Expressions par Montaigne
29/07/2026

[La Coupe de notre monde] - Le grand jeu des nations

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[La Coupe de notre monde] - Le grand jeu des nations
 Raphaël Tavanti
Raphaël Tavanti
Chargé de projets - Économie

[1/2] Coupe du monde, ou notre monde vu en coupe ? Alors que la Coupe du Monde s'est achevée le 19 juillet par la victoire de l'Espagne sur l'Argentine, et que la FFF vient d’investir officiellement Zinédine Zidane pour succéder à Didier Deschamps comme sélectionneur de l'équipe de France, ce diptyque propose un commentaire sportif teinté de géopolitique. Le premier volet revient sur l'histoire intrinsèquement politique du football de nations, depuis son institutionnalisation par le Français Jules Rimet en 1930 jusqu'à aujourd’hui. Le football rejouerait les rapports de force internationaux ? À lire l'ambition, transformée en excellence compétitive, d'une Europe prescriptrice en matière de tactique et ferme dans sa détermination à faire respecter les règles, on module ce constat : le foot est peut-être moins un miroir qu'un modèle - à certains égards.

106ᵉ minute. Débarqué dans un calvaire d’eau et de braise, Nico Williams arrache le ballon d’une tête messianique en fond de surface. Dans la déchirure défensive argentine, il sert Ferran Torres qui ajuste son pied en première intention. Son ballon, suivi d’un regard synchrone par près de deux milliards de personnes, s’élève jusqu’à se nicher dans les combles du but. Le monde bascule. Sur le terrain, les Argentins se laissent tomber mutiques, épuisés de passion. Pour les deux Espagnols, cette revanche, dont tant d’exemples peuplent les récits populaires américains, intervient à l’issue d’une saison compliquée et d’un tournoi inégal. Elle s’inscrit dans une myriade de grandes et de petites histoires qui s’entremêlent, et qui font de la Coupe du monde un objet unique, passionnel, et donc politique.

Quelques jours après le dénouement, que reste-t-il de ce vertige ? Que peut nous apprendre cette Coupe du monde du sol historique, politique et affectif qui évolue sous nos pieds ? Toutes les éditions sont des arrêts sur image, et celle-ci fut aussi, à sa manière, la Coupe de notre monde : un monde dans lequel les règles sont battues en brèche, où les passions tristes reprennent le dessus, et dans lequel le phare européen brille d'une lumière qui n'éclaire guère plus que des lignes blanches. Retour sur une édition aussi politique que compétitive.

Le mirage du football apolitique

Lorsque Jules Rimet donne corps en 1930 au tournoi et à son premier trophée, il identifie le football, nouvellement professionnel, comme un moyen de rassemblement de tous les peuples, et lui donne le primat. Cette ambition internationaliste ne soustrait toutefois pas le rendez-vous à toute forme d’expression politique. Car Jules Rimet sait déjà ce que le monde tient désormais pour une formule galvaudée : le football de nations est intrinsèquement politique.

Cet aspect ne naît pourtant pas avec les sélections nationales, mais est consubstantiel au jeu depuis qu’il s’organise. Les premiers clubs qui sortent de terre en Angleterre dans la seconde moitié du siècle portent tous un héritage des villes, des classes et des communautés. Les premiers tournois permettent l’affrontement entre des institutions aux réalités socioculturelles antagonistes, que le sport permet de vectoriser dans un langage commun. On pensera à l’Old Firm de Glasgow, où Celtic et Rangers continuent de rejouer les fractures religieuses, nationales et sociales de l’Écosse, ou au Clásico espagnol, qui projette, dans l’affrontement entre le F.C. Barcelone et le Real Madrid, les tensions anciennes entre l’affirmation catalane et le pouvoir central.

Les premiers tournois permettent l’affrontement entre des institutions aux réalités socioculturelles antagonistes, que le sport permet de vectoriser dans un langage commun.

Pourtant, la charge politique s’exprime au plus fort dans le football de nations, qui compense les aspects lacunaires de son jeu par une implication émotionnelle collective. La tactique y est parfois moins travaillée, les automatismes plus fragiles, les collectifs moins éprouvés que dans les grands clubs. L’émotion, elle, s’y trouve démultipliée par la force représentative de onze joueurs, ambassadeurs le temps d’un match de l’histoire d’un pays, de l’idée qu’il se fait de lui-même. Au fond, la Coupe du monde souligne implicitement le besoin des populations de retrouver des espaces de communion, voire de sacré. En Argentine et au-delà, la figure de Messi, qui semble n’avoir jamais été aussi bien nommée, convoque des regards de dévotion qui l’écartent chaque jour un peu plus du monde des autres.

