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Présidentielle 2022 : Que proposent les candidats pour la défense ?

Analyses - 8 Avril 2022

En février 2021, l’Institut Montaigne publiait un rapport intitulé Repenser la défense face aux crises du 21ème siècle, qui formulait 12 recommandations pour préparer les Armées et l’ensemble de l’écosystème défense-industrie aux menaces croissantes et diverses auxquelles sont confrontées la France et l’Europe. L’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février dernier a replacé les enjeux de défense au cœur de la campagne présidentielle. Dans ce contexte de retour de la guerre en Europe, si la France n’est pas directement impliquée, le président-candidat Emmanuel Macron demeure tout de même pleinement mobilisé dans ses fonctions de chef d'État (et des Armées). Les candidats à la présidentielle ont tous développé des propositions pour financer et consolider la défense française. Retour sur leurs principales mesures. 

Une nécessaire adaptation au contexte

Dans notre rapport de février 2021, nous faisions état de l’ensemble des risques et menaces auxquels la France et l’Europe sont confrontées. Celles-ci se sont accrues et diversifiées depuis 2000 : attaques cyber, menace terroriste, manipulations de l’information, etc. À cela s’ajoute le retour de la puissance militaire, comme le démontrent les augmentations significatives des dépenses de défense mondiales ces vingt dernières années, en particulier s’agissant de la Chine (+ 500 %) et de la Russie (+ 183 %). Enfin, la guerre en Ukraine marque une véritable rupture pour la France et pour l’Europe avec le retour d’une menace directe et existentielle ainsi que de la guerre de haute intensité et d’une violence illimitée sur le continent. 

Conscients de ce contexte, la plupart des candidats à l’élection présidentielle prévoient un renouvellement doctrinal pour s’adapter à l’évolution des menaces. C’est le cas de Jean-Luc Mélenchon, Yannick Jadot et Valérie Pécresse, qui proposent chacun d’engager la rédaction d’un nouveau Livre blanc de la défense nationale. Eric Zemmour prévoit quant à lui une "nouvelle Revue stratégique". Ces propositions répondent à un besoin identifié par tous les candidats d’orienter davantage l’outil de défense vers les nouveaux terrains de conflictualité que sont le cyber et l’espace. 

Outre ce consensus, certains candidats identifient d’autres enjeux comme devant également faire l’objet d’une attention particulière. Yannick Jadot souhaite par exemple adapter les moyens militaires aux impératifs de la transition écologique, en proposant notamment de réduire la dépendance des armées aux énergies fossiles. Le candidat écologiste identifie également le développement du mercenariat et le recours aux "robots tueurs" comme des menaces à l’ordre mondial et prévoit ainsi de négocier des traités avec les partenaires internationaux de la France pour limiter les activités des sociétés militaires privées, d’une part, et d’encadrer strictement l'utilisation des "robots tueurs", d’autre part. De leurs côtés, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon s’accordent sur l’importance de placer les fonds marins parmi les espaces stratégiques à protéger, notamment contre l’interception et à la destruction des câbles sous-marins

Poursuivre l’augmentation de l’effort de défense

Après l’épisode tumultueux de la démission du Général de Villiers de sa fonction de chef d’état-major des Armées sur fond de coupes budgétaires, Emmanuel Macron a orienté sa politique de défense autour de la remontée en puissance de l’appareil militaire français, dans la lignée de ce qui avait été initié après les attentats de 2015. Cela s’est concrétisé par la Loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025, issue des travaux de la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale de 2017. 

L’effort budgétaire prévu, à hauteur de + 1,7 milliards d’euros par an entre 2019 et 2022, est pour l’instant tenu.

Celle-ci prévoit une enveloppe de 295 milliards d’euros consacrés à la défense sur cette période, au profit du développement de "moyens adaptés, modernes, puissants, innovants". L’effort budgétaire prévu, à hauteur de + 1,7 milliards d’euros par an entre 2019 et 2022, est pour l’instant tenu - les marches les plus importantes, de + 3 milliards d’euros par an, débuteront en 2023. Ces augmentations significatives - et nécessaires - du budget de la défense, répondent ainsi à une volonté de donner aux Armées les moyens de s’adapter à un contexte stratégique durci. 

