Rechercher un rapport, une publication, un expert...
L'Institut Montaigne propose une plateforme d'Expressions consacrée au débat et à l’actualité. Il offre un espace de décryptages et de dialogues pour valoriser le débat contradictoire et l'émergence de voix nouvelles.
29/11/2023

[Le monde vu d'ailleurs] - Que peut-on attendre de la présidence russe des BRICS ?

[Le monde vu d'ailleurs] - Que peut-on attendre de la présidence russe des BRICS ?
 Bernard Chappedelaine
Auteur
Ancien conseiller des Affaires étrangères

Tous les quinze jours, Bernard Chappedelaine, ancien conseiller des Affaires étrangères, nous propose un regard décalé sur l'actualité internationale. Nourris d'une grande variété de sources officielles, médiatiques et universitaires, ses décryptages synthétisent les grands enjeux du moment et nous invitent à poursuivre la réflexion en compagnie des meilleurs experts étrangers. Cette semaine, il examine les conséquences de l’élargissement des BRICS sur la stratégie russe.

C’est alors que la Russie s’apprête, le 1er janvier, à assumer la présidence des BRICS, que l’élargissement décidé lors du sommet de Johannesburg d’août 2023 entrera en vigueur. Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Iran, Égypte, Éthiopie, Argentine : Moscou peut se réjouir de ces nouvelles adhésions, qui lui permettent de promouvoir son discours sur le "monde multipolaire" et la "défense des valeurs traditionnelles". Elles accroissent aussi, cependant, l’hétérogénéité d’un groupe informel dont le bilan est jusqu’à présent resté modeste et qui, au-delà du contournement des sanctions occidentales, ne soutient pas sa guerre en Ukraine. 

Rééquilibrages économiques et géopolitiques liés aux sanctions internationales, conséquences de la récente élection de Javier Milei en Argentine, éventuelles dissensions internes : quelles sont les perspectives pour l’influence russe dans les BRICS ?

Les BRICS, composante du "monde multipolaire" que Moscou appelle de ses vœux

La Russie a eu un rôle moteur dans la formation des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), réunis pour la première fois en 2006 au niveau ministériel en marge du forum économique de Saint-Pétersbourg et qui ont tenu leur premier sommet en 2009 à Ekaterinbourg. C'est également sous présidence russe que la nouvelle Banque de Développement des BRICS voit le jour en 2015. Sur le plan économique, la montée en puissance de ce groupe informel, que l'Afrique du Sud rejoint en 2011, est impressionnante. En 1990, ces cinq États représentaient 5 % du PIB mondial, ils y contribuent aujourd'hui pour plus de 25 %, essor largement dû à la Chine. La confrontation de Moscou avec l'Occident, qui atteint son paroxysme avec la guerre en Ukraine, fait dorénavant de ces pays les partenaires privilégiés de la Russie dans le "monde multipolaire" dont elle se fait l’avocat. Parmi les "vecteurs régionaux" de la diplomatie du Kremlin, mentionnés dans le "concept de la politique étrangère de la Fédération de Russie", adopté en mars 2023, la Chine et l'Inde figurent en très bonne place, devançant largement la "région européenne" (l'UE n'est pas mentionnée) et les "États-Unis et autres États anglo-saxons", relégués en fin de liste. Depuis 2014, les échanges entre la Russie et les pays du G7 ont reculé de 36 %, alors que le commerce Russie-BRICS a augmenté de 121 %, note le site Re : Russia. Pékin et Delhi sont devenus les principaux importateurs du pétrole russe, les échanges russo-chinois ont quasiment doublé depuis 2014, 16 % des exportations russes sont désormais libellées en yuans. Cette réorientation du commerce extérieur a évité l'effondrement de l'économie russe, les BRICS ayant décidé de ne pas appliquer les sanctions occidentales. Cette résilience met en lumière une "nouvelle réalité", souligne ce média indépendant, l'affaiblissement de l'influence politique occidentale. Tout comme l'Organisation de coopération de Shanghai, les BRICS sont un "instrument politique global qui permet à la Russie d'éviter un isolement", analyse Timothée Bordatchev

Cette réorientation a évité l'effondrement de l'économie russe, les BRICS ayant décidé de ne pas appliquer les sanctions occidentales. [Mettant en lumière] une "nouvelle réalité", l'affaiblissement de l'influence politique occidentale.

Au-delà des déclarations de principe, le communiqué rendu public à l'issue du sommet de Johannesburg, qui a réuni en août dernier les chefs d'État et de gouvernement des pays membres, et auquel V. Poutine a participé en vidéoconférence, contient peu de décisions concrètes. "Soyons francs", admettent les experts du club Valdaï, au regard des attentes créées par le sommet, les résultats ne sont pas à la hauteur des ambitions, notamment sur la coopération financière qui avait suscité beaucoup d'intérêt, l'objectif étant réduire le rôle du dollar dans les échanges internationaux. V. Poutine a admis que la création d'une monnaie commune, évoquée par le Président Lula, était une "question complexe".

