AccueilExpressions par MontaigneCaucase : face à Moscou et Téhéran, Washington avance ses pionsLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Coopérations internationales11/02/2026ImprimerPARTAGERCaucase : face à Moscou et Téhéran, Washington avance ses pionsAuteur Théo Bourgery Gonse Journaliste radio et presse écrite Plus que jamais, les États-Unis renforcent leur engagement dans la petite région du Caucase. La visite officielle du vice-président J.D. Vance, les 9 et 10 février, en Arménie puis en Azerbaïdjan, marque une nouvelle étape après la signature des prémisses d’un accord de paix entre les deux pays en août 2025. Washington confirme sa volonté d’avancer tambour battant pour contenir les influences russe et iranienne.Un moment "réellement historique", le "début d’une nouvelle ère", la promesse d’une "véritable prospérité" ancrée dans une "paix durable"… Les superlatifs ne manquaient pas pour qualifier la visite du vice-président des États-Unis à Erevan lundi 9 février - la première d’un haut-dignitaire américain depuis 2008 - suivie par Bakou le lendemain. Et il y avait de quoi. Loin des nombreux déplacements officiels souvent riches en communication mais pauvres en résultats concrets, la présence de J.D. Vance marque un tournant majeur dans les équilibres géopolitiques du Caucase, longtemps chasse gardée de Moscou. Washington ne fait plus mystère de sa volonté d’occuper le terrain diplomatique, en se faisant artisan de la paix et d’une stabilité régionale retrouvée - tout en faisant valoir ses propres intérêts. "La meilleure manière d’éviter les conflits est de permettre à deux peuples […] de prospérer en travaillant ensemble", a affirmé J.D. Vance lors d’une conférence de presse conjointe avec le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev.Une paix "trumpienne"La paix par la prospérité : voilà en somme la stratégie des États-Unis dans le Caucase. Dès août 2025, le Premier ministre arménien Nicol Pachinian et le président azerbaïdjanais posaient les premières bases d’un accord de paix signé sous l’égide de Donald Trump, mettant fin à 30 ans de conflit. Au cœur de toutes les tensions, le territoire du Haut-Karabagh, région séparatiste arménienne située en territoire azerbaïdjanais, que Bakou a toujours revendiqué. Au cours d’une guerre éclair en 2023, qui a fait plus de 100 000 déplacés arméniens, l’Azerbaïdjan a repris le contrôle de l’exclave. Erevan n’a jamais pardonné à la Russie, garante historique de la souveraineté territoriale arménienne, de ne pas être intervenue, trop occupée qu’elle était sur son flanc ouest, en Ukraine. La "déclaration de Washington" du mois d’août comprend la création d’une nouvelle voie ferroviaire, dite TRIPP (Trump Route for International Peace and Prosperity) qui doit relier Bakou au Nakhitchevan, exclave azerbaïdjanaise à la frontière avec la Turquie, en traversant le sud de l’Arménie. L’accord prévoit qu’Erevan garde le contrôle souverain sur son territoire : en contrepartie, une entreprise arméno-américaine, créée le 15 janvier pour lever les fonds nécessaires à la construction de TRIPP, sera détenue par Washington à 74 %, et ce pour les 49 prochaines années. Si l’effet de cascade se confirme, l’impact serait majeur : les frontières, fermées depuis des décennies, pourraient rouvrir entre la Turquie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan, au moins à quelques points stratégiques. Les camions azerbaïdjanais, qui sont aujourd’hui contraints de traverser le nord de l’Iran pour atteindre le Nakhitchevan, pourraient s’en affranchir. L’Arménie, largement dépendante de Téhéran, son troisième partenaire commercial, pour accéder au marché européen, serait au cœur des interconnexions régionales. Les États-Unis, enfin, font le pari de TRIPP pour fluidifier leur propre approvisionnement en minerais critiques venus d’Asie centrale. "TRIPP est [une initiative] indéniablement ‘trumpienne’ : transactionnelle […] et résolument centrée autour des intérêts américains. Mais dépouillée de son aspect marketing, elle pourrait devenir quelque chose de réel : un cadre géoéconomique reliant l'Europe à l'Asie centrale via le Caucase du Sud grâce à des infrastructures ferroviaires, routières, énergétiques et numériques", décrypte dans une note de synthèse Garo Paylan, ancien député turque spécialiste du Caucase.De menus signes d’apaisements sont apparus ces derniers mois. Au nom d’une nouvelle "confiance mutuelle", Bakou annonçait en octobre 2025 que des marchandises provenant d’Asie centrale et de Russie - notamment des céréales et du pétrole - à destination de l’Arménie pourront transiter par l’Azerbaïdjan, sans pour autant ouvrir les frontières : les marchandises passeront par la Géorgie, au nord.L’urgence du ferroviaireMais il reste encore beaucoup à faire. Les infrastructures ferroviaires existantes, qui relient l’exclave du Nakhitchevan au nord de l’Arménie avant d’aller vers la Turquie, doivent être largement rénovées avant de se connecter à TRIPP, qui doit voir le jour en 2028 au plus tôt. South Caucasus Railway, qui détient cette infrastructure, est elle-même la propriété du conglomérat russe Russian Railways, qui traverse une crise financière majeure : il n’est pas