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Expressions par Montaigne
SÉRIECampagnes électorales 26/08/2026

[Campagnes électorales] - De 2015 à 2027, Grèce : Alexis Tsipras, l’odyssée d’un retour politique

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[Campagnes électorales] - De 2015 à 2027, Grèce : Alexis Tsipras, l’odyssée d’un retour politique
 Nicolas Prévélakis
Nicolas Prévélakis
Expert Associé - Théorie politique
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Campagnes électorales

Ithaques : c’est ainsi que s’appelle le récit politique, qui tient à la fois des mémoires et du programme,  qu’Alexis Tsipras a publié le 24 novembre. Avant les élections législatives de 2027 et dans un contexte politique bouleversé par l'effondrement de la gauche traditionnelle, l’ancien Premier ministre grec et leader de la coalition de gauche radicale Syriza, parti anti-austérité créé en 2015 en pleine crise de la dette, veut désormais convaincre les centristes et défendre son nouveau parti, ELAS. Recomposition partisane, place des campagnes électorales, techniques de communication, stratégie de la rupture, fragmentation politique : quels sont les 5 enseignements que la France peut tirer de l’exemple grec ?

Depuis quelques mois, Alexis Tsipras est redevenu l’un des principaux acteurs de la vie politique grecque. Après avoir perdu les élections de 2019 avec 9 points d’écart, puis subi deux nouvelles défaites électorales en 2023 et démissionné de la présidence de SYRIZA, la Coalition de la gauche radicale, qui s’est ensuite progressivement effondrée, on le voit, en quelques mois, engager un “rebranding” dont la presse grecque a attribué la réussite à Publicis, sortir son livre Ithaque, où il raconte son parcours, puis démissionner de son siège au Parlement, quitter SYRIZA, créer son propre parti et se retrouver numéro deux dans certains sondages pour les prochaines élections législatives, prévues pour 2027. Comment expliquer ce retour, et quelle est la stratégie d’Alexis Tsipras ? Quelles leçons peut-on en tirer pour l’élection présidentielle en France ?

Le retour de Tsipras est d’autant plus remarquable qu’il pouvait sembler, après ses défaites électorales et son départ de la direction de SYRIZA, appartenir au passé. Il revient aujourd’hui non pas simplement comme l’ancien dirigeant de la gauche radicale, mais comme l’un des prétendants à la direction d’une opposition de centre gauche recomposée.

Il y a d’abord l’image qu’il projette et qu’il a construite pendant son émergence politique dans les années 2000 et l’exercice du pouvoir de 2015 à 2019. Perçu comme chaleureux, direct, proche des gens ordinaires, il n’est pas issu des élites traditionnelles ni d’une dynastie politique. En Grèce, depuis le retour de la démocratie après la  dictature des colonels (1967-1974), trois familles occupaient une place centrale dans l’exercice du pouvoir : les Karamanlis, les Mitsotakis et les Papandréou, avec de courtes parenthèses occupées par d’autres personnalités néanmoins issues des milieux politiques traditionnels. Autour de ces familles se structuraient deux grands partis, la Nouvelle Démocratie et le PASOK, le Mouvement socialiste panhellénique, principal parti socialiste grec, qui ont alterné au pouvoir pendant près de quarante ans. Il ne s’agissait pas seulement des partis électoraux, puisqu’ils organisaient une grande partie de la vie politique locale, disposaient de réseaux dans l’administration, les syndicats et les collectivités locales, et représentaient souvent des appartenances presque familiales.

En 2015, Tsipras a été l’exception : originaire de la classe moyenne de l’après-guerre, il a été le seul Premier ministre depuis les années 1980 à ne pas être issu d’une dynastie politique ou des élites des grands partis traditionnels. 

Dans ce contexte, en 2015, Tsipras a été l’exception : originaire de la classe moyenne de l’après-guerre, il a été le seul Premier ministre depuis les années 1980 à ne pas être issu d’une dynastie politique ou des élites des grands partis traditionnels. Son arrivée a consacré la rupture ouverte par la crise des années 2010 et les élections de 2012 qui avaient vu les représentants de l’ancien système politique s’effondrer. En pleine crise, le pays avait cherché, à travers Tsipras, une autre voie.

Il y a ensuite son propre parcours politique. Tsipras est arrivé au pouvoir en 2015, à la tête d’un parti, ou plutôt d’une fédération de mouvements de gauche radicale, passée de moins de 5 % à la fin des années 2000 à plus de 30 % pendant la crise parce qu’elle proposait une alternative : renégocier les conditions de l’aide financière, obtenir un allègement de la dette et de meilleures conditions de la part des créanciers et, à terme, réformer le système des partis traditionnels, considéré à bout de souffle.

