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Municipales : "Ces élections vont dessiner les schémas stratégiques de la présidentielle"

Municipales :
 Bruno Cautrès
Auteur
Expert Associé - Sociologie politique et Institutions

Dynamique ascendante du RN, divisions de la gauche, manque de structuration locale du macronisme mais aussi enjeux de terrain : autant de paramètres qui détermineront le choix des Français, le 15 et le 22 mars prochains, pour élire leur maire et leurs conseillers municipaux. Dans quelle mesure les maires, qui échappent au climat de défiance politique aggravé par la crise, sont-ils à l'écart des luttes politiques nationales ? Quelles sont les recompositions à attendre et leur impact sur les équilibres politiques nationaux ? Un entretien avec Bruno Cautrès, dans le cadre de l’Opération spéciale Municipales 2026.

1. Dans quelle mesure les élections locales sont-elles impactées par la recomposition du paysage électoral en cours notamment depuis 2024 ? Sont-elles "un miroir que l’on promène le long du chemin" vers la présidentielle ou au contraire conservent-elles une dynamique propre pour les électeurs ? 

En France plus qu’ailleurs, les élections municipales ont une dimension nationale : quasi exception européenne, les élections locales se tiennent le même jour sur l’ensemble du territoire. Au Royaume-Uni, par exemple, chaque type d’autorité locale a son propre calendrier électoral. En Allemagne, l’organisation des élections communales dépend des Landers et elles se tiennent selon un calendrier local (élections communales dans le Bade-Würtemberg en 2024, en Basse-Saxe en 2021, en Bavière en 2020). En France, le contexte politique national se trouve donc mécaniquement lié aux élections municipales.

L’influence du contexte politique national dépend ensuite de plusieurs facteurs, tels que la taille des communes ou la popularité de l’exécutif. Dans les grandes métropoles, la mobilisation des électorats les plus mécontents de la politique gouvernementale peut agir sur la participation (en la poussant vers le haut) et les résultats (en faisant subir aux candidats de la majorité au pouvoir les effets d’un "vote sanction"). À ce titre, les élections locales peuvent être considérées comme des "élections intermédiaires" (terme inspiré des midterms américaines) : les électeurs de la majorité au pouvoir se mobilisent moins et ont davantage tendance à voter pour l’opposition, mais cela ne remet pas en cause leur vote aux élections nationales suivantes. Les logiques nationales n’empêchent pas les dynamiques locales, avec des contextes spécifiques à chaque commune et le facteur "prime au sortant".

Si l’on considère plus spécifiquement les scrutins des 15 et 22 mars, les enquêtes d’opinion disponibles montrent que les électeurs mettent en avant des  sujets locaux, les questions qui touchent à leur vie quotidienne, là où ils habitent. Le précédent scrutin, en 2020, s'était déroulé avec une faible participation (45 % au premier tour), en pleine crise du Covid. Au-delà des enjeux propres à la gouvernance des villes, cette échéance est le premier rendez-vous démocratique depuis les élections législatives anticipées de 2024 et survient un an avant l’élection présidentielle de 2027. L’impact de l’échelon national sur l’échelon municipal est donc particulièrement important, même s’il convient de le nuancer. Le chambardement qui a suivi les législatives anticipées de 2024 n’a pas fait exploser les grands paramètres qui structurent le paysage politique en trois grands blocs et 45 % des électeurs affirment qu’ils détermineront leur vote indépendamment de la situation nationale : ils ne sont pas majoritaires mais demeurent nombreux (le pourcentage décroît au sein des habitants des communes les plus importantes : 65 % des électeurs se prononceront en fonction de la situation nationale dans les communes de plus de 100 000 habitants).

Lors des élections municipales, les appareils politiques adoptent des directives nationales tout en tolérant de nombreuses exceptions locales : les partis politiques - notamment Les Républicains et les socialistes - ne peuvent pas se mettre à dos certaines figures très bien implantées localement et ne sont guère en mesure d’obtenir leur totale obéissance. C’est une constante : déjà, à la fin des années 70 et au début des années 80, malgré la doctrine d’union de la gauche aux municipales, on constate de nombreuses exceptions aux règles et consignes nationales. Pour les municipales de mars, le Parti socialiste a laissé les acteurs locaux apprécier l’opportunité d’une alliance avec les Insoumis sur le terrain.