Face à cette trajectoire, différents candidats se positionnent et prévoient, pour certains, une nouvelle LPM dès 2023. C’est le cas d’Eric Zemmour, qui souhaite atteindre un budget de 70 milliards d’euros pour la défense en 2030. S’il propose également une nouvelle LPM dès 2023, Jean-Luc Mélenchon ne précise néanmoins pas d’objectifs budgétaires. 

D’autres, comme Emmanuel Macron et Valérie Pécresse, s’inscrivent dans la trajectoire prévue et entendent poursuivre l’augmentation de l’effort de défense au-delà de 2025, à hauteur de 3 milliards d’euros supplémentaires par an (comme prévu à partir de 2023) pour le Président sortant et pour atteindre 65 milliards d’euros en 2030 pour la candidate des Républicains. Marine Le Pen souhaite également poursuivre l’augmentation du budget, afin de le porter à 55 milliards d’euros par an à compter de 2027, hors pensions et opérations. 

La candidate socialiste, Anne Hidalgo, prévoit également une augmentation du budget alloué à la défense, mais sans préciser d’objectif particulier. Enfin, s’il souhaite maintenir la trajectoire prévue par la LPM, Yannick Jadot entend toutefois réorienter le budget prévu pour placer les enjeux de transition écologique au cœur de l’effort. 

Agir sur les trois leviers : humain, industriel et technologique

Les candidats s’accordent ainsi sur la nécessité d’adapter le budget militaire au durcissement du contexte géostratégique. Celui-ci est particulièrement marqué depuis la fin du mois de février par la guerre en Ukraine. Si la France ne fait pas partie des co-belligérants, le retour d’un conflit de haute intensité au cœur de l’Europe - auquel la plupart des observateurs français ne voulaient pas croire avant l’invasion russe du 24 février - s’accompagne du retour de la possibilité d’un tel conflit dans lequel la France serait engagée. C’est pour se préparer à une telle éventualité qu’a été rendu public le 17 février un rapport préparé par la Commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale. Il appelle à une hausse continue de l’effort de défense pour pallier les écueils de notre appareil militaire et indique que la préparation de nos Armées passe, au-delà de l’enjeu budgétaire, par les leviers humain, industriel et technologique. 

Sur le premier levier, le Président sortant propose de doubler le nombre de réservistes d’ici à 2027, alors que les effectifs de la réserve opérationnelle sont en hausse constante depuis le début de son quinquennat (36 312 en 2017, 38 529 en 2018, 41 047 en 2019) grâce notamment à plusieurs mesures visant à en renforcer l’attractivité. Il souhaite également généraliser le Service national universel (SNU) - certes non militaire -, mis en place depuis 2019 pour les jeunes entre 15 et 17 ans. Jean-Luc Mélenchon propose quant à lui de supprimer le SNU au profit d’une conscription citoyenne obligatoire de neuf mois, afin de "redonner à la Nation la souveraineté de son outil de défense", et renforcer le lien armée-nation. Marine Le Pen souhaite enfin augmenter les effectifs de chacune des trois armées - sans préciser de chiffres -, ainsi qu’améliorer la formation et les entraînements à la haute intensité.

Si les autres candidats ne formulent pas de propositions pour agir sur le levier humain, tous appellent à l’ajustement des capacités industrielles de défense. La plupart insiste d’ailleurs sur les moyens maritimes : Anne Hidalgo, Valérie Pécresse, mais également Eric Zemmour, qui souhaite que la France se dote à terme de 20 frégates et 8 sous-marins nucléaires d’attaque (contre 6 actuellement). Le candidat de Reconquête ! plaide également en faveur de deux porte-avions pour la France, tandis que Valérie Pécresse a indiqué souhaiter lancer la construction d’un porte-avions de nouvelle génération pour succéder au Charles de Gaulle d’ici à 2038 - une échéance déjà annoncée par Emmanuel Macron en 2020.

Si les autres candidats ne formulent pas de propositions pour agir sur le levier humain, tous appellent à l’ajustement des capacités industrielles de défense.

Concernant l’industrie de défense française plus largement, Eric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon insistent sur sa nécessaire souveraineté : le premier entend renommer le ministère des Armées en ministère des Armées et de l’Industrie de défense et le second entend créer un pôle public des industries d’armement

Enfin, sur l’aspect technologique, les candidats se sont tous engagés à investir dans la recherche et le développement en matière de défense, sans entrer très précisément dans les détails. Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon notamment proposent plusieurs innovations de rupture, dont la formation d’une "flotte" de drones sous-marins. Valérie Pécresse insiste quant à elle sur "la robotisation des forces terrestres". 

