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05/05/2026
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À la recherche d’indices sur la prochaine rencontre Trump-Xi à Pékin

À la recherche d’indices sur la prochaine rencontre Trump-Xi à Pékin
 François Godement
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Asie et États-Unis

​​Les 14 et 15 mai, Donald Trump se rendra à Pékin où il rencontrera Xi Jinping. La visite se prépare mais les incertitudes dominent, tant du fait de l'importance des enjeux - de Taiwan à l'Iran en passant par les semi-conducteurs et les technologies duales - que de l'erratisme plus ou moins maîtrisé du président américain. Entre velléités de découplage et interdépendance, contrôle des exportations et droits de douane, quels seront les sujets sur la table ? Comment se traduit la priorité donnée par l’administration américaine - et par la Chine - à leurs relations ?

La visite de Donald Trump à Pékin se concrétise : les détails logistiques sont réglés, la rencontre se prépare, sa tenue effective devient de plus en plus probable. Et pourtant, on ne peut manquer de relever le silence d’une grande partie des commentateurs sur le sujet. L’incertitude est plus élevée qu’à l’accoutumée, au vu des inflexions successives de la politique américaine en général, et de sa politique chinoise en particulier. L’analyse nuancée de Ryan Haass, expert au sein de la Brookings Institution, se détache dans le silence généralisé : elle propose trois scénarios aux trajectoires très différentes, qui concluent en faveur d’une voie moyenne. Peu satisfaisant intellectuellement, mais peut-être réaliste.

Deux images viennent à l’esprit pour caractériser cette rencontre. La première met en scène Xi Jinping en mante religieuse, attendant patiemment que la proie s’approche. "Calme", "stabilité", "responsabilité" : tels sont les messages qu’il renvoie depuis Pékin.

Derrière une apparente dispersion stratégique - du Venezuela à l’Iran, des droits de douane européens à Cuba - Donald Trump délivre ponctuellement les coups d’une superpuissance militaire et diplomatique.

À l’inverse, Donald Trump est une figure profondément clivante - et semble s’en délecter, en particulier vis-à-vis des Européens. Les commentateurs parient donc plutôt sur le premier. Mais une métaphore pourrait s’appliquer à Donald Trump, et rappeler que le rapport de force n’est pas nécessairement en sa défaveur : la devise célèbre de Muhammad Ali - "Voler comme un papillon, piquer comme une guêpe". Derrière une apparente dispersion stratégique - du Venezuela à l’Iran, des droits de douane européens à Cuba - Donald Trump délivre ponctuellement les coups d’une superpuissance militaire et diplomatique.

Des exigences américaines revues à la baisse

Les demandes américaines à l’égard de la Chine semblent s’être à la fois réduites et réorientées. Depuis la trêve commerciale d’un an conclue à Busan (30 octobre 2025), un ensemble de droits de douane supplémentaires sont restés en suspens. Le "rééquilibrage des échanges" demeure en principe à l’ordre du jour, mais il se concentre désormais sur des demandes classiques : soja, aéronautique, énergie. L’administration évoque aujourd’hui la création d’un "conseil du commerce" et d’un "conseil de l’investissement" bilatéraux - des mécanismes de dialogue que Donald Trump pensait pouvoir contourner.

Pour le dire diplomatiquement, la politique chinoise a été "réorientée" par rapport au premier mandat. Les droits de l’homme ne sont plus évoqués. Une vente d’armes de 11 milliards de dollars à Taïwan est suspendue - vraisemblablement comme geste d’apaisement en vue du sommet. Sous l’influence de Jensen Huang, président de Nvidia, l’administration n’a pas formellement interdit la vente des puces H200 de l’entreprise. Ironiquement, c’est la Chine qui a annoncé bruyamment interdire à ses entreprises l’usage de puces étrangères, orientant leur demande vers Huawei. La réalité est plus nuancée : quelques semaines plus tard, Pékin aurait autorisé plusieurs grands groupes - Alibaba, Tencent - à acquérir 400 000 de ces puces H200. Des deux côtés, la posture l’emporte en partie sur le fond.

Au sein de l’administration américaine, une forme d’épuration a rapidement touché le Conseil de sécurité nationale : Alex Wong et David Feith, responsables des questions d’économie stratégique, de Chine et de technologies critiques, ont été écartés dès le printemps 2025.

