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Le Sénégal : la "voix" de l’Afrique dans la crise russo-ukrainienne

Trois questions à Babacar Ndiaye

INTERVIEW - 21 Juillet 2022

Le Sénégal s'est abstenu lors du vote de l'Assemblée générale des Nations unies du 2 mars, condamnant l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Lors de sa visite à Vladimir Poutine à Moscou début juin, le président sénégalais, Macky Sall, a pourtant appelé à la fin de la guerre. Comment comprendre la position du Sénégal face au conflit ? Pour le quatrième volet de notre série L'Ukraine au-delà de l'Occident, Babacar Ndiaye, directeur de la recherche et des publications à WATHI, estime qu'elle pourrait être le signe d’une Afrique renouant avec sa position historique de non-alignement face à l'Occident.

Le Sénégal, dont le Président Macky Sall assure la présidence tournante de l'Union africaine, s'est abstenu lors du vote du 2 mars de l'Assemblée générale des Nations unies exigeant que la Russie “retire immédiatement, complètement et inconditionnellement toutes ses forces militaires du territoire de l'Ukraine à l'intérieur de ses frontières internationalement reconnues”. Quelle est la position du Sénégal sur le conflit ? Comment l’expliquer ?

Le Sénégal semble afficher une position de neutralité dans la crise qui oppose la Russie à l’Ukraine. Lors de deux votes successifs aux Nations unies, le Sénégal s’est en effet abstenu. Ce fut le cas une première fois, lors  de la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies le 2 mars, résolution exigeant le retrait immédiat des forces russes du territoire ukrainien. Le Président Macky Sall n’a d’ailleurs pas manqué de rappeler cette décision au Président Poutine lors de sa récente visite en Russie.  

Le 9 mars 2022, en sa qualité de président de l’Union africaine, Macky Sall a échangé au cours d’un entretien téléphonique avec le président russe. Il a appelé Vladimir Poutine à un cessez-le-feu durable tout en saluant son écoute et sa disponibilité à maintenir le dialogue pour une issue négociée du conflit.

Cette attitude est caractéristique de la diplomatie sénégalaise. Le Sénégal est connu pour être un pays de dialogue.

Le Sénégal s’est de nouveau abstenu lors du vote sur la suspension de la Russie du Conseil des droits de l’Homme des Nations unies, le 7 avril 2022. À cette occasion, la diplomatie sénégalaise a appelé à une “désescalade”, à l’arrêt immédiat des hostilités et à la poursuite des négociations entre l’Ukraine et la Russie afin de parvenir à une sortie de crise.  

La décision du Sénégal a surpris de nombreux observateurs, notamment en Europe. Mais le Sénégal avait d’ors et déjà adopté cette position en 2014, lors du vote sur l’annexion de la Crimée par la Russie. Cette attitude est caractéristique de la diplomatie sénégalaise. Le Sénégal est connu pour être un pays de dialogue : cette neutralité est un axe de sa diplomatie voire même une tradition lui permettant de maintenir les discussions avec chacun des protagonistes lors d’une crise.

Cela n’a néanmoins pas empêché le Président Macky Sall de condamner, le 3 mars 2022, les mauvais traitements infligés aux Africains qui tentaient de quitter l'Ukraine pour rejoindre les pays limitrophes. Il avait également demandé la mise en place d’une commission d’enquête internationale sur les allégations de violations des droits de l’Homme en Ukraine.

Alors que le président sénégalais s'est rendu à Moscou et a affirmé qu’il se rendrait à Kyiv, au nom de l'Union africaine, quel rôle l'organisation panafricaine (notamment par le biais de Macky Sall) entend-elle jouer dans la résolution du conflit ?

L’Union africaine est une organisation continentale qui regroupe 54 États. Parmi ces pays, certains ont des relations diplomatiques, mais surtout commerciales avec la Russie et l’Ukraine. 

À ce titre, l’ambassadeur russe au Sénégal, Dmitry Kourakov, lors d’un point presse, rappelait les chiffres relatifs aux échanges économiques entre les deux pays. Ceux-ci ont été multipliés par près de 2,2 entre 2020 et 2021. Leur niveau a atteint la barre des 513,3 milliards FCFA. Le Sénégal est ainsi le deuxième partenaire commercial de la Russie en Afrique subsaharienne, après l’Afrique du Sud. 

Il est difficile de déterminer le rôle que l’organisation continentale entend jouer dans ce conflit. Au demeurant, le déplacement en Russie du président Macky Sall et de Moussa Faki Mahamat, le Président de la Commission de l’Union africaine, fut très remarqué le 3 juin dernier. L’accueil réservé aux deux dirigeants africains a semblé chaleureux à l’heure où la Russie est assez  isolée sur le plan diplomatique, malgré le soutien de la Chine. 

C’est peut-être le signe d’une nouvelle configuration géopolitique où l’Afrique, défendant ses intérêts, affirme une position indépendante de l'alignement des puissances occidentales. Le continent se montre un acteur inattendu dans ce dossier ukrainien. Le Président Macky Sall a déclaré, à l’issue de sa visite en Russie, avoir demandé la fin de la guerre et l’engagement de discussions avec l'Ukraine pour un dénouement du conflit.

