorsqu’il s’agit de faire passer l’intégrité territoriale de l’Arménie avant la protection du Haut-Karabakh. Enfin, il ignore l’acquiescement de la Russie face au recours à la force par l’Azerbaïdjan à l’automne 2020, la déclaration de Vladimir Poutine en novembre 2020 selon laquelle le Haut-Karabakh fait partie de l’Azerbaïdjan, ainsi que la complicité ultérieure des forces de maintien de la paix russes dans le blocus et la prise de contrôle militaire du Haut-Karabakh.


Ces discours sont désormais activement mobilisés dans la campagne électorale qui a officiellement débuté le 8 mai avec 19 partis enregistrés en lice. Le parti au pouvoir, Contrat civique, dirigé par Pashinyan, est la principale force en place, et deux grands candidats pro-russes - Samvel Karapetyan, un oligarque russo-arménien, et Robert Kocharyan, deuxième président de l’Arménie et ancien dirigeant du Haut-Karabakh - sont les principaux adversaires, aux côtés de petits partis pro-russes et pro-occidentaux et d’autres dont l’orientation n’est pas claire. Un reportage d'investigation (Blankspot, Suède) fait état des efforts russes visant à influencer le climat électoral et le discours politique à l'approche du scrutin. Si Pashinyan reste le favori, l'issue de ces élections cruciales n'est pas garantie.

La transition de l’Arménie vers une paix pragmatique

Les discours sur la souveraineté, la sécurité et l’identité, ainsi que sur la guerre et la paix, dominent le débat politique. La cause du retour des Arméniens au Haut-Karabakh, dissociée des contraintes géopolitiques actuelles, est brandie par l’opposition pour s’opposer à la décision du gouvernement de clore définitivement la question du Karabakh.

Les revendications révisionnistes et expansionnistes de l’Azerbaïdjan à l’égard de l’Arménie, associées à l’absence de progrès dans la délimitation des frontières et à la désoccupation attendue - mais incertaine - des zones frontalières arméniennes, alimentent à leur tour les perceptions de menace. Elles sont non seulement instrumentalisées par les forces pro-russes, mais génèrent également une inquiétude sociétale plus large, soulevant des doutes quant à l’authenticité et à la durabilité du processus de paix. La réforme constitutionnelle, y compris la proposition de supprimer les références à la Déclaration d’indépendance liées au Haut-Karabakh, est perçue comme une condition préalable imposée par l’Azerbaïdjan pour justifier le report de la signature de l’accord de paix, plutôt que comme un processus démocratique interne.

L’opposition présente également un faux choix entre l’alignement sur l’Union Russie-Biélorussie et l’exposition à l’hégémonie turco-azerbaïdjanaise, ce qui réduit l’éventail perçu des options politiques et décourage les approches pragmatiques en matière de normalisation et de diversification.

Dans le même temps, la rhétorique de l’opposition met en garde contre l’ "ukrainisation" de l’Arménie, faisant écho à Moscou, tandis que le parti au pouvoir met en garde contre la "biélorussisation", renforçant ainsi une vision polarisée de la trajectoire stratégique de l’Arménie.

Dans ce contexte, l’idéologie de la "véritable Arménie" du Premier ministre Pashinyan représente un glissement vers le pragmatisme, la souveraineté et l’adaptation à un contexte géopolitique en mutation. Elle reflète un abandon des récits ancrés dans les souvenirs de la patrie historique au profit d’une évaluation plus réaliste des capacités et des options stratégiques de l’Arménie, privilégiant la souveraineté et la paix plutôt que la justice historique et les droits de l’homme. En conséquence, le réalignement de la politique étrangère et de sécurité de l’Arménie est indissociable des contestations internes autour des récits d’identité, de souveraineté et de sécurité.
 

L’Arménie à la croisée des chemins dans un ordre géopolitique fragmenté

Les réunions d’Erevan illustrent à la fois la transformation de l’Arménie et la nature évolutive de l’engagement de l’Europe dans le Caucase du Sud au sein d’un système international fragmenté et d’un espace géopolitique contesté.

L’Arménie se repositionne en tant que plateforme d’interaction politique, économique et stratégique, tirant parti de la connectivité, de la diversification et de la modernisation technologique pour renforcer son autonomie. La France joue un rôle catalyseur, tandis que l’UE opère selon des approches à plusieurs niveaux et parfois divergentes, reflétant sa complexité institutionnelle. L’Arménie se trouve à un carrefour dont l’importance dépasse le contexte national, avec le potentiel de façonner le Caucase du Sud et sa place en Europe.

Copyright image : FREDERICK FLORIN / AFP

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