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[Le monde vu d'ailleurs] - Les habits neufs de l'Ostpolitik

Analyses - 22 Septembre 2022

Tous les quinze jours, Bernard Chappedelaine, ancien conseiller des Affaires étrangères, nous propose un regard décalé sur l’actualité internationale. Nourris d'une grande variété de sources officielles, médiatiques et universitaires, ses décryptages synthétisent les grands enjeux du moment et nous invitent à poursuivre la réflexion en compagnie des meilleurs experts étrangers. Cette semaine, la nouvelle Ostpolitik allemande. 

"Le centre de l’Europe se déplace vers l'Est", observe Olaf Scholz, constat qui conduit les responsables allemands à réfléchir à une nouvelle Ostpolitik européanisée, qui accorde une place moindre à la Russie et assure la cohésion de l'UE, afin de mieux prendre en compte la réalité d'échanges économiques substantiels, mais aussi les critiques de ceux qui, en Europe centrale, reprochent à Berlin d'avoir trop longtemps ignoré leurs intérêts et leurs avertissements sur la Russie. 

Une Ostpolitik qui n’est plus centrée sur la Russie

"L'Allemagne a un besoin urgent d'une nouvelle Ostpolitik", écrivait l'historien Timothy Garton Ash, deux semaines avant le début de l'invasion russe en Ukraine. Ce constat est désormais largement partagé par les responsables politiques allemands qui, à l'instar du président du SPD, Lars Klingbeil, considèrent que "nous nous sommes trop concentrés sur la Russie" et qu'il n'est plus possible de prétendre aujourd'hui que "la sécurité en Europe n'est possible qu'avec la Russie". Ancien ministre chargé des questions européennes, Michael Roth (SPD), dessine les contours d’une "nouvelle Ostpolitik". Le président de la commission des Affaires étrangères du Bundestag admet que la priorité accordée au dialogue avec Moscou pendant la période communiste n’a pas été remise en cause après la chute du mur de Berlin. La nouvelle Ostpolitik que Michael Roth appelle de ses vœux doit être coordonnée avec les partenaires européens et ne plus rechercher des accommodements avec la Russie au détriment des intérêts de sécurité de la Pologne et des États baltes. N'oublions pas que c'est à Varsovie et non à Moscou que W. Brandt s'est agenouillé, rappelle le député SPD. "Nous devons créer une architecture européenne de sécurité contre la Russie, basée sur la dissuasion et l'isolement politique et économique de la Russie", affirme-t-il. Dans le livre qu'il a récemment publié ("Zeitenwende. Putins Krieg und die Folgen"), Rüdiger von Fritsch, ancien ambassadeur d'Allemagne à Varsovie (de 2010 à 2014) et à Moscou (de 2014 à 2019), invite Berlin à accorder plus d'attention aux "Zwischenländer", ces "pays intermédiaires", voisins de la Russie (Ukraine, États du Caucase du sud et d'Asie centrale), et à faire preuve de plus d'ouverture à l'égard des Balkans occidentaux, candidats de longue date à l'UE. 

D'ores et déjà, le gouvernement fédéral tire des enseignements du "changement d'époque" et de la "fin de l'Ostpolitik", consécutifs à l’invasion de l'Ukraine. 

D'ores et déjà, le gouvernement fédéral tire des enseignements du "changement d'époque" et de la "fin de l'Ostpolitik", consécutifs à l’invasion de l'Ukraine. Fin juin, le chancelier souligne que, "dans l'avenir prévisible, un partenariat avec la Russie agressive et impérialiste de Poutine est inconcevable". "Nous devons regarder la réalité en face : cette Russie va demeurer dans l'avenir proche une menace pour la paix et la sécurité en Europe", souligne aussi Annalena Baerbock, Ministre fédérale allemande des Affaires étrangères. 

Avec Catherine Colonna, la ministre allemandes a proposé aux autres capitales européennes quatre orientations destinées à se substituer aux cinq principes directeurs, adoptés par l'UE en 2016, en réaction à l’annexion de la Crimée : poursuite du soutien à l'Ukraine et de l'isolement de la Russie, renforcement des capacités de défense de l'Union, renforcement de la politique de voisinage oriental de l'UE - "l'Europe de l'est n'est pas l'arrière-cour de la Russie" - et enfin soutien à la société civile et à la diaspora russes.

Début septembre, une majorité (53 %) d'Allemands, tout particulièrement chez les Verts, continue à approuver la politique de sanctions de l'UE, ce soutien connaît toutefois un effritement (66 % en mars 2022), 41 % des personnes interrogées se déclarant aujourd'hui hostiles à ces mesures restrictives. Certains responsables politiques relaient ces critiques. Michael Kretschmer (CDU), ministre-président de Saxe, s'alarme du risque de récession et dénonce l'effet contre-productif des sanctions. Vice-président du FDP et du Bundestag, Wolfgang Kubicki demande la mise en service du gazoduc Nord stream 2, il est soutenu par Sarah Wagenknecht, députée de die Linke, qui dénonce une "guerre économique" menée contre la Russie. Mais ces voix demeurent isolées au sein de leurs partis.