Les municipales seront un test pour le front républicain : est-il mort y compris au niveau local et quel est son legs en particulier dans les communes où une liste du RN est en mesure de l’emporter ?

Les municipales seront un test pour le front républicain : est-il mort y compris au niveau local et quel est son legs en particulier dans les communes où une liste du RN est en mesure de l’emporter ? Si les candidats de centre gauche ne se retiraient pas, cela contredirait le message de la gauche selon lequel le RN est son plus grand ennemi. En même temps, les sondages montrent que les électeurs sont plutôt défavorables aux logiques d’union (69 % des électeurs sont contre une alliance entre LFI, le PS et les écologistes au second tour, 61 % des électeurs sont contre une alliance entre LR et le RN au second tour).

Le vote sanction aura moins d’effet que d’habitude. Il joue à plein si trois conditions sont réunies : un exécutif impopulaire, la nationalisation des enjeux mais aussi, une cible. Or, si la première condition est remplie, la seconde est moins évidente et la troisième ne l’est pas : il y a très peu de maires macronistes. Le vote sanction va donc peu jouer, à moins qu’il ne mue en vote antisystème contre tous les partis de gouvernement - LR et le PS - en faveur des deux extrêmes.

Le jeu d’influence fonctionne aussi en sens inverse : le local a un impact au niveau national. Ces municipales ne sont pas sans risques ni sans potentiel pour la présidentielle. Le sort d’Édouard Philippe, donné perdant au Havre par un sondage, en est sans doute l’exemple le plus emblématique. Que sa candidature à l’Élysée soit remise en cause par un échec à la mairie du Havre serait un précédent significatif. Édouard Philippe a affirmé que s’il ne parvenait pas à convaincre les électeurs du Havre, il ne pourrait pas, a fortiori, convaincre les électeurs français et qu’il se retirerait de la course à la présidentielle. Un tel raisonnement peut se transformer en une erreur tactique voire stratégique : certains électeurs pourraient vouloir le bloquer au niveau municipal pour l’empêcher de se présenter aux présidentielles, tandis que d’autres pourraient préférer ne pas voter pour un candidat à la présidentielle, craignant que les enjeux de la ville ne le mobilisent pas pleinement, et alors même qu’ils sont prêts à voter pour lui à la présidentielle !

Si les maires sortants ne parviennent à être réélus qu’au prix de fusions de listes avec LFI (même sous la forme des "fusions techniques" dont parle à présent LFI) le discours de la gauche sur Jean-Luc Mélenchon et La France Insoumise ne pourra plus être le même.

Les formations politiques considèrent aussi ces élections comme un test. La gauche s'engage dans le combat en ordre dispersé, et La France Insoumise présente ses candidats au premier tour en dehors des listes socialistes ou socialistes-communistes : l’électorat de gauche validera-t-il ce modèle ? Si le PS parvient à exister sans LFI lors des municipales, il pourrait en tirer la conclusion qu’une victoire aux présidentielles est possible - mais les municipales vont peut-être montrer l’inverse. Si les maires sortants ne parviennent à être réélus qu’au prix de fusions de listes avec LFI (même sous la forme des "fusions techniques" dont parle à présent LFI) le discours de la gauche sur Jean-Luc Mélenchon et La France Insoumise ne pourra plus être le même. Il en va de même pour Les Républicains vis-à-vis de l'Union des droites pour la République, le parti d’Éric Ciotti, ou du RN. On le voit à travers quelques matchs emblématiques : si Éric Ciotti remporte Nice, 5e ville de France, face à Christian Estrosi, candidat Horizons, la pression en faveur d’une union des droites serait très forte chez LR. Idem à Marseille : si la liste de Franck Allisio, candidat RN, réalise un très bon score au premier tour et passe nettement devant la liste de Martine Vassal (divers droite) la décision de celle-ci (se maintenir ou pas, faire alliance ou pas) sera scrutée avec la plus grande attention. À Paris, si Rachida Dati l’emporte grâce au soutien de Sarah Knafo, quelles seront les conclusions de la droite pour 2027 ?

