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[Decoding France] - Nouvelle-Calédonie : test pour la stratégie de sécurité indopacifique de la France

[Decoding France] - Nouvelle-Calédonie : test pour la stratégie de sécurité indopacifique de la France
 Florian Ballier
Auteur
Expert Détaché - Études France
 Mathieu Duchâtel
Auteur
Directeur des Études internationales, Expert Résident

Trouble à l'ordre public ? Conflit décolonial ? Qualifier ainsi les violences de mai dernier serait faire le jeu de certains acteurs hostiles et passer à côté des graves enjeux qui entourent la Nouvelle-Calédonie, essentielle pour les intérêts français dans le Pacifique. Militarisation du conflit, ingérences étrangères, risque d'escalade : pourquoi peut-on dire que la mobilisation de la gendarmerie nationale a été un modèle de gestion de crise ? Comment a-t-on échappé au risque de guerre civile ? Pourquoi est-il nécessaire que les pays environnants agissent aux côtés de la France en vue de stabiliser la situation ?

La Nouvelle-Calédonie, avec ses 270 000 habitants, joue un rôle crucial dans l'identité de la France en tant que nation Indopacifique. Le territoire génère une zone économique exclusive (ZEE) de 1,3 million de kilomètres carrés, un atout stratégique qui place la France au cœur des enjeux maritimes mondiaux, même si la ZEE de la Polynésie française est trois fois plus vaste.

La crise de 2024 en Nouvelle-Calédonie a souvent été interprétée à travers le prisme des troubles à l'ordre public, voire assimilée à une séquence d’émeutes urbaines classiques. Une telle interprétation relève d’une lecture profondément erronée. Du point de vue des forces de l’ordre, 2024 marque une rupture historique. Sur le plan opérationnel, il ne s’agissait pas de désordres sporadiques, mais d’une insurrection armée à l’échelle de l’ensemble du territoire. Pour la première fois dans l’histoire contemporaine française, les forces de sécurité intérieure ont été confrontées, sur le territoire national souverain, à un conflit armé interne d’une intensité inédite.

Cette confusion sémantique est loin d'être une simple question de mots. Décrire la situation en Nouvelle-Calédonie comme un cas de troubles à l'ordre public revient à sous-estimer à la fois le niveau de violence et la nature de la menace. Les forces de sécurité françaises ont été confrontées à des groupes organisés utilisant des munitions réelles et engageant le combat avec des véhicules blindés à tir direct.

Compte tenu de l’importance stratégique de la stabilité de la Nouvelle-Calédonie pour l’ensemble de l’Indopacifique, les partenaires de la France dans cette région gagneraient à envisager un soutien accru à la sécurité et au développement économique de l’archipel.

Cet article s'appuie sur des échanges avec des acteurs clés des opérations anti-insurrectionnelles françaises au sein de la Gendarmerie nationale. Il révèle des éléments opérationnels inédits et soutient que, compte tenu de l’importance stratégique de la stabilité de la Nouvelle-Calédonie pour l’ensemble de l’Indopacifique, les partenaires de la France dans cette région gagneraient à envisager un soutien accru à la sécurité et au développement économique de l’archipel.

De l'impasse institutionnelle à l'insurrection armée et à l'effondrement économique

Les événements de mai 2024 trouvent leur origine dans l'effondrement d'un équilibre institutionnel ancien. Depuis l'accord de Nouméa de 1998, la paix civile en Nouvelle-Calédonie reposait sur un cadre de décolonisation négocié, articulé autour de trois référendums d'autodétermination, organisés en 2018, 2020 et 2021. Bien que l'option de rester française l’ait emporté à chaque fois, le troisième scrutin a été boycotté par le camp indépendantiste (FLNKS), ce qui a réduit le taux de participation à 43,87 % et a déclenché - c’était voulu - une profonde crise de légitimité.

L'un des piliers centraux de l'architecture politique de l'Accord de Nouméa était le "gel" des listes électorales pour les élections provinciales : les citoyens qui s'étaient installés sur le territoire après 1998 étaient exclus du vote. Ce mécanisme visait à préserver le poids démographique et politique de la population autochtone kanak au sein des institutions d'autonomie gouvernementale.

À l’issue du troisième référendum, le gouvernement français a lancé au printemps 2024 une révision constitutionnelle visant à dégeler les listes électorales, en accordant le droit de vote aux résidents justifiant d’au moins dix ans de présence continue. Du point de vue de Paris, cette réforme corrigeait un déséquilibre démocratique et bénéficiait d’un soutien marqué de la part du camp loyaliste.

