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26/01/2026
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Corruption et conjectures : ce que la purge de Zhang Youxia dit des relations armée-Parti en Chine

Corruption et conjectures : ce que la purge de Zhang Youxia dit des relations armée-Parti en Chine
 François Godement
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Asie et États-Unis

​Xi Jinping a annoncé la purge de Zhang Youxia, qui lui succède immédiatement dans la hiérarchie du commandement militaire. Que signifie cette mise à pied, d'autant plus surprenante qu'elle touche un homme réputé proche du président chinois ? Dans quelle mesure la lutte contre la corruption n'est-elle qu'un prétexte politique ? En dressant l’inventaire des fausses conjectures et des hypothèses plus solides - quoique toujours incertaines quand elles portent sur un régime opaque - François Godement analyse les liens entre armée et parti et questionne les raisons du choix radical de Xi Jinping.

La purge, rendue publique, de Zhang Youxia, vice-président de la Commission militaire centrale (CMC) de Chine, et d’un autre de ses membres, le général Liu Zhenli, interroge de manière inédite sur les relations entre l’armée et le Parti en Chine. Il ne reste désormais que deux membres sur les sept nommés en 2022 au sein des deux CMC (le Parti communiste chinois, ou PCC, et l’État) qui contrôlent l’Armée populaire de libération (APL) : Xi Jinping lui-même, et le général Zhang Shengming.

Zhang Youxia était vice-président de ces deux institutions jumelles de la République populaire de Chine, et donc le militaire le plus haut placé après le commandant en chef Xi Jinping.

Zhang Youxia était vice-président de ces deux institutions jumelles de la République populaire de Chine, et donc le militaire le plus haut placé après le commandant en chef Xi Jinping. Le survivant, Zhang Shengming - et ce n’est sans doute pas un hasard - était chargé depuis 2017 de l’inspection et de la discipline au sein de la CMC, plus communément appelée la lutte anticorruption.

Il est parallèlement vice-secrétaire de la Commission centrale de discipline et d’inspection (CCDI) du PCC et a succédé en octobre 2025 à l’autre vice-président de la CMC, le général He Weidong, lui-même purgé pour corruption. Selon les informations disponibles, cette purge aurait impliqué près de 200 officiers supérieurs.

Le seul précédent comparable remonte aux premières phases de la Révolution culturelle. De 1966 jusqu’à la chute du maréchal Lin Biao en 1971, la CMC disparaît largement du paysage public et sa composition réelle, au-delà de Mao et de Lin, devient opaque. Elle ne se reconstitue que lentement à partir de 1972. À cette époque, les appartenances formelles ne sont pas toujours annulées explicitement, mais elles sont rarement précisées a minima.

Sans jamais atteindre un tel niveau au sommet de l’APL, il ne s’agit pourtant pas de la première purge menée par Xi Jinping au sein de la hiérarchie militaire. Deux anciens vice-présidents de la CMC ont été purgés en 2015. Les détails étaient même particulièrement frappants dans le cas du général Guo Boxiong : on avait retiré de son domicile des camions entiers de billets de banque. Deux ministres de la Défense en exercice - un poste en réalité d’un rang inférieur - ont également été accusés de corruption.

La corruption est, bien entendu, à la fois un phénomène réel et un possible écran masquant des luttes politiques internes. Cette bifurcation est d’ordinaire difficile à apprécier dans un système opaque où la rumeur, à l’intérieur de la Chine, et les extrapolations des opposants politiques, à l’étranger, tendent à interpréter les événements comme des affrontements factionnels et comme des signes de défis majeurs à l’autorité de Xi Jinping.

