Aller au contenu principal
Exemple : Education, Europe, Santé

Otan : La Baltique deviendra-t-elle un lac de sécurité atlantique ?

Analyses - 23 Mai 2022

Bien que la Suède et la Finlande aient manifesté de façon concomitante leur volonté d'adhérer à l'Otan, leur cheminement pour sortir de leur neutralité respective est radicalement différent. Dominique Moïsi revient sur l'histoire de ces deux pays si mal connus en France.

La mer Baltique était pratiquement un lac russe jusqu'en 1991. Grâce à Poutine, elle est sur le point de devenir un lac de sécurité intérieur atlantique. Ce qui est en train de se produire, avec l'élargissement probable de l'Alliance sur son front Nord, constitue un tournant historique. Ce tournant a une signification différente pour la Suède et la Finlande.

Depuis plus de deux siècles, le Congrès de Vienne en 1814, la neutralité a été une sorte de réflexe vital pour la grande majorité des Suédois. La volonté de grandeur de leur royaume du Nord s'est conclue à Poltava en Ukraine en 1709, avec la défaite de Charles XII et la victoire de la Russie de Pierre Le Grand. En 1864, la Suède ne pouvait que se sentir renforcée dans ses choix par la cuisante défaite infligée par la Prusse de Bismarck à son grand rival nordique, le Danemark. Un épisode qui conforta les Suédois dans leur conviction que leur choix était le bon. Pour la Suède la neutralité relevait de l'instinct de conservation, plus encore que du raisonnement logique. Et pourtant en 2022, en dépit de cette tradition, de manière presque spontanée et instinctive, la Suède livra des équipements militaires à l'Ukraine, et ce un peu plus d'une semaine après le début des hostilités.

Aujourd'hui, devant l'aventurisme et la brutalité d'un Ours Russe qui ne semble pratiquer et comprendre que le langage de la force, la neutralité à la suédoise a vécu.

La dernière fois qu'un tel engagement, si contraire à l'esprit de neutralité, se produisit, c'était en 1939. Stockholm avait apporté alors son aide à son voisin finlandais attaqué par l'URSS de Staline. Pour autant, la non-participation de la Suède aux deux conflits mondiaux du XXe siècle a constitué pour elle tout à la fois une chance historique et une légère source d'embarras, sinon même de remords. Peut-on se sauver seul quand la souffrance et les destructions sont omniprésentes autour de vous ? S'engager aux côtés du tiers-monde, sinon défendre le mouvement des non-alignés, a été pour la Suède comme un exercice de compensation éthique. 

Mais aujourd'hui, devant l'aventurisme et la brutalité d'un Ours Russe qui ne semble pratiquer et comprendre que le langage de la force, la neutralité à la suédoise a vécu. Il n'a suffi que de quelques semaines pour mettre fin à une politique considérée comme "sacrée" depuis deux siècles.

Condition de sa survie

La Finlande a une histoire très différente. Elle ne possède pas, contrairement à la Suède, un ADN de neutralité profondément ancré dans son histoire. Elle n'est pas une grande puissance orgueilleuse devenue sage par la force des choses. Les Finlandais n'ont jamais eu de rêves de grandeur qui se soient terminés dans le sang et la défaite. Colonisée par la Suède au Moyen-Age, la Finlande ne devint russe qu'en 1809. Elle va profiter de la révolution russe pour prendre son indépendance au lendemain de la prise de pouvoir par les Bolcheviques en 1917.

La Finlande sait intimement que la force militaire est la clé de l'indépendance. Elle se battra chèrement pour la maintenir contre l'URSS pendant la Seconde Guerre mondiale. Sa neutralité "musclée" est à ses yeux une condition de sa survie. Elle interprète le concept de finlandisation de manière très différente de la majorité du monde occidental. 

Celle-ci n'est pas un signe de prudence face à son grand voisin de l'Est, mais une conquête, la traduction d'un rapport de forces atteint dans le sang et la sueur. Certes, la finlandisation signifiait qu'il ne fallait pas inutilement "fâcher" la Russie. Mais depuis quelques années déjà en Finlande - bien avant le 24 février dernier - chacun savait que toute politique d'apaisement de la Russie était condamnée à l'échec.

Il n'en demeure pas moins que, grâce à Poutine, une nouvelle Finlande est née.

Il n'en demeure pas moins que, grâce à Poutine, une nouvelle Finlande est née. Cette Finlande peut s'exprimer librement sur la Russie, jusqu'à aller dire - comme le faisait récemment Tytti Tuppurainen, la ministre des Affaires européennes de Finlande - que "la Russie est un État totalitaire". Face à l'évolution de Moscou, la Finlande, suivie en cela par la Suède - mais comment cette dernière aurait-elle pu ne pas suivre le mouvement - ont franchi le Rubicon.

Diplomatie de bazar

Mais la Finlande et la Suède pourront-elles vraiment rejoindre rapidement l'Otan, comme le souhaitent désormais à une majorité écrasante leurs opinions publiques respectives et 29 membres de l'Otan sur 30 ? Il fut un temps, très lointain, où la diplomatie de la Sublime Porte (l'empire Ottoman) faisait l'admiration des chancelleries européennes pour son habileté et sa sophistication. Tel n'est décidément pas le cas de la médiocre "diplomatie de bazar" que Recep Erdogan semble vouloir imposer à ses partenaires de l'Otan. Il ne s'agit pas pour le président turc de manifester une quelconque forme de solidarité à une Russie dont il achète les armes, mais de pratiquer au nom de l'égoïsme sacré turc, une forme particulièrement primaire de chantage. Erdogan ne s'aligne pas sur la politique de Poutine, il se comporte comme lui en mettant en avant "sa valeur de nuisance."

Que veut-il vraiment d'ailleurs ? Marquer à la veille d'une élection présidentielle, qui n'a quand même lieu que dans un an, que les difficultés économiques n'entament en rien sa détermination de défendre à tout prix les intérêts nationaux de son pays ? Mais croit-il vraiment qu'un pays comme la Suède, si attaché à son approche éthique du monde, puisse livrer à la justice turque des réfugiés politiques kurdes, décrits par Erdogan comme des terroristes ? Veut-il avant tout des équipements militaires dont son armée a besoin, et que les États-Unis ne lui livrent plus, depuis son choix d'acheter également des armes à Moscou ? En fait, puisque l'on a besoin de son vote, Erdogan, en leader populiste qu'il est, se croit tout permis. "Le tact dans l'audace, c'est de savoir jusqu'où on peut aller trop loin", écrivait Jean Cocteau. Dans son usage de la force, la Russie de Poutine ne s'impose aucune limite. Dans sa pratique de la diplomatie, Erdogan non plus. On peut espérer qu'il est suffisamment réaliste et rusé pour reconnaître ses faiblesses objectives (surtout économiques) et les limites de sa stratégie de chantage. La Finlande et la Suède, grâce à Poutine, finiront par rejoindre l'Otan dans des délais raisonnables.
 

 

Copyright : MANDEL NGAN / AFP

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 22/05/2022)

 

A voir aussi
  • Commentaires

    Ajouter un commentaire

    À propos des formats de texte

    Commentaire

    • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type='1 A I'> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id='jump-*'> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
    • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
    • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
    • Seules les images hébergées sur ce site peuvent être placées dans une balise <img>.

...

Envoyer cette page par email

L'adresse email du destinataire n'est pas valide
Institut Montaigne
59, rue la Boétie 75008 Paris

© Institut Montaigne 2017