Remettre en cause vs. consolider nos alliances 

Un autre aspect important de la politique de défense française est la question des alliances, notamment au sein de l’Union européenne et de l’OTAN. La guerre en Ukraine, qui met en péril la sécurité européenne, a contribué à placer cette question sur le devant de la scène. Un récent sondage Harris Interactive pour MGH Partners sur les Français et la politique étrangère témoignait du soutien des Français à une défense européenne (74 % de favorables, 25 % d’opposés). Cela explique les efforts, malgré les difficultés, des gouvernements français successifs en ce sens. Pourtant, ce projet est loin de faire l’unanimité parmi les candidats, qui sont également divisés sur l’OTAN.

Un autre aspect important de la politique de défense française est la question des alliances, notamment au sein de l’Union européenne et de l’OTAN. 

On observe d’une part une volonté de consolider l’Europe de la défense et l’OTAN comme deux piliers complémentaires de la sécurité du continent. On retrouve ici Emmanuel Macron, qui, malgré un discours dur à l’égard de l’OTAN au début de son mandat, qu’il jugeait en état de "mort cérébrale" en 2019, et un volontarisme - parfois contre-productif - sur la construction d’une défense européenne, envisage désormais ces deux enceintes comme complémentaires pour la protection de l’Europe. Valérie Pécresse et Anne Hidalgo se retrouvent dans cette ligne. 

Yannick Jadot souhaite également renforcer l’autonomie stratégique européenne, notamment pour "réduire la dépendance des États membres de l’Union européenne à l’égard des États-Unis" tout en étant plus vague sur l’OTAN, dont il ne souhaite néanmoins pas sortir dans l’immédiat. 

D’autre part, les candidats des extrêmes affichent davantage de scepticisme à l’égard de la défense européenne et de l’OTAN. Marine Le Pen s’oppose à toute idée de défense européenne, au profit d’accords bilatéraux techniques, avec Washington en particulier, et ne voit pas d’un bon œil la coopération franco-allemande en matière de défense : elle souhaite ainsi abroger le traité d’Aix-la-Chapelle de 2019 et abandonner les projets de coopération industriels sur le Système de combat aérien du futur (SCAF) et le Système principal de combat terrestre (MGCS). Même chose pour Jean-Luc Mélenchon, qui privilégie des projets industriels avant tout français, auxquels d’autres pays pourraient éventuellement participer. Il prévoit par ailleurs le retrait de la France du quartier général militaire européen, lancé en 2017 à l’initiative de la France. Les deux candidats partagent avec Eric Zemmour l’ambition de retirer la France du commandement intégré de l’OTAN, qu’elle a réintégré en novembre 2007 après l’avoir quitté en 1966 sous l’impulsion du Général de Gaulle. Il s’agit néanmoins d’un retrait immédiat pour le candidat de Reconquête !, tandis que Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen considèrent que cet objectif doit être conditionné à la fin de la guerre en Ukraine et au rétablissement de la paix en Europe. Dans une interview donnée le 24 mars dernier, cette dernière a déclaré : "il faudra sortir du commandement intégré de l'OTAN mais il est sûr que compte tenu du conflit qui existe là on ne va pas le faire alors qu'il y a une guerre dans un pays européen, il ne faut pas donner ce signal (...) mais il faudra le faire dès qu'on aura trouvé les voies de la paix". 

La France doit-elle et peut-elle agir seule ? Faut-il revoir nos alliances ? Deux visions s’affrontent parmi les candidats à la magistrature suprême. Même si le résultat du scrutin était en faveur d’une consolidation des alliances actuelles, notamment au sein de l’UE et de l’OTAN, il conviendrait de veiller à adopter une approche plus fédératrice vis-à-vis de nos partenaires, comme nous l’appelions de nos vœux dans notre rapport de février 2021. C’est particulièrement le cas s’agissant de nos partenaires européens, qui, s’ils semblent s’accorder aujourd’hui sur la nécessité de construire un véritable pilier européen au sein de l’OTAN, peuvent percevoir les appels français en faveur d’une autonomie stratégique européenne comme une menace, notamment à la coopération transatlantique, dont la guerre en Ukraine a contribué à rappeler la nécessité. 

 


Billet co-rédigé avec Anissa Nabi, assistante chargée d'études au programme politique internationale. 

Copyright : Daniel MIHAILESCU / AFP

 

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