La campagne de Tsipras avait moins consisté à convaincre les Grecs de devenir soudainement des électeurs de la gauche radicale qu’à leur proposer une sortie politique à une situation qu’ils jugeaient sans issue. Son slogan, “L’espoir arrive”, a opposé une émotion simple au discours de peur de ses adversaires, qui mettaient en garde contre la faillite du pays et sa sortie de l’euro en cas de victoire de SYRIZA. Pour beaucoup d’électeurs, toutefois, la catastrophe avait déjà eu lieu et Tsipras ne pouvait que mieux faire.

Les longues négociations ont ensuite conduit à l’abandon de l’objectif initial, mais aussi au choix d’assumer publiquement un spectaculaire retournement et de demander le soutien des électeurs pour cela. Tsipras avait en effet demandé aux Grecs de rejeter, lors d’un référendum, les propositions des créanciers, ce qu’ils ont fait avec plus de 61 % des voix. Quelques jours plus tard, menacé par l’effondrement du système bancaire et une sortie de l’euro, il accepte pourtant un nouveau programme d’aide et d’austérité. C’est le moment où la campagne rencontre brutalement les limites du pouvoir. D’où de nouvelles élections en septembre 2015, que Tsipras a gagnées au terme d’une campagne centrée sur sa personne et avec presque exactement le même pourcentage de suffrages qu’avant. C’est-à-dire qu’une part importante de ceux qui avaient voté pour lui afin de lutter contre les créanciers lui ont de nouveau fait confiance pour appliquer le programme négocié avec eux.

Son slogan, “L’espoir arrive”, a opposé une émotion simple au discours de peur de ses adversaires, qui mettaient en garde contre la faillite du pays et sa sortie de l’euro en cas de victoire de SYRIZA.

Une grande partie des électeurs a considéré que Tsipras s’était battu jusqu’au bout et n’avait cédé que lorsqu’il estimait qu’il n’existait plus d’autre solution. Ceci les a conduits à lui pardonner ses promesses non réalisées, le va-et-vient avec les créanciers, ainsi que l’alliance gouvernementale avec le parti de droite nationaliste de Panos Kammenos au nom de la lutte contre les programmes de rigueur. Tsipras a enfin conservé auprès d’une partie de l’opinion une image d’honnêteté et d’intégrité personnelle.

Aujourd’hui, Tsipras a perdu une grande partie de la gauche radicale contestataire. Mais il cherche désormais à transformer son expérience gouvernementale en gage de crédibilité auprès des centristes, avec un discours simple : il a maintenu le pays dans la zone euro, a rétabli des excédents budgétaires primaires et a conservé les grands axes de la politique étrangère grecque – tout en continuant de mettre en avant les questions sociales.

Le paradoxe est donc que ce qui lui a fait perdre une partie de son électorat de gauche, à savoir l’acceptation du compromis, l’austérité, la continuité en matière européenne et internationale, est précisément ce qui peut aujourd’hui le rendre acceptable pour une partie du centre. De candidat de la rupture, il est progressivement devenu un ancien Premier ministre qui met en avant son expérience de gouvernement. C’est ce repositionnement qui explique son retour aujourd’hui. Le titre de son livre, Ithaque, qui renvoie au retour d’Ulysse et signale ainsi son propre retour, s’inscrit dans ce nouveau récit : non plus celui d’une rupture immédiate, mais d’un long voyage, avec ses erreurs, ses défaites et l’expérience acquise en chemin.

Le titre de son livre, Ithaque, s’inscrit dans ce nouveau récit : non plus celui d’une rupture immédiate, mais d’un long voyage, avec ses erreurs, ses défaites et l’expérience acquise en chemin.

Le pari de Tsipras est de parler à plusieurs publics différents. C’est peut-être ce qui explique le choix du nom de son nouveau parti : ELAS, ou Alliance grecque de gauche. L’acronyme ELAS est aussi celui de la police grecque, mais il rappelle surtout l’ELAS des années 1940, l’Armée populaire grecque de libération, principale organisation armée de la résistance dominée par les communistes pendant l’occupation allemande, et qui reste également associée, dans la mémoire politique grecque, au camp communiste et aux divisions qui ont conduit à la guerre civile. Un même acronyme renvoie donc à la fois à l’État et à la mémoire de la gauche résistante. Le nom, polarisant, a donné lieu à toute une série de moqueries, ce qui a bien sûr suscité un surcroît d’intérêt — un avantage à une époque où la captation de l’attention est l’un des plus grands enjeux de la politique. Le choix permet surtout d’imposer immédiatement le nouveau parti dans la conversation publique, avant même que son programme ne soit véritablement connu. Tsipras a également veillé, lors du lancement du parti, à ne pas y associer officiellement de députés en exercice de SYRIZA, afin de ne pas donner l’image d’un simple transfert de cadres de son ancien parti et de renforcer l’idée de nouveauté.