Les dirigeants des BRICS se bornent à "constater la nécessité d’utiliser des systèmes de paiement alternatifs" et à instruire leurs ministres des Finances et directeurs des Banques centrales "d’étudier l’utilisation des monnaies nationales et d’une série d’instruments de paiement" en vue de renforcer la stabilité du système financier mondial. En fait, explique Re: Russia, le recours aux monnaies nationales pour régler les achats de pétrole russe, par exemple par l'Inde, a eu pour conséquence paradoxale la dépréciation du rouble par rapport au dollar. Les réserves de la Banque centrale de Russie sur le paiement en roupies du pétrole russe et les réticences indiennes à utiliser le yuan créent aussi des tensions sur le marché des hydrocarbures. S'agissant du renforcement institutionnel de ce groupe jusqu'à présent très informel, le communiqué reste évasif : "nous instruisons nos sherpas de poursuivre les discussions sur une base régulière concernant le développement institutionnel des BRICS", absence de progrès que déplore le chercheur Sergueï Lavrov, alors même qu'en Afrique du Sud, les dirigeants des BRICS ont décidé d’accueillir six nouveaux membres à compter du 1er janvier 2024, ce qui fait dire à Andreï Kortounov qu'il y aura "un avant et un après" le sommet de Johannesburg. 

Un élargissement inédit avec des conséquences mitigées pour la Russie

Dans quelle mesure le sommet des BRICS contribue-t-il à la mise en place d’une nouvelle donne mondiale ? La discussion sur l'élargissement sans précédent décidé à Johannesburg, qui aboutit à l'entrée de six États (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Iran, Égypte, Ethiopie, Argentine), traduit aussi les conceptions et les priorités différentes des membres fondateurs des BRICS, qui se considéraient comme un "club de leaders" du monde non-occidental, selon l'expression de Sergueï Lavrov. Le quotidien Vedomosti note que l'Inde et le Brésil, craignant une détérioration de leurs relations avec l'Occident, étaient réticents à l'inclusion de nouveaux États. La question divise effectivement les BRICS où deux approches coexistent, confirme le politologue Alexeï Makarkine, la Chine, et également la Russie, sont favorables à un élargissement maximal du format afin de créer un rapport de forces plus favorable avec les États-Unis et l'Occident, Moscou y voyant le moyen de poser les bases d'un "nouvel ordre mondial", stratégie qui suscite des réserves de la part des autres membres. "Une augmentation aussi radicale des membres va inévitablement conduire non seulement à un changement des modalités d'action, mais à une modification du caractère et de la nature fondamentale des BRICS", estime quant à lui l'expert Sergueï Lavrov. Les espoirs de ceux qui escomptaient une "politisation" accrue pour s'opposer à la domination occidentale sont déçus et, parmi les onze membres, seuls trois (Chine, Russie, Iran) sont "prêts à jeter un défi à l'hégémonie des États-Unis", la majorité privilégie, d'après lui, une "approche modérée" et la recherche de "compromis". Si le principe de représentativité avait été pris en compte, l'Indonésie, le Nigéria, voire le Vénézuela, auraient été retenus, estime Sergueï Lavrov. Leur entrée aurait accru l'influence des BRICS dans d'autres enceintes internationales - comme le G20, présidé en 2024 par le Brésil - conformément au principe de "l'intégration des intégrations", développé par les experts russes. Dans ces conditions, la décision prise à Johannesburg, qui fait la part belle à la région du Moyen-Orient, peut surprendre.

À l'instar de beaucoup de commentateurs, Novaya gazeta considère que la Chine est la principale bénéficiaire de l'élargissement des BRICS. Cet avis est aussi celui émis dans The Insider, autre média indépendant, par le sinologue Andreï Smoliakov. Pékin est selon lui le seul gagnant de l'inclusion de nouveaux pays, dont le statut de "leader informel" va se trouver rehaussé, alors que l'influence russe risque de se diluer dans ce groupe qui pourrait perdre sa "dynamique anti-occidentale". De l'aveu même du Président Poutine, la mise au point du communiqué final a été "complexe", Moscou n'a pu obtenir un soutien à son "opération militaire spéciale" de la part de ses partenaires, qui se contentent de "rappeler leurs positions nationales sur le conflit en et autour de l'Ukraine" et de "noter avec appréciation les propositions de médiation et de bons offices visant une résolution pacifique du conflit par le dialogue et la diplomatie" (§ 19). Le quotidien Vzgliad met l’accent sur le fait que la Russie apparaît comme un "pilier" de la défense de la souveraineté des États et des valeurs traditionnelles, orientations partagées par les autres membres des BRICS, mais ce sont surtout les opportunités économiques offertes par l'entrée de nouveaux membres qui retiennent l’attention. 

Alexeï Portanski, chercheur à l'IMEMO, invite à ne pas surestimer ce volet économique, car tous les membres des BRICS, même la Chine, redoutent les sanctions secondaires mises en œuvre par les Occidentaux. Aussi, à court terme, cet expert s’attend à ce que, pour la Russie, les avantages économiques de cet élargissement restent limités. L'inclusion dans le groupe des principaux producteurs de pétrole (Arabie saoudite, Iran, Émirats arabes unis, Russie) et des premiers importateurs d'hydrocarbures (Chine, Inde) devrait toutefois, selon les Izvestia, permettre aux BRICS de peser sur les règles du marché pétrolier et contribuer à la dédollarisation des échanges internationaux. L'idée d'un "corridor énergétique Proche-Orient-Chine" est avancée, relève Sergueï Lavrov. 