Voleter comme un papillon, piquer comme une guêpe

Mais avec Donald Trump, les revirements… peuvent être renversés.

Évoquant des transferts d’armes présumés de la Chine vers l’Iran (systèmes MANPADS [système portatif de défense antiaérienne], radars en bande X, usage de satellites chinois pour identifier des cibles en Arabie saoudite et dans les pays du Golfe), Trump aurait déclaré sur Truth Social : "Je lui ai écrit une lettre pour lui demander de ne pas le faire (…) et il m’a répondu qu’il ne le faisait pas (…) Le président Xi me donnera une grosse accolade quand j’arriverai dans quelques semaines", avant d’ajouter, fidèle à lui-même : "Nous travaillons ensemble intelligemment, et très bien ! C’est mieux que de se battre non ??? MAIS N’OUBLIEZ PAS nous sommes très bons pour nous battre, si nécessaire - bien meilleurs que quiconque !!!". Comprenne qui pourra, mais Trump ne déroge pas à son style de négociation : formuler en même temps la meilleure offre possible et le pire des scénarios, sans cesser de cultiver l’imprévisibilité.

Une ligne de fracture réapparaît au sein de l’administration au sujet de la Chine, comme à propos de l’Iran, ainsi que le résume un commentaire sarcastique : "Rien de tout cela ne serait arrivé si Elbridge Colby était vivant". Colby est le bien vivant Secrétaire adjoint à la Défense, qui prône depuis des années une concentration des efforts américains sur la rivalité avec la Chine, souvent au détriment de l’Europe. Il a récemment modéré son ton vis-à-vis de Pékin. Des fuites vers CBS et NBC sur les ventes d’armes à l’Iran, ainsi que plusieurs articles du Wall Street Journal, semblent provenir des milieux les plus "faucons" sur la Chine. L’Annual Threat Assessment de mars 2025 s’est montré plus direct que par le passé sur la menace chinoise. Des auditions sénatoriales de mars 2026 confirment cette ligne. Les responsables du BIS (Département du commerce) et du renseignement s’alignent sur les analyses de la Silicon Valley : la Chine exploiterait des modèles d’IA américains et les puces H200 pour entraîner des systèmes destinés à l’Armée populaire de Libération, dans le cadre de la fusion civilo-militaire. Ils contestent implicitement l’argument de Jensen Huang selon lequel ces ventes retarderaient les capacités chinoises.

Posture chinoise et réalités

La Chine renforce sa stratégie d’autosuffisance, des semi-conducteurs à l’agriculture. L’utilisation de son nouveau dispositif de contrôle des exportations pour suspendre des ventes de terres rares en 2025 a été parfois comparée à de la dissuasion nucléaire. Si elle s’était prolongée, cette mesure aurait en effet pu paralyser des secteurs civils et militaires clés.

Mais cet outil a peut-être été utilisé trop tôt, en réponse aux restrictions américaines sur les semi-conducteurs, incitant Washington à accélérer la diversification de ses approvisionnements. Les États-Unis renforcent désormais leurs liens avec les Philippines ainsi qu’avec d’autres pays asiatiques, tant pour des bases avancées que pour l’exploitation et la transformation de matériaux critiques. Robert Lighthizer plaide pour un découplage économique accru. Une reprise de la guerre commerciale pourrait privilégier les interdictions d’exportation et les règles d’origine plutôt que les droits de douane.

Par ailleurs, le conflit avec l’Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz mettent en lumière l’interdépendance de la Chine avec l’économie mondiale. Certes, Pékin dépend moins du pétrole iranien à court terme, mais le Golfe reste sa principale source d’approvisionnement. Les conséquences dans le Golfe et en Europe d’une crise énergétique frapperaient immédiatement ses exportations. Celles-ci, on ne le répétera jamais assez, sont devenues le moteur principal de sa croissance et la principale source de profitabilité de ses entreprises industrielles.

Le conflit avec l’Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz mettent en lumière l’interdépendance de la Chine avec l’économie mondiale. 