L'aile la plus radicale du mouvement indépendantiste, organisée autour de la CCAT (Cellule de coordination de l'action sur le terrain), a interprété la réforme comme une stratégie délibérée visant à diluer définitivement le vote kanak et à éliminer toute perspective d'indépendance par des moyens institutionnels. Dans le même temps, la CCAT a vu dans la crise créée par la réforme une occasion de déclencher une insurrection et de générer une dynamique politique en faveur de l'indépendance que les négociations et le processus démocratique existant n'avaient pas réussi à créer.

Perçue localement comme une mesure unilatérale imposée par Paris, cette réforme a été l'étincelle qui a déclenché l'insurrection. Les ingérences étrangères ont alors profité de cette crise institutionnelle pour amplifier les tensions, dans le but apparent de transformer un différend constitutionnel en une tentative plus large de déstabilisation de l'autorité française.

Une intensité cinétique sans précédent

L'analyse des engagements montre clairement une militarisation de la menace, qui trouve son origine dans le niveau exceptionnellement élevé d'armement civil sur le territoire. Comme l'a déclaré publiquement Louis Le Franc, haut-commissaire de la République, le 21 mai 2024, l'archipel compte "64 000 armes à feu déclarées pour 270 000 habitants". Si l'on inclut les détentions illégales, les services de l'État estiment le stock total à près de 100 000 armes. Les armes à feu détenues par des civils ont été détournées pour soutenir l'action insurrectionnelle.

Les distances d'engagement atteignaient jusqu'à 800 mètres, ce qui impliquait l'utilisation d'armes puissantes tirées à l'épaule. Par contraste, les situations d'émeutes conventionnelles impliquent des affrontements à courte portée, généralement quelques dizaines de mètres pour des projectiles tels que des pierres ou des cocktails Molotov. En l'absence d'industrie locale de défense, les principales armes utilisées contre les forces de l'ordre étaient des fusils de chasse de gros calibre et à longue portée. Un changement qualitatif s'est donc produit : les insurgés ont pu prendre pour cible les gendarmes au-delà de la portée effective des armes standard des forces de l'ordre, obligeant ces dernières à opérer sous protection blindée. Des tirs soutenus à de telles distances avec ce type d'armes indiquent clairement une intention de tuer.

Le niveau de violence qui en a résulté était exceptionnel pour une opération de sécurité intérieure, obligeant à passer du contrôle des foules à un environnement de facto de contre-insurrection. Plus de 350 tirs confirmés ont touché des véhicules de la gendarmerie en l'espace de quelques semaines. À Saint-Louis, un seul véhicule blindé a subi douze impacts directs au cours d'une mission. Les officiers supérieurs de la gendarmerie ont noté que le volume des tirs dirigés contre les unités blindées dépassait celui observé lors de certaines phases de l'opération Barkhane au Mali.

Le bilan humain a été lourd : deux gendarmes ont été tués, ainsi que douze civils et insurgés. Plus de 550 militaires ont été blessés. Bien que tragiques, ces chiffres reflètent néanmoins une remarquable retenue opérationnelle compte tenu de l'intensité des tirs hostiles. Malgré des tentatives répétées de tirs meurtriers, comme en témoignent plus de 350 impacts directs sur les véhicules de la gendarmerie, le commandement a maintenu une discipline de tir stricte. En n'autorisant la riposte que dans les cas de légitime défense immédiate, la gendarmerie a évité des représailles à grande échelle, empêché l'émergence de "martyrs" symboliques et limité le risque d'une escalade irréversible vers la guerre civile.

En n'autorisant la riposte que dans les cas de légitime défense immédiate, la gendarmerie a évité des représailles à grande échelle, empêché l'émergence de "martyrs" symboliques et limité le risque d'une escalade irréversible vers la guerre civile.

L'Azerbaïdjan attise les flammes

"Une partie de la jeune génération est actuellement manipulée dans l'ombre par d'autres pays, qui incitent à la violence pour faire avancer la cause de l'indépendance", a déclaré Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, lors du sommet sur la défense Shangri-La Dialogue 2024 à Singapour. Bien qu'il n'y ait aucune preuve d'un entraînement militaire direct des insurgés par des puissances étrangères, la crise a été activement alimentée par des acteurs extérieurs, notamment l'Azerbaïdjan.