Dès les premières éditions, le Mondial voit se conjuguer football et politique. La Coupe du monde 1930 en Uruguay se déroule dans un pays démocratique, ouvert sur le progrès, qui a fait du sport un pilier de sa politique nationale, et de ses deux titres olympiques de football une carte de visite. L’Uruguay envoie un message de nature politique : le tournoi tombe cent ans après la première Constitution du pays. L'enceinte construite pour l'occasion, en six mois et sous la pluie, s'appelle le Centenario. Montevideo va jusqu'à payer la traversée et le séjour de toutes les délégations pour s'assurer que l'Europe soit partie prenante et il faudra encore que Jules Rimet s'y emploie en personne pour convaincre quatre équipes de monter à bord. 

Lors de l’édition suivante en Italie, le message est toujours politique, mais beaucoup plus lourd et menaçant : la compétition permet de projeter et de confronter les corps athlétiques fantasmés par le pouvoir fasciste, dans une préfiguration des Jeux olympiques de Berlin en 1936. Au-delà de la propagande, les deux éditions de 1934 et 1938 sont émaillées par des scandales de corruption arbitrale et de démonstrations politiques sur le terrain qui achèvent de confondre l’équipe nationale italienne et son système politique. La veille de la finale de 1938, comme pour déjouer toute prise de distance et rappeler la véritable nature de l’entreprise fasciste, Mussolini s’adresse à ses joueurs en ces termes : "Gagnez, ou mourez." Les Italiens, vêtus de noir, réalisent le doublé. Peut-être qu’Étienne Mattler, capitaine français de l’époque, devine la même alternative existentielle quelques années plus tard lorsqu’il troque le brassard pour la clandestinité et les réseaux de résistance. Lui aussi gagnerait.

En 1978, c’est au tour de l’Argentine des généraux de jeter un voile sur le tournoi. La junte militaire au pouvoir perçoit dans l’organisation du tournoi le moyen d’arracher le soutien d’un peuple entravé dans l’exercice de ses libertés et de ses joies. Les stades évasés peinent pourtant à faire oublier l’enfermement des geôles de torture et leurs cohortes de disparus. Pour la première fois depuis l’après-guerre, l’événement met aux prises les conceptions pacifistes et démocratiques de plusieurs pays et le dévoiement qu’en organise le pouvoir dictatorial. L’événement suscite l'émotion, notamment en France, où se pose la question de renoncer à l’aventure. Las. Les Bleus font le déplacement, et écartent d’un revers de la main les considérations éthiques et morales. Elle n’en fera pas davantage en Russie ou au Qatar, des décennies plus tard.

La Coupe du monde 2026 n’a pas échappé à l’expression des passions tristes. Parmi elles, la guerre des Malouines qui a opposé l’Argentine et le Royaume-Uni en 1982, reculée loin dans les mémoires continentales européennes, mais à vif dans celle des Argentins, dont le destin croisé avec le football semble ne jamais devoir se distendre depuis un quart de finale de juin 1986, au cours duquel Diego Maradona était parvenu à inscrire à la fois le but le plus beau et le plus scandaleux de l’histoire de son sport : dans une ambiance incandescente, quatre ans après le conflit, le plus grand joueur du monde marque une première fois de la main, dans une action que l’on excusera par une formule passée depuis à la postérité : “C’était la main de Dieu.” Huit minutes plus tard, il inscrit l’autre plus grand but de l'histoire, valable cette fois, en remontant tout le terrain et en effaçant les joueurs anglais un à un jusqu'au gardien. 

Quarante ans plus tard, à l’issue d’une demi-finale enfiévrée, des joueurs de l’Albiceleste (dont le nom rappelle les bandes blanches et bleues du drapeau argentin) exhibent une bannière frappée de l’inscription "Las Malvinas son Argentinas", à l’encontre de toutes les règles édictées par la FIFA. Du côté des perdants, le conflit est mobilisé jusqu’au Premier ministre pour invoquer la supériorité sur l’autre : "World Cup might not be ours but Falklands are". Rien de nouveau. En 1966 déjà, le matin de la grande finale opposant l’Angleterre sur son sol à la sanglante Allemagne de l’Ouest, le journaliste Vincent Mulchrone s’exprimait dans les colonnes du Daily Mail : "Il se pourrait bien que les Allemands nous battent à notre sport national aujourd’hui. Ce ne serait que justice, nous les avons battus deux fois au leur." 

La Coupe du monde 2026 n’a pas échappé à l’expression des passions tristes.