certain que Moscou puisse injecter les investissements nécessaires. Le 11 février, Nicol Pachinian a martelé que l’Arménie pourrait "reprendre le contrôle" de South Caucasus Railway, le cas échéant. En parallèle, Ankara, un allié intime de Bakou, a entamé des travaux majeurs pour qu’une voie ferroviaire aille directement du Nakhitchevan en Turquie, en contournant l’Arménie. Une hypothétique réalité dont Erevan ne veut pas entendre parler : outre TRIPP, elle a besoin du passage de marchandises sur son sol pour contraindre la Turquie à ouvrir ses frontières. "Plus les interdépendances sont complexes, plus l’Arménie devient incontournable et, de fait, renforce sa sécurité", analyse Narek Sukiasian, chercheur à l’université américaine d’Erevan.Quant à l’espoir d’une paix durable, il est fragile : Bakou conditionne toute signature d’un traité de paix à une réécriture de la constitution arménienne, afin que soit effacée toute référence à une réunification du pays avec le Haut-Karabagh.Quant à l’espoir d’une paix durable, il est fragile : Bakou conditionne toute signature d’un traité de paix à une réécriture de la constitution arménienne, afin que soit effacée toute référence à une réunification du pays avec le Haut-Karabagh. Une demande qu’Erevan a jusqu’à présent rejetée : Nicol Pachinian se représente aux élections législatives de juin et doit faire face à une opposition pro-russe qui l’accuse d’avoir capitulé face à leur ennemi de 30 ans.L’achat de drones américains par l’Arménie, annoncé lundi, est une manière d’influer sur le cours des choses. Si les chiffres sont négligeables - 11 millions de dollars - et ne corrigent en rien le déséquilibre militaire arménien face à l’Azerbaïdjan, ils envoient le signal que les États-Unis ne laisseront pas la situation sécuritaire régionale se dégrader : "C’est un message subtil envoyé à Bakou : dans le cadre d’une hypothétique escalade avec l’Arménie, les États-Unis répondront", décrypte Rauf Mammadov, senior manager au sein du cabinet d’intelligence économique Fuld & Company.L’initiative américaine laisse l’Union européenne, qui peine à trouver une stratégie viable dans la région, sur le bord de la route.Enfin, l’initiative américaine laisse l’Union européenne, qui peine à trouver une stratégie viable dans la région, sur le bord de la route. Bruxelles, qui a favorablement accueilli l’accord d’août 2025, a fait adopter un "agenda stratégique" bilatéral en décembre 2025, dont la faisabilité dépend en partie de l’existence de TRIPP.Réduire les dépendances économiquesNon seulement les États-Unis voient en la paix une manière d’occuper un nouvel espace économique dans la région, mais ils permettent aussi à l’Arménie de se couper en partie de ses dépendances économiques russes, d’où proviennent 40 % de ses investissements directs étrangers. La quasi-totalité du pétrole arménien est importé de Russie ; idem pour le gaz, à 85 %. Tout en ménageant Moscou - le président du parlement arménien, Alen Simonian, y était en visite officielle cette semaine - Erevan tente de multiplier les partenariats stratégiques, au nom d’une "diplomatie multi-vectorielle". Ainsi en est-il de la signature lundi par J.D. Vance et Nicol Pachinian d’un accord en matière de coopération nucléaire civile - dit "Accord 123" - qui pourrait charrier derrière lui quelques neuf milliards de dollars d’investissements. Une annonce de taille pour ce petit pays dont 40 % de l’électricité est d’origine nucléaire : sa centrale historique, Metsamor, sous contrôle du conglomérat russe Rosatom, doit être décommissionnée en 2036. Erevan a affirmé vouloir faire le pari des réacteurs nouvelle génération, dits Small Modular Reactors (SMR), que seuls quelques acteurs internationaux, dont les États-Unis et la France, sont en capacité de fournir. L’accord permet à l’Arménie de négocier directement avec les acteurs américains du nucléaire, sans pour autant être contraints de ne traiter qu’avec eux. "Des négociations de nature réglementaires sont toujours en cours, mais l’annonce est d’importance", souligne Rauf Mammadov. Si la Russie n’a pas été mentionnée explicitement lors de la conférence de presse à Erevan pour ne pas attiser les tensions, "[elle] sait qu’avec un tel accord, elle peut non seulement perdre un contrat historique, mais aussi perdre en influence sur l’Arménie".Le rapprochement avec Washington vient aussi contrebalancer l’influence de l’Iran, qui voit TRIPP d’un très mauvais œil, sans toutefois réagir activement, compte tenu de son isolement régional et de la menace persistante d’attaques américaines.Le rapprochement avec Washington vient aussi contrebalancer l’influence de l’Iran, qui voit TRIPP d’un très mauvais œil, sans toutefois réagir activement, compte tenu de son isolement régional et de la menace persistante d’attaques américaines. Erevan, consciente de sa situation géographique, ne veut pas frustrer Téhéran et persiste dans sa volonté de signer un partenariat stratégique : des rencontres ministérielles avaient encore lieu début janvier, alors que la répression iranienne faisait rage.Copyright image : Karen MANISYAN / AFP J.D. Vance et le premier ministre arménien Nikol Pashinyan à Erevan, le 9 février 2026.ImprimerPARTAGER