En juillet 2023, le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a mis à profit sa présidence du Mouvement des pays non alignés (2019-2024) pour inviter des représentants des indépendantistes français d'outre-mer et créer une ONG appelée Groupe d'initiative de Bakou (GIB) afin de dénoncer le colonialisme français. Le lien avec le gouvernement azerbaïdjanais de cette ONG dirigée par Abbas Abbasov, ancien responsable du fonds pétrolier d'État azerbaïdjanais, est solidement établi. L'action du Groupe d'initiative de Bakou ne se limite pas à la Nouvelle-Calédonie : en juillet 2024, les dirigeants de plus de 15 partis politiques indépendantistes de Corse, de Mélanésie, de Polynésie, des Caraïbes et des Antilles ont également été invités à Bakou. Mais jusqu'à présent, seule la Nouvelle-Calédonie est devenue un terrain relativement fertile pour les actions de déstabilisation de l'Azerbaïdjan.

Le soutien de l'Azerbaïdjan au mouvement indépendantiste néo-calédonien vise à affaiblir la France en sapant sa souveraineté et son intégrité territoriale, en représailles au soutien apporté par la France à l'Arménie dans la guerre du Haut-Karabakh. 

Le soutien de l'Azerbaïdjan au mouvement indépendantiste néo-calédonien vise à affaiblir la France en sapant sa souveraineté et son intégrité territoriale, en représailles au soutien apporté par la France à l'Arménie dans la guerre du Haut-Karabakh. Le soutien de l'Azerbaïdjan s'est principalement concrétisé de deux manières : un soutien politique direct sous forme d'invitations payées à Bakou pour les dirigeants du Front de libération nationale kanak socialiste (FLNKS) ; et une vigoureuse campagne anticolonialiste en ligne ciblant les pays du Sud, sur le modèle des opérations d'influence russes contre la présence française en Afrique. Outre la ligne d'attaque colonialiste, l'Azerbaïdjan a également cherché à accroître la polarisation de la société calédonienne et à nuire à l'image de l'État français à travers un scénario désormais classique de désinformation en ligne.

En mai 2024, Viginum, une agence gouvernementale française créée pour surveiller et protéger contre les ingérences numériques étrangères, a identifié une diffusion généralisée et coordonnée de contenus fabriqués et trompeurs. La campagne massive "Un-notorious BIG" a par exemple diffusé des documents falsifiés accusant à tort les gendarmes d'avoir commis des massacres à Saint-Louis. L'objectif était de transformer une crise locale en un scandale mondial de violation des droits de l’homme par les forces de l’ordre, afin d'alimenter l'escalade.

Un coût économique dévastateur

Au-delà de la dimension sécuritaire, l'insurrection a eu des répercussions économiques profondes et durables sur la Nouvelle-Calédonie. Les dégâts matériels sont estimés à environ 2 milliards d'euros, soit près d'un quart du PIB annuel du territoire. L'ampleur des dégâts, qui touchent aussi bien les infrastructures que les entreprises et les équipements publics, représente non seulement un choc à court terme, mais aussi un revers structurel pour une économie déjà fragile.

La crise a également accéléré l'érosion démographique. On estime qu'entre 10 000 et 20 000 habitants ont quitté l'archipel, exacerbant les fractures sociales existantes et entraînant une fuite des compétences et des capitaux. Ce mouvement d'exode affaiblit encore davantage la demande locale, les perspectives d'investissement et la trajectoire de développement à long terme du territoire.

Tout aussi déstabilisante est la perte de confiance des assureurs. Plusieurs compagnies refusent désormais de couvrir certaines catégories de risques, plongeant ainsi certains segments du tissu économique dans une situation d'extrême précarité. Sans couverture d'assurance adéquate, la reconstruction ralentit, les investissements stagnent et les acteurs privés sont confrontés à une incertitude accrue, enfermant le territoire dans un cycle de fragilité qui s'étend bien au-delà des conséquences immédiates des troubles.

Zoom sur l'opération anti-insurrectionnelle française

Confronté à une menace hybride combinant troubles de masse, violence armée et déstabilisation politique, l'État a fait le choix stratégique de placer la Gendarmerie nationale en première ligne de la réponse, soutenue par la logistique militaire, notamment un pont aérien utilisant des avions Airbus A400M Atlas et Antonov An-124. Au total, 35 escadrons mobiles, soit environ 3 500 personnes, ont été déployés. Cette projection capacitaire inédite et massive a d’ailleurs attiré une attention soutenue de la part du Groupe Fer de lance mélanésien (GFLM), qui regroupe Vanuatu, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, les Îles Salomon, les Fidji, le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), et l’Indonésie en tant que membre associé

Le statut hybride de la gendarmerie, à la fois force armée assurant une couverture territoriale permanente et chargée du maintien de l'ordre en temps de paix, s'est avéré particulièrement adapté à la nature de la crise en Nouvelle-Calédonie. Il s’agit, en pratique, de la seule institution étatique capable de fonctionner sans accroc sur l’ensemble du spectre "paix-crise-guerre".