Dans cette confrontation russo-ukrainienne aux camps et aux positions tranchées, l’Afrique peut se présenter comme une troisième voie dans ce conflit très éloigné de ses frontières. Si le Président Macky Sall ne s’est pas encore rendu à Kyiv, il a permis au Président ukrainien de s’exprimer, le 20 juin, devant l’Union africaine lors d’une réunion virtuelle à laquelle quatre chefs d’État du continent ont pris part, dont le Président ivoirien Alassane Ouattara et le Président Macky Sall.

L’Afrique, défendant ses intérêts, affirme une position indépendante de l'alignement des puissances occidentales.

“Opération de séduction” ou recherche d'alliés dans le conflit contre la Russie, le Président Zelensky a affirmé vouloir renforcer le dialogue avec les États membres de l'Union africaine et a annoncé la nomination future d’un “représentant spécial de l'Ukraine pour l'Afrique”. 

Les deux séquences diplomatiques avec les présidents russe et ukrainien peuvent sembler symboliques, mais elles traduisent aussi un changement dans les relations internationales et une évolution dans le positionnement des acteurs, qu’ils soient  traditionnels ou émergents. L’Afrique peut tirer son épingle du jeu.

À l’issue de l’allocution du Président ukrainien, Macky Sall a rappelé que “l'Afrique restait attachée au respect des règles du droit international, à la résolution pacifique des conflits et à la liberté du commerce”. Des principes forts dans un contexte très tendu où “le bout du tunnel” est difficile à déceler.

Quelles sont les conséquences actuelles et attendues de la guerre sur le Sénégal et le continent dans son ensemble ? Le voyage du Président Sall à Moscou en tant que "voix du continent" a-t-il été un succès à cet égard ?

Les conséquences de cette guerre sont assurément économiques et se font ressentir actuellement en Afrique. Celles-ci interviennent alors que les pays africains relancent leurs économies après la période difficile due au Covid-19. Si les effets n’ont pas été immédiatement visibles car le conflit est lointain, ils le sont désormais, notamment dans les pays d’Afrique de l’Ouest et du Sahel. 

Lors de son voyage en Russie, Macky Sall a plaidé auprès de Vladimir Poutine en faveur de l’accès aux céréales ukrainiennes, notamment acheminées par le port d'Odessa, mais aussi l’accès aux engrais nécessaires pour l’agriculture, surtout en cette période cruciale pour la semence. 

Le continent est l’un des premiers marchés en termes de consommation de céréales provenant de Russie et d’Ukraine. Comme l’a rappelé l’ambassadeur russe à Dakar, 40 % du blé consommé au Sénégal provient de Russie. La situation actuelle a donc conduit à une flambée des prix des produits alimentaires, notamment les produits à base de blé. Les populations en Afrique sont particulièrement affectées par cette hausse, d’autant plus que les États du continent ont moins de marge de manœuvre pour en limiter l’impact. Les experts de la Banque mondiale indiquent que « localement, les prix du riz, du blé, de l'huile, du sucre et d'autres importations de produits transformés ont déjà augmenté de 20 à 50 % dans différents pays de l’Afrique de l’Ouest.

La situation actuelle a donc conduit à une flambée des prix des produits à base de blé.

Certains pays comme le Tchad ont déclaré “l’urgence alimentaire” du fait de la “détérioration constante de sa situation nutritionnelle”, et la crise ukrainienne en est un accélérateur important. Le blocus russe sur l’importation des céréales provenant d’Ukraine aggrave la situation d’insécurité alimentaire. 

Les céréales ne sont pas les seuls produits qui ont connu une hausse importante des prix. Cela concerne également les produits énergétiques. Le Sénégal a connu une augmentation de plus de 100 FCFA du prix de l’essence. Dans ce contexte de hausse des prix liée à la guerre en Ukraine, l’Afrique, par la voix de Macky Sall, a délivré plusieurs messages d’urgence. Fait symbolique : il a notamment rappelé qu’il ne s’agissait pas d’une demande d’aide humanitaire mais de retour à une situation où les pays africains peuvent acheter des céréales auprès des deux pays en guerre

Il est trop tôt pour parler de réussite  à propos de ce déplacement en Russie, même s’il revêt un caractère symbolique. Le succès de ce voyage dépendra du respect des engagements pris par le Président russe pour que les pays africains disposent à nouveau des produits céréaliers de cette partie du monde. 

Cela soulève également une autre question importante que de nombreux Africains ont relevée : comment un continent aussi riche en matières premières et en terres fertiles peut-il être dépendant du blé ukrainien, de l’engrais ou du pétrole russe ? Des propositions ont été formulées visant à changer les habitudes alimentaires pour réduire la dépendance vis-à-vis des produits extérieurs et surtout consommer les produits locaux. Une certaine jeunesse sur le continent porte ce combat notamment sur les réseaux sociaux et la crise sanitaire de la Covid-19 ajoutée à la crise ukrainienne semblent donner raison à ceux qui pensent qu’il est temps de réduire toutes les formes de dépendances vis-à-vis de l’extérieur. De jeunes entrepreneurs au Sénégal, au Mali ou encore au Nigeria tentent de relever le défi dans le secteur agricole en faisant la promotion des cultures locales et en appelant les États à augmenter les productions locales. L’Afrique doit adopter des postures stratégiques pour renforcer sa souveraineté dans un monde de plus en plus complexe et incertain.

 

Copyright: OHN WESSELS / AFP

 

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