Il ne faut pas douter de la réalité des accusations de corruption portées contre Zhang Youxia - ni de leurs implications en matière de loyauté personnelle, pour plusieurs raisons. D’abord, la corruption ordinaire est une caractéristique durable de la bureaucratie chinoise, et plus encore l’achat de postes et de promotions, phénomène endémique depuis l’époque impériale. L’éditorial en première page du Quotidien du Peuple en fait presque l’aveu : "Une couche de glace de trois pieds d’épaisseur ne se forme pas en un jour, et elle ne peut pas non plus être éliminée du jour au lendemain. La concentration actuelle des enquêtes sur la corruption ne signifie pas que la corruption augmente, mais que des couches plus profondes sont mises au jour". Pour les cinéphiles, il suffit de voir ou revoir un film de Li Lianying, L’Eunuque de l’impératrice (1991), qui met en scène les efforts voués à l’échec du fidèle serviteur de l’impératrice Cixi pour enrayer la corruption dans les achats de défense, y compris au sein de sa propre parentèle. La morale implicite du film est que la déloyauté envers sa propre famille fait de vous un paria social.

Il ne faut pas douter de la réalité des accusations de corruption portées contre Zhang Youxia - ni de leurs implications en matière de loyauté personnelle, pour plusieurs raisons.

Il y a seulement quelques mois, He Weidong, membre de la CMC, était tombé à son tour pour des accusations de corruption liées à la vente de promotions, en même temps que l’amiral Miao Hua

Là encore, l’affaire était peut-être aussi politique : une rumeur accréditait l’accusation selon laquelle He aurait été suffisamment "modéré" dans la collecte de pots-de-vin pour créer un réseau de solidarité parmi ses subordonnés - ce que l’on pourrait qualifier de "clique anti-parti".Il est certain qu’une grande partie du nouvel acte d’accusation relayé depuis le 25 janvier par les organes officiels chinois peut être lue comme une extension de ces charges de corruption. Avec tous les membres de la CMC de l’Armée populaire de Libération désormais purgés pour corruption, à l’exception de l’homme précisément chargé de la combattre, il est difficile de ne pas conclure à son caractère quasi universel au sein de l’armée.

Mais l’affaire va plus loin. Les accusations officielles contre Zhang Youxia et Liu Zhenli ajoutent des motifs politiques à la corruption proprement dite. Ils auraient, selon la formulation officielle, "gravement piétiné et sapé le système de responsabilité du président de la Commission militaire centrale, et fortement encouragé et aggravé des problèmes politiques et de corruption qui affaiblissent le leadership absolu du Parti sur l’armée".

La transparence s’arrête là. Les appels à une rectification "politique" ou "idéologique" de l’armée ne sont pas nouveaux. Même l’accusation d’atteinte à l’autorité de Xi Jinping ne l’est pas entièrement : des campagnes récurrentes rappellent à l’armée que le Parti commande aux fusils et que la loyauté envers Xi Jinping est l’exigence première. Faute de transparence supplémentaire, il faut donc lire les feuilles de thé pour deviner ce qui n’est pas dit et mesurer les conséquences de ce qui constitue une tempête politique majeure. Nous entrons ici dans le domaine de la conjecture.

Les produits les plus extrêmes de la rumeur - nécessairement à l’étranger - proviennent du Falun Gong, mouvement sectaire qui n’a jamais hésité à tordre les faits pour servir ses propres objectifs politiques. Inutile de s’y attarder : aucune de ses affirmations n’est étayée. L’"arrestation" du principal intéressé est plausible, mais plutôt sous la forme habituelle d’une enquête disciplinaire. L’idée d’un piège tendu par Xi dans un grand hôtel de Pékin, suivi d’un vaste échange de tirs, ne repose sur aucun élément factuel. De même, aucune information connue ne corrobore l’hypothèse d’un soulèvement militaire ou d’une tentative de coup d'État, ou d’une préemption de coup d'État par Xi.

L’image d’un Xi feignant la soumission avant de frapper relève surtout d'une lecture psychologique fondée sur son parcours, marqué par la dissimulation vis-à-vis de ses amis comme de ses ennemis. Plus invraisemblable encore est l’idée que des "anciens du Parti" - Hu Jintao et Wen Jiabao - auraient conspiré avec Zhang pour renverser Xi. Ce sont désormais des fantômes du passé, connus au contraire pour leur indécision sur les enjeux de pouvoir lorsqu’ils étaient en fonction.