Avant la finale, dans une séquence aux pesanteurs de Guerre froide, le président argentin Javier Milei, ouvertement favorable à la cause israélienne, reçoit le soutien personnel de Benyamin Netanyahou. La veille du match, le Premier ministre israélien reçoit à Jérusalem l'ambassadeur d'Argentine, paré d’un maillot de l'Albiceleste, et adresse un message vidéo à l’attention de son homologue et ami. En miroir, à Gaza, des familles se rassemblent devant des écrans de fortune et des cafés pour soutenir l'Espagne afin de manifester leur gratitude à l’égard de la ligne particulièrement ferme défendue par Pedro Sánchez, pour l'embargo sur les armes, et pour le drapeau palestinien brandi par Lamine Yamal sur le bus de la Liga. Au coup de sifflet final, l'Autorité palestinienne écrit au roi Felipe VI, le Hamas félicite Madrid, Téhéran salue publiquement la Roja.

Le dernier empire européen

Non loin des lignes de fracture politiques, il est possible de voir s’exprimer un antagonisme culturel au niveau des sélections. En 2022, lors de la Coupe du Monde organisée en Corée et au Japon, Kylian Mbappé provoque l’ire en Amérique du Sud en évoquant le retard supposé du football sud-américain par rapport à celui du Vieux Continent. Pourtant bourrée à craquer de petits défauts, l’Albiceleste triomphe de la France dans une finale vécue comme la revanche de l’autre rive du football. Elle offre à l’Amérique du Sud sa première Coupe du monde depuis 2002 et la cavalcade inoubliable de Ronaldo Nazário conclue dans le soir embaumé de Yokohama.

S’ensuivent des semaines de chambrage, de mauvais gestes et d'autres excès qui culminent par des chants racistes prononcés à l’encontre des joueurs de l'Équipe de France. La systématisation de ces épisodes, la mise en scène permanente de cette abrasivité et la fronde européenne encore renforcée par une fin de match pathétique racontent une passion dévorante, destructrice, mais aussi une façon d’habiter le monde qui n’est pas celle des Européens.

Pourtant, loin de donner tort aux constats de Kylian Mbappé, c’est encore l’Europe qui s’est montrée la plus compétitive. En quart de finale, six des huit pays encore en lice sont européens, quitte à déroger à l’un des principes les plus élémentaires du football, à savoir que le Brésil gagne toujours, et surtout contre les "petites" équipes, comme le démontre la brillante victoire de la Norvège sur le Brésil. Dans le carré final, seule l’Argentine survit encore, avant de définitivement ployer sous les assauts organisés du corps espagnol et la fulgurance de Ferran Torres.

Le continent européen demeure celui du football opérationnel, professionnel, et dynastique, devenu le plus haut standard du monde. Ses clubs sont les plus performants, et son influence tactique continue de nourrir le jeu dans les très grandes largeurs, en particulier en Coupe du monde. Dans les années 2010, et dans le sillage du grand F.C. Barcelone, c’est le jeu de position qui tient la corde, avant de céder sa place au contre-pressing allemand plus vertical, le fameux Gegenpressing - qui consiste à récupérer le ballon immédiatement après l’avoir perdu et à reprendre une posture d'attaque plutôt que de se réorganiser défensivement - puis enfin de s’orienter, dans un mouvement darwinien, vers un jeu plus dynamique, fluide, et imprévisible, dont le Paris Saint-Germain semble être le meilleur tenant à l’heure actuelle. En 2010 comme en 2014, la Coupe du Monde a offert une vitrine à ces appréhensions tactiques, et agit toujours comme un révélateur de la tendance dominante.

En symétrie inversée de ce qu’elle laisse observer sur la scène internationale, l’Europe conserve donc sa prévalence dans le monde du football.

En symétrie inversée de ce qu’elle laisse observer sur la scène internationale, l’Europe conserve donc sa prévalence dans le monde du football. Un monde dans lequel les influences croisées allemandes et espagnoles sur le jeu, le talent des Français balle au pied, la gloire perdue des Italiens, et la hargne des Néerlandais, composent encore aujourd’hui un paysage irremplaçable.

Dans la vie des hommes qui ne dribblent pas, l’Europe n'est plus tant un mastodonte qu’un ensemble composite et fragile. Le tableau brossé par Mario Draghi deux années auparavant paraît impitoyable : celui d’une Europe en plein décrochage, frappée par la juxtaposition des crises et la remise en cause profonde des paramètres sur lesquels elle s’est construite. En creux, difficile de ne pas voir une Europe à bout de souffle, sujette à de la coercition, écartée contre son gré des négociations les plus critiques qui la concernent directement : un portrait en décalage complet avec cette Europe motrice en football, et l’occasion peut-être de s’en inspirer.