"Le centre de l'Europe se déplace vers l'est"

L'intervention d'Olaf Scholz à l'université de Prague, le 29 août 2022, a été interprétée comme la réponse de Berlin au discours de la Sorbonne du Président Macron. Ce fût aussi l'occasion pour le chancelier allemand de répondre aux critiques émanant des capitales d'Europe centrale, qui accusent Berlin d’avoir longtemps ignoré leurs intérêts (Nord stream 2) et leurs avertissements sur le comportement agressif de Moscou. Après l'invasion russe de l'Ukraine, l'Allemagne a "changé radicalement de cap" ("grundlegend umgesteuert"), assure le chancelier Scholz. Citant Milan Kundera, il admet que les citoyens d'Europe centrale ont eu l'impression d'avoir été oubliés derrière le rideau de fer et que ce sentiment persiste. "La question se repose de savoir où passe la séparation entre cette Europe libre et l'autocratie néo-impériale", remarque O. Scholz, qui évoque la "souveraineté européenne" et la "communauté politique européenne", en précisant ("c'est très important pour moi") qu'il "ne s'agit pas d'une alternative à l'élargissement de l'UE". Le chancelier fait sienne une constatation de l'historien Karl Schlögel ("il est évident que le centre de l'Europe se déplace vers l'est"), il s’en félicite car l'élargissement de l'UE est "pour nous tous un gain". Olaf Scholz appuie les demandes d'adhésion des États des Balkans occidentaux, de l'Ukraine, de la Moldavie et de la Géorgie, "l'Allemagne, puissance au centre du continent, dit-il, fera tout pour réunir l'est et l'ouest, le nord et le sud de l'Europe". 

De même, Scholz déclare vouloir s'engager pour que la Croatie, la Roumanie et la Bulgarie, qui "remplissent tous les critères techniques", deviennent membres à part entière de l'espace Schengen. Outre les propositions de réformes institutionnelles, le chancelier évoque la coopération de défense avec les pays d'Europe centrale (échanges triangulaires pour des livraisons d'armes à l'Ukraine), il leur adresse, ainsi qu'aux Pays-Bas et aux États scandinaves, une proposition concrète de coopération en matière de défense aérienne, afin de "renforcer le pilier européen de l'OTAN". 

Outre les propositions de réformes institutionnelles, le chancelier évoque la coopération de défense avec les pays d'Europe centrale.

Si le discours du chancelier a été bien accueilli à Paris, il n'a pas vraiment convaincu ailleurs. Certains ont regretté l'absence de vision de l'avenir de l'UE, le Spiegel parle d’une "occasion manquée". En Europe centrale, l'écho est resté limité, Olaf Scholz n'a pas dissipé le scepticisme et les doutes persistants sur la position de l'Allemagne à l'égard de la Russie, rapporte le New York Times, alimentés par ce que nombre d'experts jugent comme une procrastination dans les livraisons d'armes à l'Ukraine. Le premier ministre tchèque, qui n'a pas honoré l'événement de sa présence, a rappelé ses réserves sur la suppression de l'unanimité à Bruxelles. Les critiques les plus vives de l'attitude allemande viennent de Varsovie. "La guerre en Ukraine a aussi révélé la vérité sur l'Europe", qui a refusé d'entendre la "voix de la vérité", portée depuis des années par la Pologne, écrit son Premier ministre dans les colonnes du Monde. Mateusz Morawiecki fustige l'attitude de Paris et de Berlin : "Si toute l'Europe avait suivi l’exemple allemand (…), la dépendance au gaz russe, qui sert à Poutine d’outil de chantage contre tout le continent, serait presque irréversible (...). Si toute l'Europe avait fourni des armes à l’Ukraine à la même échelle et au même rythme que l'Allemagne, la guerre aurait pris fin depuis longtemps. Et cela aurait été une victoire absolue pour la Russie". Le chef du gouvernement polonais rejette au passage l’abandon de la règle de l'unanimité, proposé par Olaf Scholz, en considérant que le problème n'est pas d'accélérer sur la voie de l'intégration de "manière exponentielle", mais que "cette voie est elle-même erronée". Jarosław Kaczyński, Vice-président du Conseil des ministres polonais, se montre encore plus virulent, lorsqu’il accuse l'UE de vouloir "briser la Pologne pour la soumettre totalement à l'Allemagne". Début septembre, le dirigeant du PiS justifiait la demande de réparations de 1 300 Mds€ adressée à l'Allemagne, en compensation des victimes et des destructions de la seconde guerre mondiale, en affirmant que s'abstenir "procède d'un complexe d'infériorité qui conduit à l'esclavage". 

