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Nos dénis et nos peines

Analyses - 10 Mars 2022

Le déni peut-il frapper deux fois au même endroit ? Deux années après le début de la pandémie, une nouvelle forme de cécité semble avoir gagné la France, qui n'a pas voulu voir le danger qui guettait en Ukraine. Comment l'expliquer et quelles leçons en tirer ?

17 février 2020. De nouveaux chiffres de la Commission nationale de la santé chinoise viennent nourrir ce qui n’est alors, en Occident, qu’une inquiétude lointaine et diffuse. Plus de 1 700 personnes seraient décédées du Covid-19 en Chine continentale et plus de 70 000 auraient déjà été infectées. Le mystérieux virus, né sur un marché de fruits de mer à plus de 10 000 km de chez nous, rejoint le cortège de ces pathologies exotiques qui n’appartiennent qu’au passé ou aux pays en développement. Depuis le 23 janvier pourtant, les images d’un Wuhan confiné et désert, où seules quelques silhouettes en combinaison blanche percent l’horizon rencontrent, sans tout à fait les convaincre, le regard d’Occidentaux qui oscillent entre attentisme et circonspection. Quelques semaines plus tard, quand l’Italie est touchée à son tour, c’est la même cécité qui nous frappe, avec son lot de préjugés tenaces et de prophéties aléatoires. Pour l’OMS, la propagation du virus reste “impossible à prévoir”. Tout ce que l’on sait alors c’est, peu ou prou, que l’on ne sait rien. Tout ce que l’on sait maintenant, c’est, surtout, que l’on ne voulait rien savoir. 17 mars 2020. Un mois plus tard très exactement, la France, sidérée, entame le premier confinement national de sa population. La veille, le Président de la République répète à six reprises dans son allocution aux Français : “Nous sommes en guerre”. 

17 février 2022. Alors que la majorité des commentateurs hexagonaux parlent depuis quelques jours de “désescalade” pour qualifier la “crise” qui oppose les deux pays, l’armée ukrainienne dénonce une attaque russe contre l’agglomération de Stanytsia Louhanska, dans l'oblast de Louhansk. Les frappes privent d’électricité la moitié de la ville et le mur d’une école s’effondre sous les bombes. Dans le Donbass, les échanges de tirs à l’arme lourde, qui sévissent depuis maintenant 8 ans, se poursuivent et s’intensifient. “Désescalade”, donc. Des images par satellite attestent et confirment pourtant la présence de plus de 100 000 hommes à la frontière russo-ukrainienne. 

Le déni qui nous frappe en février 2022 nous rappelle celui qui, deux ans plus tôt, nous laissait croire qu’un virus serait incapable de traverser les Alpes. 

Sur la base de ces mêmes images, le renseignement américain redoute une attaque imminente et dès le 10 février, le Président Biden, loin de vouloir s’engager dans une guerre dont il reconnaît pourtant l’imminence, appelle les citoyens américains à quitter le pays. En France, on commente ce bellicisme binaire avec prudence, on affirme que les choses sont plus subtiles que ça, et que Poutine, assurément, bluffe. Trois jours plus tard, la Russie reconnaît l'indépendance des Républiques du Donetsk et de Louhansk. Le 24 février, la Russie envahit l’Ukraine. 

Le “retour de l’Histoire” c’est aussi celui-là. Le déni qui nous frappe en février 2022 nous rappelle celui qui, deux ans plus tôt, nous laissait croire qu’un virus serait incapable de traverser les Alpes. Les 100 000 soldats russes à la frontière ukrainienne agissent comme les mille premiers morts chinois : signaux forts plutôt que faibles, que l’on s’obstine pourtant à ne pas voir. Il y a, dans l’un comme dans l’autre, cet incalculable mélange de sidération, d’excès d’optimisme, de manque de discernement, d’aveuglément aussi. Nous n’avons pas pris la mesure de ce qui nous guettait, non par lâcheté ou par incompétence, mais parce que nous ne voulions pas y croire. N’oublions pas que le déni est une arme - certes inefficace - d’auto protection pour celui qui le contracte. 

Comment l’expliquer ? Parmi les “trois passions fondamentales qui font agir les peuples et leurs dirigeants”, Pierre Hassner reprenait chez Thucydide et Hobbes l’importance de la peur, qu’il assimilait à la recherche de la sécurité”. Il y a indéniablement de cela : peur des conséquences, peur de la mort et de la guerre, évincées depuis longtemps de nos logiciels de pensée. 

Nos biais cognitifs et culturels sont aussi en cause : ces biais qui voudraient, au fond, que la Russie demeure cette cousine - certes lointaine et fâchée - de la grande Europe. Une cousine qui frappe du poing, sermonne et menace, mais n’attaquera jamais. 

Nos biais cognitifs et culturels sont aussi en cause.

Une Russie incarnée par un Poutine que l’on a refusé aussi de percevoir tel qu’il était. Ce biais-là expliquerait en partie la différence majeure d’appréciation que nous avons eu - et toujours eu - avec les Américains. Les hypothèses se superposent sans forcément s’exclure. Il faudrait en ajouter bien d’autres encore.

On a beaucoup parlé des “leçons de l’Histoire”, l’ancienne cette fois, celles qui nous aideront à comprendre et à anticiper le dramatique conflit qui sévit à nos portes. Essayons de retenir aussi ce que l’histoire récente, celle de la pandémie, nous a appris. Souvenons-nous, par exemple, des applaudissements qui, chaque soir à 20 h, acclamaient l’action et le courage de nos soignants partout dans le pays. Qu’en reste-t-il ? Aujourd’hui, c’est l’héroïsme du peuple ukrainien qu’unanimement et abondamment nous acclamons. Veillons à ce qu’il n’y ait rien là de tristement prémonitoire, que ces effusions adressées au peuple ukrainien ne se dissipent qu’au moment où la démocratie et la paix auront triomphé. Admettons et apprenons de nos dénis, et ainsi peut être, ménageons nos peines. 

 

Copyright : Dimitar DILKOFF / AFP

 

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