Le football européen rappelle que la puissance naît moins de la possession des talents que de leur organisation dans un système capable de faire jeu. Pour le dire autrement, l’Europe domine encore le football parce qu’elle a réussi à y construire ce qu’elle échoue à faire dans l’industrie, la technologie ou la défense : un marché intégré, des institutions puissantes, des champions mondiaux et une capacité continue à transformer la diversité en avantage collectif. C’est en partie à la Cour de justice des Communautés européennes (CJCE) que l’on doit cet écosystème efficace, puisque c’est elle qui a imposé au football, en 1995, la libre circulation des travailleurs, après la plainte d'un milieu de terrain belge dont le nom aurait dû tomber dans l’oubli et qui a pourtant donné le sien à l'arrêt Bosman. Il permet de lever les contraintes pesant sur les joueurs étrangers dans les clubs européens, en vertu de l’article 48 du Traité de Rome sur la libre circulation des travailleurs.

Seule l’Europe paraît frappée de ce décalage entre son aura footballistique et son rayonnement déclinant sur la scène internationale. Auprès d’elle, les comportements mis en évidence par la compétition donnent à voir des élans beaucoup plus en phase avec la marche du monde. Alors que les certitudes évoluent, que le monde accélère, change, les Européens se montrent incapables de s’adapter, mais d’abord et surtout, de prescrire en partie ce changement, et d’œuvrer à ce que le monde de demain soit conforme à leur système de valeurs - ou de jeu, selon le regard que l’on porte.

Pour la première fois depuis 1982, une ingérence politique directe a entraîné des conséquences sur le jeu, avec l’annulation du carton rouge donné à la star américaine Folarin Balogun, après un appel direct du président américain. On notera les échos de cette action avec la politique étrangère américaine actuelle, qui s’exonère des règles du droit international et rompt l’équité dans les rares enceintes de relations internationales où elle s’exprime encore.

Mais puisqu’il s’agit de football, la riposte est venue d'Europe, et elle a été immédiate. La fédération belge s'est dite "stupéfaite" et a opposé à la FIFA son propre règlement : l'article 66.4, qui rend la suspension automatique et insusceptible d'appel, contre l'article 27, invoqué en catastrophe pour surseoir à son exécution. Le recours a été déposé à l'aube, quelques heures avant le coup d'envoi de Seattle. L’UEFA, engagée de longue date dans un bras de fer avec la FIFA sur le calendrier, les compétitions et le partage du pouvoir, a parlé de ligne rouge. La Norvège, elle, a prolongé la contestation au-delà du tournoi puisque son sélectionneur avait dénoncé la décision au sortir du huitième de finale contre le Brésil avant que sa fédération ne dépose plainte contre la FIFA une fois le trophée remis.

Ce réflexe norvégien n'a d’ailleurs rien d'accidentel. C'est la même fédération qui a convoqué en 2021 un congrès extraordinaire pour trancher un boycott du Qatar, la même dont la présidente est venue dire au congrès de la FIFA, à Doha et devant les organisateurs, que le Mondial avait été attribué "de manière inacceptable, avec des conséquences inacceptables".

Le football européen rappelle que la puissance naît moins de la possession des talents que de leur organisation dans un système capable de faire jeu.

La transgression décomplexée de l’administration américaine n’a pas manqué de rappeler à certains les images du frère de l’Émir du Koweït en 1982 à Bilbao, se frayant un chemin jusqu’à l’arbitre pour l’intimider après une décision litigieuse, dans un match contre la France passé depuis à la postérité. La VAR n’existait pas à l’époque mais le but fut tout de même annulé, affaire d’un coup de sifflet lancé depuis les tribunes. Un rappel supplémentaire, s’il en fallait, que bien au-delà des aspects financiers, le politique peut aussi chausser les crampons.


Reste la France qui s’est jetée, comme à chaque fois, à corps perdu dans l’aventure. Six matchs, six victoires, Kylian, le ciseau de Michael, les duels de Dayot, la fièvre, puis plus rien. Une demi-finale insipide à Dallas, une petite finale perdue, et la sortie de Didier Deschamps, qui avait soulevé le trophée en 1998 avec un brassard et en 2018 avec un trois-pièces.


Au fond, ce Mondial raconte l’histoire d’une France incertaine et angoissée, en quête désespérée de concorde, avide de certitude. Voilà pourquoi elle exige tant de onze hommes en bleu, et vit si douloureusement leurs échecs. Voilà pourquoi elle s’apprête, comme autrefois, à lier son destin à celui d’un gamin venu des quartiers nord, qui, par deux ou trois fois déjà, avait décidé de changer le monde sur un coup de tête.


Copyright Jewel SAMAD / AFP
Le joueur argentin Lionel Messi après la finale entre l’Espagne et l’Argentine, le 19 juillet 2026
 

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