D’autres décisions chinoises risquent de tendre ses relations régionales avec l’Asie. L’interdiction des exportations d’urée (fabriquée en Chine à partir du charbon et donc non dépendant du Moyen-Orient) affecte durement ses voisins, du Vietnam à l’Inde. De nouvelles règles interdisent aux entreprises opérant en Chine d’appliquer des sanctions étrangères et menacent leurs employés d’interdiction de sortie du territoire s’ils enquêtent sur les chaînes d’approvisionnement chinoises. Or les règles de diligence américaines et dans une certaine mesure européennes l’exigent. Si la China passe aux actes, ces mesures tueront une part des investissements étrangers.


Comme avec certaines des déclarations du président américain, on ne sait si ces annonces témoignent d’une confiance excessive, voire d’une certaine suffisance ou de postures préalables au sommet : mais dans tous les cas, les menaces subsisteront.


Une inquiétude derrière la façade


Derrière une façade d’assurance que la Chine projette à l’international, une certaine appréhension subsiste, et Pékin se prépare à différents scénarios. Cui Hongjian, ancien diplomate et expert semi-officiel, qui mettait généralement l’accent sur les relations avec l’Europe, le reconnaît désormais : "La politique étrangère de la Chine obéit à un principe : la première priorité, c’est la relation États-Unis/Chine. Dès lors que celle-ci est stabilisée, on peut chercher à stabiliser ou améliorer les relations de la Chine avec les autres pays."


La Chine aura probablement des demandes à faire lors de la rencontre, au-delà de dire son opposition aux mesures commerciales et financières restrictives. L’une d’elles portera vraisemblablement sur Taïwan. Donald Trump est revenu à une ambiguïté plus traditionnelle quant aux conditions d’une intervention militaire, tandis que Joe Biden avait affiché plus explicitement sa disposition à intervenir en cas d’usage de la force par la Chine. La situation avec l’Iran - où l’administration américaine reconnaît que la Chine contribue à une solution de compromis - pourrait aider Pékin à obtenir des formulations satisfaisantes sur ce point. Le président Trump, ainsi que des responsables comme Elbridge Colby, ont critiqué Taïwan pour ses dépenses de défense jugées insuffisantes. Pourtant, un abandon de Taïwan aurait des conséquences encore plus directes pour les alliés asiatiques des États-Unis que le désengagement de Donald Trump en Europe. Cela constituerait une victoire majeure pour la Chine. Pour quel bénéfice ? C’est certes ce que redoutent tous les partenaires asiatiques des États-Unis à plus long terme. Mais il est très peu probable que Xi Jinping joue complètement cette carte de manière prématurée.


L’autre obstacle susceptible d’embarrasser la rencontre est le Japon. La rhétorique chinoise à l’égard du Japon et de la Première ministre Takaichi s’est durcie bien davantage que les menaces récentes de représailles contre l’Europe faites en lien avec la future législation européenne en matière de politique industrielle. Mais cela ne va pas à l’encontre d’un compromis avec les États-Unis. Au contraire, un compromis opportuniste avec ceux-ci, ou simplement un report des irritants majeurs, permettrait à la Chine de démoraliser les alliés des États-Unis, à la fois inquiets des actions chinoises et de l’imprévisibilité américaine.


Deux camps prêts à saisir les opportunité

Une posture d’attente, sinon d'ouverture, peut paraître bénéfique pour la Chine avant les élections américaines de mi-mandat (novembre 2026). 

Il est indéniable que la Chine réduit l’écart de puissance avec les États-Unis. Mais cela tient davantage à l’ascension de la Chine qu’au déclin des États-Unis. En réalité, la Chine dispose surtout de marge face à des alliés des États-Unis désorientés sur le plan diplomatique et affaiblis sur le plan économique. La croissance économique américaine déjoue presque toutes les anticipations négatives, ce qui n’est pas le cas de l’Europe ou du Japon. Une posture d’attente, sinon d'ouverture, peut paraître bénéfique pour la Chine avant les élections américaines de mi-mandat (novembre 2026). Les deux camps peuvent ainsi avoir intérêt à faire la mariée plus belle qu’elle n’est. Cela ne dit rien de l’avenir, mais montre que l’interdépendance n’est pas facile à remettre en cause.


Copyright image: Andrew CABALLERO-REYNOLDS / AFP
Donald Trump et Xi Jinping à la base aérienne Gimhae à Busan, le 30 octobre 2025. 
 

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