Contrairement aux événements des années 1980, notamment la prise d'otages dans la grotte d'Ouvéa, le gouvernement a délibérément exclu le déploiement de l'armée - qu'il s'agisse de la Légion étrangère ou des unités aéroportées - pour des missions de contrôle du territoire, de maintien de l'ordre ou de contre-insurrection. La décision de ne pas engager de troupes de combat et de ne pas invoquer les pouvoirs d'urgence reflétait la détermination à gérer la crise en utilisant les capacités ordinaires et permanentes. Le choix d'éviter le déploiement de la Légion étrangère visait à empêcher une rupture symbolique définitive avec la population en évitant de traiter les insurgés comme des "ennemis" au sens du droit des conflits armés, une escalade qui aurait considérablement compliqué toute résolution politique.

Habituée à gérer des crises à l'étranger, allant des catastrophes naturelles aux épisodes d'insurrection armée, la gendarmerie a néanmoins dû renforcer son dispositif à l’escalade progressive de la violence. Son caractère militaire lui a conféré la résilience et l'endurance nécessaires pour absorber des attaques armées soutenues, tandis que ses prérogatives judiciaires et administratives ont permis de maintenir ses opérations dans le cadre de l'État de droit. Cette culture de la "force contrôlée" a permis de répondre à une violence de niveau militaire par des méthodes de sécurité intérieure. Comme l'a résumé dans sa doctrine le général Pierre Poty, commandant de la gendarmerie française outre-mer, l'objectif était de "rétablir le calme pour revenir à la raison ; désamorcer sans effusion de sang pour revenir à la négociation".

Dans l'ensemble, cette approche mesurée et modérée a empêché le territoire de sombrer dans la guerre civile, malgré l'intensité et la persistance des agressions insurgées.

[Decoding France] - Nouvelle-Calédonie : test pour la stratégie de sécurité indopacifique de la France
La valeur ajoutée des véhicules blindés

Dans un contexte de menace hautement militarisée, les véhicules traditionnels de contrôle des émeutes se sont révélés inefficaces, voire parfois totalement inopérants. Le déploiement de 43 véhicules blindés, dont 16 nouveaux modèles "Centaure" construits par Soframe, était donc essentiel pour les manœuvres opérationnelles.

Ce recours à des moyens blindés souligne une distinction fondamentale entre la gendarmerie et les forces de sécurité civiles, telles que la CRS. Contrairement à la police nationale, la gendarmerie est organiquement équipée de blindés lourds, reflétant son mandat d'intervenir à l’extrémité supérieure du spectre de crise

Les véhicules blindés ont conféré des avantages décisifs à trois niveaux :

  • Dégagement des routes : face à des barricades renforcées, souvent piégées avec des bouteilles de gaz et couvertes par des tireurs embusqués, la lame hydraulique du Centaure (capable d'exercer une force de poussée de 3,5 tonnes) a permis de dégager les routes rapidement et en toute sécurité sans exposer le personnel.
  • Protection des convois vitaux : les unités blindées ont servi de boucliers mobiles pour les flux logistiques, notamment les fournitures médicales, la nourriture et l'évacuation des blessés sous le feu.
  • Détection et judiciarisation : équipés du système acoustique Pilar V, les véhicules pouvaient localiser instantanément la source des tirs, fournissant ainsi des preuves opérationnelles essentielles dans un cadre judiciaire contraignant.

Simultanément, la réponse a été renforcée par des opérations "chirurgicales" ciblées. Alors que la Nouvelle-Calédonie accueille normalement un détachement du GIGN (AGIGN), l'intensité de l'insurrection a nécessité des renforts immédiats depuis la France métropolitaine. Plus de 100 opérateurs de cette unité d'élite antiterroriste ont été déployés.