[L'élargissement] traduit aussi les conceptions et les priorités différentes des membres fondateurs des BRICS, qui se considéraient comme un "club de leaders" du monde non-occidental.

L’intégration des nouveaux membres, premier défi de la présidence russe

Avec l'élargissement décidé à Johannesburg, cinq des onze membres des BRICS - qui représentent désormais environ 30 % du PIB mondial - sont situés dans un espace situé entre la mer Rouge et le Golfe persique, relève le chercheur Sergueï Lavrov, région avec laquelle la Russie entretient des liens étroits. C'est le cas de l'Iran, pays soumis également à un régime sévère de sanctions, "partenaire stratégique" de la Russie, qui lui fournit des drones dans sa guerre en Ukraine et avec lequel elle coopère en Syrie notamment, afin de restreindre l'influence occidentale. Le rapprochement entamé dernièrement avec l'Arabie saoudite facilite non seulement la concertation au sein de l'OPEP +, mais peut aussi servir à financer des projets technologiques en Russie. De même, l'adhésion des EAU, qui participent à l'exploitation du gisement de Yamal dans le grand Nord russe, est de nature à faciliter des collaborations avec la Russie. L'Égypte est un partenaire traditionnel de Moscou, qui pourrait augmenter ses achats de céréales russes. Une longue tradition de coopération lie également l'Éthiopie à la Russie, qui comporte une dimension religieuse en raison de la présence de communautés orthodoxes mais, compte tenu de sa pauvreté, le pays fonde plus d'espoirs sur la Chine pour obtenir de l'aide. Quant à l'adhésion de l'Argentine, elle revêt pour la Russie une importance surtout politique et s'inscrit dans sa stratégie visant à contenir l'influence occidentale. Alors qu'une quarantaine de pays ont manifesté de l'intérêt pour rejoindre les BRICS et qu'une vingtaine d'entre eux ont formalisé leur candidature, le choix opéré à Johannesburg apparaît "arbitraire" à beaucoup d'experts russes. L’alternative était "élargissement quantitatif ou renforcement qualitatif", et le choix opéré va "compliquer sérieusement la deuxième option", affirme Fiodor Loukjanov, qui déplore l'absence de toute institutionnalisation, notamment d'un secrétariat, et un manque de transparence des critères d'adhésion. Or, souligne Sergueï Lavrov, l'exemple de l'UE, malgré une proximité géographique, historique et culturelle beaucoup plus grande, montre que "le succès n'est pas garanti". 

L’alternative était "élargissement quantitatif ou renforcement qualitatif", et le choix opéré va "compliquer sérieusement la deuxième option" affirme Fiodor Loukjanov.

En assumant à compter du 1er janvier prochain la présidence des BRICS, la Russie est confrontée à des chantiers majeurs. Il s'agit en premier lieu de faciliter la bonne intégration des six nouveaux membres et de traiter les demandes d’adhésion, comme celle du Pakistan, qui vient de formaliser sa candidature. L'élection de Javier Milei à la tête de l'Argentine crée d'ores et déjà une difficulté, puisque le Président élu a indiqué, lors de sa campagne, ne pas vouloir coopérer avec le Brésil, la Chine et la Russie et être opposé à l'adhésion de son pays aux BRICS. Les experts consultés par la chaîne RTVi font toutefois remarquer qu'il ne dispose pas de la majorité parlementaire pour son programme ultra-libéral. 

Moscou devra aussi gérer les relations difficiles entre l'Arabie saoudite et l'Iran, l'Égypte et l'Éthiopie, l'Inde et la Chine, ainsi que les conceptions différentes des différents membres sur le rôle des BRICS, dont les décisions nécessitent le consensus, observent les participants à une table-ronde organisée par le RIAC. Moscou et Pékin voudraient transformer les BRICS en un contre-poids au G7, alors que Delhi voit dans cette enceinte informelle une plateforme de discussions pour des initiatives et des projets communs, explique Vzgliad. Les relations sino-indiennes sont le principal problème, souligne Timothée Bordatchev, membre du conseil d’experts des BRICS. Parmi les domaines de coopération qui devraient être mis à l'agenda de la présidence russe, les experts du RIAC citent la sécurité de l'information et l'intelligence artificielle, d’ores et déjà mentionnées par V. Poutine. Malgré des résultats jugés décevants, les chercheurs russes espèrent aussi des progrès dans la création d'un instrument de paiement alternatif au dollar, le rapport demandé aux ministères des Finances et aux Banques centrales devrait être discuté à Kazan, qui accueillera le prochain sommet des BRICS. La capitale de la république du Tatarstan, note d’autre part Timothée Bordatchev, permettra de montrer le double visage de la Russie, chrétien-orthodoxe et musulman. 

Copyright image : ALEXANDER KAZAKOV / POOL / AFP

Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne