AccueilExpressions par MontaigneDilemme européen face à la Chine : la visite de Friedrich Merz, un cas d'écoleLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Asie03/03/2026ImprimerPARTAGERDilemme européen face à la Chine : la visite de Friedrich Merz, un cas d'écoleAuteur François Godement Expert Résident, Conseiller spécial - Asie et États-Unis La récente visite du chancelier Merz en Chine a une fois de plus mis en lumière l'approche prudente de Berlin, qui cherche un équilibre entre "de-risking" et engagement économique. Pourtant, la publication d'une déclaration commune ne peut pas faire oublier que Merz est rentré sans avoir obtenu aucune concession concrète de la part de Pékin. Relance industrielle et efforts de décarbonation sont-ils compatibles ? Face aux doutes allemands et européens, l'UE va-t-elle reconsidérer ses ambitions environnementales pour préserver sa compétitivité ?Il y a toujours une photographie qui incarne la visite en Chine d’un dirigeant étranger - qu’elle soit prise avec ou sans l’accord de ce dernier. Le cliché qui restera sans doute de la visite du chancelier Merz en Chine (25-26 février) le montre lors de sa visite de Unitree Robotics à Hangzhou, assistant à un spectacle soigneusement orchestré de robots quadrupèdes. Ceux-ci ont enchaîné saltos arrière et démonstrations de boxe en son honneur ; l’un d’eux a même eu la délicatesse de trébucher - "après tout, ne sommes-nous pas encore des humains ?". Friedrich Merz a salué la performance technologique et industrielle de la Chine, sans toutefois omettre d’évoquer, dans l’enceinte même de l’usine Unitree, les déséquilibres économiques dans les échanges entre les deux pays et la guerre menée par la Russie. Ces propos-là ont été peu relayés ; la séquence visuelle, en revanche, l’a été abondamment. Or elle pose problème. Unitree Robotics produit depuis plusieurs années des robots quadrupèdes - notamment en forme de chien. Mais il ne s’agit pas que de paisibles auxiliaires d’entretien. Leur utilisation par l’Armée populaire de libération a été documentée. Une vidéo, peut-être virtuelle plutôt que réelle, circule également montrant des quadrupèdes humanoïdes d’Unitree lançant des attaques armées.Huang Xingxing, fondateur et PDG d’Unitree, met en avant des usages civils au service de l’humanité. Son entreprise n’est pas de grande taille. Pourtant, il figurait parmi les six dirigeants sélectionnés pour une rencontre médiatisée avec Xi Jinping, consacrée à l’avenir de l’intelligence artificielle. Son entreprise faisait également partie des six entreprises retenues à Hangzhou - devenue à ce stade un pôle majeur chinois de l’IA et de la robotique - pour bénéficier de subventions massives, y compris de la part de l’APL. À tel point qu’en mai 2025, le département de la Défense et le département du Commerce des États-Unis l’ont désignée devant le Congrès, preuves à l’appui, comme entreprise clé préoccupante au titre de la fusion des industries civiles et militaires. Jusqu’à présent, aucun média occidental ne semble avoir rendu compte de cet élément.Les incertitudes connues et réelles de la visiteLe chancelier Merz et son entourage en avaient-ils connaissance ? Peut-être pas. Même dans une visite minutieusement mise au point, et par ailleurs souvent décrite comme exempte d’impairs, des ajustements de détail et parfois de dernière minute peuvent échapper à l’attention de visiteurs concentrés sur la formulation des communiqués officiels. La partie chinoise, en revanche, connaissait évidemment les préoccupations américaines. Elle sait ménager des effets de surprise et a certainement anticipé l’impact de la vidéo au-delà de la visite elle-même. Dans ce cas, on pourrait y voir une certaine naïveté de la part d’un dirigeant manifestement - et à juste titre - préoccupé par les avantages comparatifs respectifs des industries civiles chinoise et allemande.À moins que le Chancelier n’ait été informé. Dans ce cas, même formulé indirectement, il s’agirait d’un signal assez fort : la "réduction des risques" ne signifie pas alignement sur les positions américaines, voire peut-être volonté d’en prévenir certaines (Unitree n’est pas formellement inscrite à ce stade sur une liste américaine d’interdiction). À chacun de choisir son interprétation.Cet épisode illustre un dilemme plus large, perceptible tout au long de la visite et commun à l’ensemble des dirigeants européens. Confrontés à des sujets majeurs de préoccupation dans la relation avec la Chine, tout en étant contraints de préserver de nombreux liens, ils avancent sur une ligne de crête étroite, entre des précipices de part et d’autre. Et cela plus encore lorsque les États-Unis, loin d’apporter un soutien, observent et, le cas échéant, menacent les différents acteurs de la relation avec la Chine.Comme beaucoup d’autres, cette visite peut presque uniquement être évaluée à l’aune de ses résultats publics - au premier rang desquels une déclaration conjointe sino-allemande. L’adoption d’un texte commun n’allait pas de soi. Un sommet UE-Chine, tenu poliment à Pékin pour la deuxième fois consécutive en juin 2025, n’avait pas permis d’aboutir à un tel résultat, hormis sur le climat, qui joue désormais le rôle d’idiot utile dans les relations Europe-Chine.Le communiqué Merz-Xi est en réalité légèrement plus substantiel qu’un exercice similaire entre Emmanuel Macron et Xi en décembre 2025, sans être plus long. Il mentionne la question ukrainienne, un cessez-le-feu et la cessation des hostilités, ainsi que les préoccupations respectives concernant la "réduction des risques" (Allemagne) et la sur-sécurisation (Chine). Le communiqué Merz-Xi est en réalité légèrement plus substantiel qu’un exercice similaire entre Emmanuel Macron et Xi en décembre 2025, sans être plus