Les journées du 16 et du 17 mars seront donc capitales : qui est allié de qui, qui s’oppose à qui ? Les municipales vont dessiner les schémas relationnels et stratégiques de la présidentielle de 2027. Quelles listes fusionneront ? Comment les formations politiques vont-elles interpréter le second tour ? Dans quelle mesure les niveaux nationaux vont-ils laisser les candidats locaux, qui connaissent leur terrain, procéder aux arbitrages ?

2. Urbanisme, sécurité, mobilité… Quels sont les enjeux dominants des campagnes, notamment par rapport aux élections de 2020 ? Quelles sont les tendances qui se détachent des grandes et des petites villes ? 

Selon une enquête récente, la sécurité est très haut dans l’échelle de priorités des électeurs, celles dont ils tiendront compte au moment de voter. Le cadre de vie, la propreté de la ville et les impôts locaux sont également importants.

La hiérarchie entre ces différentes motivations de vote dépend de la taille de la commune. Dans les petites communes de moins de 2000 habitants priment le cadre de vie et l’environnement, suivi des impôts locaux et de la sécurité. Plus la commune est grande, plus la sécurité est centrale et se détache des autres enjeux (impôts locaux, environnement, propreté) : 42 % des électeurs citent la sécurité dans les trois enjeux qui comptent le plus dans les villes de moins de 2000 habitants, mais ils sont 61 % dans les villes de 20 000 habitants à 100 00 habitants. Sur cet enjeu, le niveau national et local sont difficiles à distinguer car la question de la sécurité fait également partie des préoccupations principales au niveau national.

Une autre enquête d’opinion, proposant aux personnes interrogées de choisir 3 sujets, parmi 15, qu’ils prendront en compte au moment de faire leur choix de vote aux municipales, montre que le trio de tête est la sécurité, le maintien des services publics de proximité, le dynamisme économique de la commune (à égalité avec l’accès à la santé) et confirme la place très importante occupée par la question de la sécurité dans les motivations de vote, en particulier pour les électorats à droite.

3. Polarisation, alliances électorales ou front républicain : de quoi la fragmentation et la multiplication des candidatures sont-elles le signe et comment caractériser le climat général des débats médiatiques et citoyens ?

Le contexte international écrase tout l’espace médiatique. La campagne a été quasi absente depuis le début de la guerre en Iran et le débat politique est faiblement investi, y compris par les formations politiques elles-mêmes : rares sont les acteurs politiques à parler des élections municipales, si l’on met à part Jean-Luc Mélenchon et la tactique de la provocation constatée à Lyon le 26 février ou à Perpignan le 1er mars. Au-delà de la concurrence de la géopolitique, les partis souhaitent, pour certains, économiser leur budget en vue de la campagne présidentielle ; ils choisissent aussi de se tenir sur la réserve au niveau national pour préserver les acquis locaux des maires sortants.

Une confrontation idéologique ou politique de fond eût été souhaitable : les élections doivent permettre d’évoquer certaines questions importantes pour notre vie politique, comme la décentralisation ou les compétences de la commune.

Mais quelles que soient ces raisons tactiques, une confrontation idéologique ou politique de fond eût été souhaitable : les élections doivent permettre d’évoquer certaines questions importantes pour notre vie politique, comme la décentralisation ou les compétences de la commune. Elles ne sont pas abordées. C'est une occasion manquée : les élections municipales sont des élections proches des citoyens et rappellent que la politique peut avoir un impact - fiscalité, sujets locaux… Elles ont été rattrapées par l’idée paralysante selon laquelle le vrai débat aurait lieu en 2027, et que d’ici là, rien ne pouvait être mis en œuvre. C’est vraiment dommage, car existe au niveau local un vrai potentiel d’engagement civique comme nous l’avons récemment montré dans notre enquête sur la démocratie et les "nouveaux chemins du civisme".

Propos recueillis par Hortense Miginiac

Copyright image : ELSA RANCEL / AFP
La mairie du XIXe arrondissement à Paris.

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