Enfin, une véritable bombe a été lâchée par le Wall Street Journal : Zhang aurait transmis des secrets nucléaires aux États-Unis, selon des sources chinoises anonymes issues d’un "briefing interne". Or, les rares déplacements de Zhang à l’étranger se limitaient à la Russie, au Pakistan et au Venezuela. Il n’a, officiellement, rencontré un responsable américain qu’une seule fois : Jake Sullivan, conseiller à la sécurité nationale, en 2024 et à Pékin. Il est donc peu probable - même si l’on ne peut l’exclure totalement - que la Chine et les États-Unis aient partagé des informations nucléaires dans une démarche de confiance réciproque. Il est encore plus improbable que Zhang ait pu agir seul dans ce domaine : le contrôle de toute communication avec des étrangers est au cœur du mode opératoire du PCC.

Ces accusations ont logiquement donné lieu à deux interprétations opposées, largement diffusées sur les réseaux sociaux internationaux. La première décrit Xi comme un empereur isolé et acculé, menacé par une mutinerie susceptible de mettre fin à son règne. La seconde en fait un tacticien de génie ayant éliminé le seul centre de pouvoir potentiel en dehors du PCC : l’Armée populaire de libération. S’il fallait choisir aujourd’hui entre ces deux lectures, nous retiendrions plutôt la seconde. Aucun murmure ne filtre des réseaux sociaux chinois, signe d’un contrôle pour l’instant absolu.

Xi Jinping a dû faire un choix entre deux maux. Purger littéralement l’ensemble de la CMC pour corruption et exposer au monde une brèche - fût-elle temporaire - dans la chaîne de commandement militaire n’envoie pas un bon signal. Devoir réaffirmer son autorité personnelle sur l’armée plus de dix ans après l’avoir proclamée haut et fort ne l’est pas davantage.

Il est néanmoins clair que Xi Jinping a dû faire un choix entre deux maux. Purger littéralement l’ensemble de la CMC pour corruption et exposer au monde une brèche - fût-elle temporaire - dans la chaîne de commandement militaire n’envoie pas un bon signal. Devoir réaffirmer son autorité personnelle sur l’armée plus de dix ans après l’avoir proclamée haut et fort ne l’est pas davantage. 

Certes, des milliers de jeunes officiers ambitieux peuvent être prêts à monter en grade et à complaire au pouvoir, comme certains le suggèrent. Mais le choc porté au moral des troupes ne se réparera pas aisément.

Avançons donc quelques hypothèses, en distinguant les "known unknowns", les inconnues connues [le connu connu, le connu inconnu, l'inconnu connu et l'inconnuinconnu, catégorisation introduite pour la première fois, en 2002, par l'ancien secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld]. Le rasoir d’Ockham suggère que, sous contrainte ou comme instrument de négociation, le général He Weidong et ses associés auraient bien pu dénoncer Zhang Youxia lui-même. Mais si l’on postule que Zhang était un ami d’enfance de Xi, cela aurait été à leurs propres risques. Des accusations ont circulé selon lesquelles Zhang aurait freiné la promotion de He au sein de la CMC. Mais l’idée qu’ils appartenaient à des factions distinctes n’est apparue qu’après la chute de He, et non avant. Beaucoup de commentaires relèvent d’analyses rétroactives.

En réalité, tous deux ont été décrits, tout au long de leur carrière, comme des fidèles de Xi. Zhang, car son père était proche de Xi Zhongxun dans le Corps d’armée du Nord-Est avant 1949 et qu’ils avaient des liens communs avec la même localité du Shaanxi. He, de son côté, a été rapidement sélectionné et promu par Xi. Zhang comme He ont par ailleurs servi au sein du Commandement du théâtre de l’Est, celui face à Taïwan.