Leur mission était double :

  • Maintenir la supériorité tactique : seules les forces d'élite possèdent les compétences d'enquête et d'intervention nécessaires pour agir rapidement contre des adversaires armés, organisés et mobiles.
  • Judiciariser sans neutraliser : ces unités se concentraient sur l'arrestation des chefs insurgés, souvent à l'aube, décapitant ainsi les structures de commandement tout en minimisant les dommages collatéraux. C'est la marque de fabrique du GIGN : la capacité d'appréhender des individus dangereux dans des environnements hostiles sans tirer un seul coup de feu.

Grâce à cette combinaison de mobilité blindée et d'opérations tactiques de précision, l'insurrection a été gérée non seulement comme un défi sécuritaire, mais aussi comme une opération de police judiciaire, préservant à la fois l'efficacité opérationnelle et l'état de droit.

Attrition judiciaire et numérique

La stratégie de sécurité a été complétée par une manœuvre judiciaire massive coordonnée avec le procureur général. Plus de 5 000 procédures judiciaires ont été ouvertes. Plus de 2 500 gardes à vue et 243 détentions provisoires ont été ordonnées. Les affaires sensibles ont été transférées au tribunal de Paris afin de garantir l'impartialité judiciaire et, à la mi-2025, l'arriéré avait été réduit à environ 700 affaires.

Sur le plan numérique, l'État a pris la décision sans précédent de neutraliser la plateforme TikTok et de restreindre l'accès au réseau afin de briser l'élan de l'insurrection. Cette mesure exceptionnelle répondait à une évaluation opérationnelle critique : les réseaux sociaux étaient devenus le centre de gravité de l'adversaire.

En imposant ce "black-out" ciblé, l'État a privé ses adversaires de leur capacité de résonance, coupé les liens entre les instigateurs et la rue, et contenu la propagation de la désinformation incendiaire et des discours de haine.

Ils servaient à la fois d'outils de coordination tactique et de plateformes pour dramatiser la violence, les insurgés diffusant en direct les destructions et les affrontements. Cette exposition narcissique a immédiatement suscité l'émulation parmi les jeunes désœuvrés, transformant les émeutes en spectacles interactifs. En imposant ce "black-out" ciblé, l'État a privé ses adversaires de leur capacité de résonance, coupé les liens entre les instigateurs et la rue, et contenu la propagation de la désinformation incendiaire et des discours haineux.

 

Perspectives : relancer le développement économique et garantir la sécurité nationale

Au-delà de la stabilisation immédiate, la crise de 2024 fait retentir un signal d'alarme. Le risque de reprise des violences et d'intensification de l'ingérence étrangère reste une préoccupation urgente à laquelle l'État français doit répondre de manière décisive. Ce risque est d'autant plus prégnant que l'horizon politique reste suspendu au report des élections provinciales fixées au plus tard au 28 juin 2026 (dans le sillage de l'accord de Bougival). En plus de cette échéance électorale qui s'annonce comme un véritable test de résilience, deux défis stratégiques à long terme pèsent désormais sur l'avenir de ce territoire français d'outre-mer.

Tout d'abord, l'économie du nickel est toujours confrontée à de profondes perturbations structurelles. Ces ressources, qui représentent 15 à 20 % du PIB de la Nouvelle-Calédonie et constituent la principale source d’emploi de l’île, sont à un tournant décisif. Le départ de Glencore en tant que partenaire industriel de Koniambo Nickel SAS (KNS) a laissé l’usine de la province du Nord en "maintenance et conservation", interrompant la production tout en préservant les fours. Le départ de Glencore, après avoir investi plus de 9 milliards de dollars depuis le lancement du projet sans jamais réaliser de bénéfices, reflète l'insoutenabilité économique des opérations à coût élevé en Nouvelle-Calédonie face à la baisse des prix mondiaux du nickel, accentuée par la disponibilité sur le marché d’un nickel indonésien produit à bien moindre coût.

La Société Minière du Sud Pacifique (SMSP), actionnaire majoritaire local, continue de rechercher un nouveau partenaire industriel pour remplacer la participation de 49 % de Glencore. Or les grandes sociétés minières occidentales restent hésitantes, malgré le soutien du gouvernement français, à travers le "Pacte nickel", qui subventionne les coûts énergétiques et simplifie les exportations. Si certains fonds souverains asiatiques ou moyen-orientaux ont manifesté leur intérêt, aucun accord officiel n'a été conclu. Dans l'intervalle, la libéralisation des exportations permet désormais à la matière première de quitter l'île, générant ainsi des flux de trésorerie immédiats, mais la perte de milliers d'emplois chez KNS a alimenté les tensions politiques et sociales dans la province du Nord, où l'usine symbolisait depuis longtemps le rééquilibrage économique.