long. Il mentionne la question ukrainienne, un cessez-le-feu et la cessation des hostilités, ainsi que les préoccupations respectives concernant la "réduction des risques" (Allemagne) et la sur-sécurisation (Chine). En revanche, aucune mentiondes droits de l’homme - ni dans le communiqué ni en marge de la visite. Cela tend à devenir la nouvelle norme.La quête sans fin de concessions chinoisesPour publier un communiqué conjoint, il faut en payer le prix, c’est-à-dire accepter d’y faire figurer certains compromis. Une dose de multilatéralisme rhétorique, une mention devenue rare d’un "partenariat stratégique", une réaffirmation de l’adhésion de l’Allemagne à la politique d’une seule Chine - mention dont Emmanuel Macron avait pu se dispenser, peut-être parce qu’une déclaration antérieure non officielle lors d’une précédente visite en Chine avait souvent été jugée excessive. La visite d’Antonio Costa et d’Ursula von der Leyen (en juillet 2025) s’est révélée bien plus explicite publiquement, tant sur les critiques du soutien chinois à la Russie que sur les déséquilibres commerciaux.À l’inverse, la visite d’Antonio Costa et d’Ursula von der Leyen (en juillet 2025) s’est révélée bien plus explicite publiquement, tant sur les critiques du soutien chinois à la Russie que sur les déséquilibres commerciaux. En quelques années, l’Allemagne est passée d’un commerce équilibré avec la Chine à un déficit de 100 milliards d’euros. Friedrich Merz n’a pas non plus mentionné la "rivalité systémique", qualification officielle de l’Union européenne depuis 2019. Taire certains sujets fait aussi partie du prix à payer pour obtenir un communiqué conjoint avec la Chine. Friedrich Merz était accompagné de trente grands dirigeants d’entreprise allemands. Des contrats devraient en découler - sans qu’ils soient encore clairement identifiés à ce stade, à l’exception d’une signature Airbus "jusqu’à 120 avions" dès le premier jour. Cette signature ressemble fortement à l’engagement déjà annoncé à Emmanuel Macron en décembre 2025. Mais le plus frappant est peut-être l’absence de concession tangible de la part de la Chine sur les sujets de préoccupation. De manière étonnante, le communiqué de la Chancellerie à la presse sur la visite et sur le "partenariat stratégique" avec la Chine comporte plusieurs lacunes, apparemment liées à des problèmes techniques, y compris concernant des déclarations de Xi Jinping. Les médias chinois et les commentaires de personnalités quasi officielles ont, eux, pleinement inscrit la visite dans leur propre récit. Comme l’écritGlobal Times : "au cours des trois derniers mois, outre le chancelier allemand, le président français, le Premier ministre canadien, le Premier ministre finlandais et le Premier ministre britannique ont également visité la Chine et obtenu des résultats remarquables en matière de coopération". On peut également citer Yang Jiemian, directeur du principal think tank de relations internationales de Shanghai, suggérant que les Européens devraient se souvenir du temps où la Chine ne pouvait leur vendre que du thé. Les images de la visite chez Unitree servent évidemment à démontrer la maîtrise technologique incontestable de la Chine, tandis que l’industrie et l’innovation allemandes reçoivent une reconnaissance polie. Le tout semble se dérouler sur une scène distincte du cadre global des relations UE-Chine.Pris entre des exigences contradictoires - faire avancer les sujets de préoccupation tout en défendant l’industrie allemande -, Merz a tenté avec minutie de résoudre un dilemme qui est aussi celui de chacun des 27 États membres. Pris entre des exigences contradictoires - faire avancer les sujets de préoccupation tout en défendant l’industrie allemande -, Merz a tenté avec minutie de résoudre un dilemme qui est aussi celui de chacun des 27 États membres. Miser sur l’unité européenne, oui, mais face au peu d’égards persistant de la Chine, tenter d’obtenir des résultats présentables à son opinion publique. Et la Chine maîtrise parfaitement ce jeu. Hormis l’annonce de nouveaux ou de renouvellements de canaux de communication sur les sujets sensibles, aucun progrès perceptible n’a donc été réalisé lors de cette visite. C’est plus tard, au cours d’un discours devant un auditoire allemand, que Friedrich Merz a exprimé plus librement ses impressions. Il a déploré la semaine de quatre jours et la durée des vacances, estimant que la prospérité allemande ne pourrait être maintenue sans davantage d’efforts. Il a également lancé cet avertissement : "Je ne suis pas prêt à renoncer à l’Allemagne en tant que place industrielle simplement parce que nous poursuivons une politique environnementale déséquilibrée. Au final, nous pourrions être neutres sur le plan climatique - c’est possible - mais nous n’aurions alors plus qu'un seul emploi industriel. Ce n’est pas ce vers quoi je veux tendre". Si l’Allemagne - et l’Europe - n’obtiennent pas de réponses plus substantielles de la part de la Chine sur leurs préoccupations, elles pourraient être conduites à devenir elles-mêmes, en matière de politique économique, "plus chinoises"Et en effet, si l’Allemagne - et l’Europe - n’obtiennent pas de réponses plus substantielles de la part de la Chine sur leurs préoccupations, elles pourraient être conduites à devenir elles-mêmes, en matière de politique économique, "plus chinoises" : davantage de subventions, davantage de politiques industrielles, mais moins de verdissement si celui-ci revient à céder une large part du marché européen à la Chine.Copyright image: Michael KAPPELER / Pool / AFP Le chancelier allemand Friedrich Merz passant en revue la garde d’honneur en compagnie du premier ministre chinois Li Qiang au Palais de l’Assemblée du peuple à Pékin, le 25 février 2026.ImprimerPARTAGER