Ce qui se confirme une fois de plus, c’est le peu de fidélité de Xi Jinping à l’égard de ses anciens proches. Peut-être le terme d’"ami" n’a-t-il jamais été approprié pour Zhang Youxia, plus âgé que Xi et réputé pour son rôle de combattant durant la courte guerre sino-vietnamienne (1985). Xi devait pourtant son retour en grâce et sa nomination comme secrétaire de la CMC à l’influence de son père. Quoi qu’il en soit, d’autres exemples existent de l’abandon par Xi de proches collaborateurs : Qin Gang, passé de chef du protocole à ambassadeur puis ministre des Affaires étrangères avant d’être limogé pour inconduite, en est un.

Mais plus révélateur encore est le cas de Liu Yuan, fils de l’ancien président Liu Shaoqi, ami d’enfance que Xi citait comme l’autre cadre de deuxième génération ayant choisi, avec lui, de quitter Pékin pour un poste provincial en 1985. Mieux, Liu Yuan avait mené entre 2009 et 2012 une lutte contre la corruption dans les achats militaires, antérieurement aux purges de Xi. On lui prêtait un avenir politique, mais il a été mis à la retraite à l’âge réglementaire en 2015 et n’a plus reparu depuis. Dans une certaine mesure, le même sort a été réservé à Wang Qishan, l’homme de main de Xi à la tête du Comité central pour l’inspection disciplinaire (CCID) de 2012 à 2017, et véritable numéro deux du régime durant cette période. S’opposer à Xi est dangereux, mais les amitiés ne sont jamais éternelles.

Il existe toutefois des indices de tension politique susceptibles d’expliquer la radicalité du choix de Xi. Premièrement, la purge d’autres membres, combinée au rang élevé de Zhang, créait en soi la possibilité d’un futur rapport de force. Et Xi ne tolère aucun égal. Deuxièmement, il y a quelques semaines, une vidéo surprenante a fuité en Chine : la diffusion de six heures d’images du procès post-Tiananmen du général Xu Qintian. Commandant de la prestigieuse 38e armée chargée de la défense de Pékin, Xu avait hésité à exécuter l’ordre oral de Deng Xiaoping de réprimer les manifestants. La fuite de la vidéo de son procès est sans précédent. Les images montrent Xu se défendant d’avoir simplement demandé un ordre écrit par les canaux étatiques. Bien qu’il ait finalement obéi à la loi martiale, invoquer l’autorité de l’État contre celle du Parti relève du "constitutionnalisme" (宪政), un péché capital sous Xi. Xu avait été condamné à une peine de prison très courte et mourut plus tard en résidence surveillée. Si l’on ajoute des accusations antérieures - non étayées - selon lesquelles Zhang Youxia aurait "mal formulé" son serment de loyauté en évoquant la Constitution, on peut comprendre les soupçons d’un Xi peu enclin à la confiance.

Des rumeurs ont circulé selon lesquelles Xi et la hiérarchie militaire divergeaient sur la gestion du dossier taïwanais : l’APL se montrant plus prudente face à l’épreuve, tandis que Xi insisterait sur la préparation et se dirait insatisfait des résultats jusqu’à présent. 

Enfin, des rumeurs ont circulé selon lesquelles Xi et la hiérarchie militaire divergeaient sur la gestion du dossier taïwanais : l’APL se montrant plus prudente face à l’épreuve, tandis que Xi insisterait sur la préparation et se dirait insatisfait des résultats jusqu’à présent. Cette hypothèse, tout comme celle d’une volonté de promouvoir des officiers plus jeunes et plus technophiles, n’est pas étayée par des faits, mais pourrait découler de la situation actuelle. 

Cela repoussera-t-il une action directe contre Taïwan ? À court terme, certainement. Les déclarations du PCC indiquent qu’il reste encore beaucoup de corruption et de dissonances idéologiques à extirper de l’APL - et, ni cela, ni le climat de terreur qui s’installe parmi les officiers, ne sont propices à une offensive majeure.

Mais tout cela reste conjectural. Surprendre l’adversaire, à l’intérieur comme à l’extérieur de la Chine, semble être un trait de personnalité que Xi Jinping partage avec Mao. La réponse, courte à ce stade, est donc simple : nous ne savons pas.

Copyright image : Ludovic MARIN / POOL / AFP
Xi Jinping à Pékin en décembre 2024.

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