Dans ce contexte, et compte tenu des préoccupations mondiales communes concernant la sécurité de la chaîne d'approvisionnement, le développement d'une coopération internationale avec des partenaires de confiance afin de garantir une demande stable semble être une stratégie prudente pour la France et ses partenaires potentiels dans la région indo-pacifique, comme l'Australie ou le Japon.

Le départ de Glencore, combiné aux difficultés actuelles de SLN et de Prony Resources, souligne les vulnérabilités économiques et stratégiques aiguës du secteur du nickel en Nouvelle-Calédonie. L’État français devra manœuvrer avec prudence face au risque d’une prise de contrôle chinoise, compte tenu des pratiques de Pékin consistant à restreindre l’accès aux ressources qu’elle contrôle. Dans ce contexte, et face aux préoccupations mondiales croissantes sur la sécurité des chaînes d’approvisionnement, le développement d’une coopération internationale avec des partenaires de confiance apparaît comme une stratégie prudente. Elle permettrait de garantir une demande stable pour le nickel, au bénéfice de la France et de ses partenaires stratégiques dans la région Indo-Pacifique, tels que l’Australie ou le Japon.

Deuxièmement, il y a la question des défis futurs pour la ZEE française dans l'océan Pacifique. Alors que celle-ci est sous contrôle et qu’aucune violation récente n’est à déplorer, ce calme n’est aucunement garanti, notamment dans un scénario de conflit impliquant la Chine, où la France soutiendrait son allié, les États-Unis, ou dans un scénario de confrontation entre la Russie et l'OTAN que la Chine chercherait à exploiter. La loi de programmation militaire 2024-2030 (LPM) donne la priorité au renforcement des territoires d'outre-mer, en allouant un budget de 13 milliards d'euros à l'amélioration des capacités militaires. Cela comprend la livraison de patrouilleurs, de corvettes, de nouveaux avions de surveillance et d'intervention, ainsi que l'amélioration de la surveillance par drones et satellites. En outre, les plans prévoient de renforcer le transport aérien inter-théâtres et les infrastructures, d’augmenter les effectifs de plus de 800 personnes et de doubler le nombre de réservistes pour le porter à plus de 4 200 d'ici 2030. L'élection présidentielle française de 2027 pourrait conduire à un regain d'intérêt pour les dépenses de défense, dans le contexte du réarmement allemand et des risques persistants de conflits géopolitiques en Europe et dans la région Indopacifique.

Les décennies à venir nécessitent de passer d'une logique de transfert social à une logique d'investissement et d'autonomisation, afin d'aider les territoires à renforcer leur résilience et à se transformer en pôles d'influence régionaux.

La Nouvelle-Calédonie ne doit pas être considérée comme un fardeau budgétaire ou un cas de décolonisation inachevé, mais comme la clé de voûte de la souveraineté française et un atout stratégique pour développer des partenariats de confiance dans la région Indopacifique. La puissance Indopacifique ne se décrète pas depuis Paris. Elle doit être construite localement. À cette fin, il est nécessaire, dans les décennies à venir,de passer d'une logique de transfert social à une logique d'investissement et d'autonomisation, afin d'aider les territoires à renforcer leur résilience et à se transformer en pôles d'influence régionaux.

Le développement de l'économie et la protection de la résilience de la Nouvelle-Calédonie exigent de la part des partenaires de la France une compréhension de la nature des menaces auxquelles ce territoire a été confronté en 2024 et pourrait être confronté à nouveau à l'avenir. En effet, la stabilité de la Nouvelle-Calédonie profite à l'ensemble de la région. Une Nouvelle-Calédonie française forte est une question d'équilibre stratégique régional, car tout retrait ferait rapidement basculer l'influence vers des puissances dont les intérêts pourraient déstabiliser l'Indopacifique. Il est important pour la France de travailler avec l’Indonésie à cet objectif. Il est aussi crucial pour le Japon, la Nouvelle-Zélande, l'Australie et les États-Unis que la Nouvelle-Calédonie soit intégrée dans une logique régionale de développement et de résilience, qui résiste par l’exemple à l’expansionnisme chinois.

Copyright Image: Theo Rouby / AFP
Gendarmes français à l'entrée du quartier de la Rivière Salée, à Nouméa, en Nouvelle-Calédonie, territoire français du Pacifique, le 29 mai 2024.

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