Un rééquilibrage dans les échanges commerciaux de l'Allemagne avec les pays d'Europe centrale et orientale et d'Asie centrale est déjà intervenu.

Dans un entretien au Spiegel, Mateusz Morawiecki fait aussi observer que les échanges économiques de l'Allemagne avec les pays du groupe de Visegrád sont nettement supérieurs au commerce avec la Chine, les États-Unis ou la France. Effectivement, un rééquilibrage dans les échanges commerciaux de l'Allemagne avec les pays d'Europe centrale et orientale et d'Asie centrale est déjà intervenu. En 2021, le volume global des échanges avec la Russie s’établit à 59,8 Mds€ (80,9 Mds€ en 2012). 

Les exportations allemandes en Russie, qui ont atteint en 2012 un pic (38,1 Mds€), ne représentent plus en 2021 que 26,6 Mds€ et, pour les sept premiers mois de l'année, elles sont encore en net repli (9,3 Mds€).

L'arrêt des importations de charbon et, en fin d'année, de pétrole russes et le maintien probable des sanctions européennes à l’encontre de la Russie devraient réduire drastiquement, dans l’avenir prévisible, le commerce germano-russe. Selon l'Ostauschuss, la commission du patronat allemand en charge des relations avec l’Est (Europe centrale et orientale, Asie centrale), le volume des échanges avec cette zone au premier semestre 2022 avoisine 280 Mds€ (+14 % par rapport à 2021), la Pologne confirme sa première place avec un montant de 81 Mds€ (+13 %), suivie par la République tchèque (51 Mds€). Globalement, le commerce avec l'Europe centrale s'élève à 186,8 Mds€, soit un montant sensiblement supérieur aux échanges avec la Chine, qui atteignent 149 Mds€ au cours du premier semestre. Pendant cette période, la baisse des échanges avec l'Ukraine a été limitée à 11 %. D'après Michael Harms, responsable de l'Ostauschuss, les entreprises allemandes, présentes en Ukraine, notamment dans le secteur automobile, s'efforcent de maintenir la production dans les régions peu affectées par la guerre. Le patronat allemand, en liaison avec le gouvernement fédéral, prépare la 6ème conférence économique germano-ukrainienne prévue en octobre à Berlin. 

À Moscou, le doute persiste sur l’ampleur de la "Zeitenwende"

Les experts russes ont recours à leur grille de lecture géopolitique habituelle. Jusqu'aux élections, le futur chancelier s'était engagé à poursuivre la ligne de W. Brandt, mais "Berlin a définitivement réduit une politique orientale dynamique et multiforme exclusivement au soutien à Kiev", note Alexander Davydov, chercheur au MGIMO. "En se soumettant au principe du consensus transatlantique, Berlin a enclenché un processus de destruction forcée de ses relations avec la Russie (...). Les responsables politiques allemands leur ont substitué le soutien prioritaire à Kiev, notamment avec des livraisons d'armes. La politique ukrainienne de la RFA est devenue un levier avec lequel l'Allemagne a décidé de changer de position en Europe, sans être toujours consciente des coûts de ce changement", déplore Artiom Sokolov, expert du club Valdaï. 

Le discours d'Olaf Scholz à Prague peut donc être interprété à la fois comme une réponse à ceux qui veulent une "transformation géopolitique de l'UE" et comme un signal aux "néo-atlantistes", convaincus qu'une UE plus forte et autonome correspond aux intérêts des États-Unis, afin d’éviter d’avoir à choisir, analyse Andreï Kadomtsev. Jusqu'en février, Scholz a tenté, selon ce politologue proche du MID, de "maintenir une ligne pragmatique et prudente", mais il a pris conscience de la "profondeur du gouffre existant entre les prétentions de l'Allemagne à devenir ces dernières années la puissance dominante de l'UE et ses capacités assez limitées au plan international". 

La politique de l'Allemagne a provoqué une "crise de confiance" chez ses partenaires, en Pologne particulièrement, sa traditionnelle diplomatie économique a échoué, relève Andreï Kadomtsev, qui n'exclut pas que le discours de Prague ait en réalité pour objectif "d'alerter sinon d'inquiéter ses voisins de l'UE et les États-Unis", compte tenu de leur expérience avec le "leadership allemand" (guerres mondiales et, plus récemment, crises de la dette et des migrations), et donc de faire retomber la pression que ses partenaires exercent sur Berlin pour un engagement plus fort dans le soutien à l'Ukraine. Expert de l'Académie des sciences, Viatcheslav Belov, reste sceptique sur la capacité de l'UE à réformer ses procédures, la "suppression du droit de veto", qui au demeurant figure dans le contrat de coalition, note-t-il, provoquerait un "changement qualitatif des rapports de force" au sein de l'Union, elle se heurtera, selon lui, à la résistance des pays d'Europe centrale et des États baltes.

 

Copyright : INA FASSBENDER /AFP

 

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