Mais autant que le résultat d’une stratégie, la trajectoire de SYRIZA puis celle de Tsipras s’inscrivent en grande partie dans le cadre du déclin du Parti socialiste grec, le PASOK, qui constituait l’un des deux piliers du système politique avant de s’effondrer sous les effets de la crise des années 2010. Son recul a ouvert un vaste espace politique au centre gauche.

En effet, alors que l’autre pilier du système, la Nouvelle Démocratie, a pu se reconstruire après une phase d’affaiblissement et reprendre le pouvoir en 2019, le PASOK est passé en quelques années du statut de grand parti de gouvernement à celui de force politique secondaire. Le phénomène est si spectaculaire que l’on parle bientôt, dans toute l’Europe, de “pasokisation” pour désigner l’effondrement d’un parti social-démocrate autrefois dominant. Tsipras a pleinement profité de cette ouverture en attirant à la fois des électeurs et des cadres du PASOK : députés, ministres, élus locaux et experts ont contribué à faire de SYRIZA une formation plus large, capable de réunir la gauche radicale, l’ancienne gauche socialiste et une partie du centre gauche.

Le PASOK devait par ailleurs subir un nouveau coup en 2019 de la part de la Nouvelle Démocratie, qui, sous le leadership de Kyriakos Mitsotakis, a attiré une partie de son électorat centriste ainsi que plusieurs de ses anciens responsables à la réputation technocratique, en promettant la modernisation de l’État, la numérisation de l’administration, le retour de l’investissement et une politique plus favorable aux entreprises.

Ainsi, le PASOK s’est trouvé affaibli sur ses deux flancs. À gauche, Tsipras a récupéré une partie de son électorat populaire et de ses responsables. Au centre, Mitsotakis a attiré une partie de ses électeurs et de ses cadres. Obtenant autour de 12 % aux élections, le parti continue toutefois de se battre pour le contrôle du centre gauche grec.

Tsipras ne cherche plus seulement aujourd’hui à ressusciter le SYRIZA de 2015, mais à occuper de nouveau une place centrale dans l’opposition, cette fois en se présentant comme un ancien Premier ministre capable de réunir au-delà de la gauche radicale. Son défi est que le PASOK existe toujours, qu’il dispose encore d’une organisation solide, et que beaucoup de responsables du centre gauche n’ont aucune envie de se placer sous l’autorité d’une personnalité qui les avait durement combattus pendant la crise.

Quelles sont les leçons pour la France de 2027 ?

La première est que les campagnes électorales comptent, mais qu’elles ne suffisent pas. Tsipras a bénéficié d’un contexte exceptionnel : l’effondrement du principal parti de centre gauche. Un candidat peut accélérer une recomposition, lui donner un visage et l’orienter. Il ne peut pas la créer seul. Sans la crise du PASOK, le charisme de Tsipras et le slogan de l’espoir n’auraient probablement pas suffi.

La deuxième est que les grands partis ne disparaissent pas forcément parce que leurs idées sont rejetées, mais parce qu’ils perdent leur crédibilité dans une crise. Les thèmes que portait le PASOK n’ont pas nécessairement disparu avec son recul. Mais le parti qui les portait n’est plus cru. Les électeurs cherchent alors d’autres partis pour défendre des idées parfois très proches.

La troisième est que les campagnes électorales les plus marquantes ne sont pas toujours celles qui inventent de nouvelles techniques de communication. Ce sont parfois celles qui révèlent un basculement plus profond du système politique. En ce sens, la campagne de Tsipras en 2015 est moins intéressante pour ses slogans ou ses conseillers que parce qu’elle consacre l’effondrement du bipartisme grec né en 1974, déjà engagé lors des élections de 2012.

La quatrième leçon est qu’il est possible de gagner sur un message de rupture, puis de survivre politiquement, au moins pendant un temps, à l’abandon de cette rupture. Tsipras a été réélu en septembre 2015, notamment parce qu’une partie des Grecs a distingué l’échec de sa stratégie de l’honnêteté de sa tentative. Mais cette relation personnelle ne dure pas indéfiniment : en 2019 puis en 2023, l’usure et les déceptions ont fini par le rattraper.

Enfin, l’exemple grec montre qu’il est souvent plus facile de faire éclater un système politique que d’en reconstruire un autre. Plus de dix ans après la victoire de Tsipras, la question centrale de la politique grecque reste celle de la recomposition du centre gauche après l’effondrement du vieux bipartisme. La Nouvelle Démocratie a réussi à reconstruire un pôle dominant de la droite et du centre droit. À gauche et au centre gauche, en revanche, la concurrence reste ouverte entre le PASOK, Tsipras et les formations issues de SYRIZA.


Copyright image : ARIS MESSINIS / AFP
Alexis Tsipras le 5 juillet 2019 à Athènes.

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