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Brésil : l’industrie agroalimentaire avant la diplomatie 

Trois questions à Feliciano Guimarães

INTERVIEW - 24 Juin 2022

Oscillant entre la condamnation de l'invasion de l'Ukraine et l’appel à la neutralité, la position "d’ambiguïté volontaire" du Brésil est déterminée par des questions de politique intérieure. Feliciano Guimarães, directeur et chercheur du Centre brésilien des relations internationales (CEBRI), nous explique pourquoi Jair Bolsonaro ne prend pas parti entre Kyiv et Moscou, évoquant l'insécurité alimentaire, l'instabilité économique et les questions électorales qui soulèvent les passions, le tout à quelques mois des élections présidentielles d'octobre 2022 au Brésil.

Le Brésil a condamné l'agression russe de l’Ukraine tout en pratiquant une politique de neutralité et en refusant d’appliquer des sanctions à l’égard de Moscou. Comment expliquez-vous cette prise de position ?

La réaction de l'administration Bolsonaro à l'égard de l’Ukraine doit être analysée sous deux angles. Premièrement, il est essentiel de s’attarder sur les divisions internes au sein du gouvernement et sur les différentes réactions face à la guerre. Deuxièmement, il faut tenir compte du contexte économique, notamment du fait que l'agriculture brésilienne dépend fortement des ventes d'engrais russes. Ce sont ces deux facteurs qui ont poussé le gouvernement à adopter ce que Dawisson Lopes, chercheur au CEBRI, appelle la position "d’ambiguïté volontaire" vis-à-vis de l'Ukraine. Ce concept résume parfaitement la position brésilienne : le pays condamne la guerre au Conseil de sécurité de l'ONU (en tant que l'un des dix membres non permanents du Conseil) tout en condamnant les sanctions économiques et commerciales contre la Russie. Un autre exemple du positionnement brésilien s’est illustré lorsque l'Allemagne a accepté de fournir à l'Ukraine une arme anti-aérienne spécifique, mais manquait de munitions ; en tant que producteur de ces munitions, le Brésil aurait pu fournir ce matériel mais n'a pas donné suite à la demande de l'Allemagne afin de ne pas prendre parti dans le conflit. 

En ce qui concerne la politisation de la guerre en Ukraine au Brésil, il existe des divisions internes au sein du gouvernement. D'une part, certains membres, plutôt jeunes, qui sont arrivés aux responsabilités au moment du soulèvement de Maïdan de 2013, ont exprimé leur soutien à l'Ukraine. D'autre part, l'élite militaire, composée d'anciens capitaines et de généraux actifs ou à la retraite qui conseillent Bolsonaro, est généralement pro-russe et complaisante à l’égard de la position nationaliste tenue par Vladimir Poutine depuis les 20 dernières années. Ils estiment que l'expansion de l'OTAN est allée trop loin et que l'Ukraine n'aurait jamais dû prendre la décision de se rapprocher de l'Alliance. Bien sûr, ils sont opposés à la guerre, mais face à la situation telle qu'elle est, ils estiment qu’une Russie affaiblie ne serait pas dans l'intérêt du Brésil. Quant à Bolsonaro lui-même, il penche du côté pro-Poutine. Il admire l’homme, ainsi que sa posture nationaliste et son style viril, caractéristique des politiciens d'extrême-droite au Brésil.

Il y a aussi une raison structurelle derrière la position diplomatique ambiguë du Brésil, qui tient à la dépendance du pays à l'égard des engrais russes et biélorusses.

Mais il y a aussi une raison structurelle derrière la position diplomatique ambiguë du Brésil, qui tient à la dépendance du pays à l'égard des engrais russes et biélorusses. Si le Brésil devait apporter son soutien aux sanctions imposées aux deux pays, il ne pourrait plus importer ces engrais. Or, le Brésil est l'un des greniers à blé du monde. Avec plusieurs types de cultures et une agriculture en expansion, le Brésil est en passe de devenir le premier producteur et exportateur mondial de denrées alimentaires dans les dix prochaines années. Mais la faiblesse du pays réside dans sa production nationale d'engrais, quasiment inexistante.

Il y a 20 ans, le Brésil avait la possibilité de pallier ce manque, mais de mauvaises décisions furent prises au niveau gouvernemental, liant le pays aux importations d’engrais en provenance de la Russie et de la Biélorussie. Bien que le Canada exportait également des engrais vers le Brésil, le faible coût et l’abondante disponibilité des engrais de l'Est ont incité le Brésil à faire le choix de la facilité. Évidemment, ces décisions ont été prises avant la guerre, mais elles s’avèrent difficiles à remettre en question malgré ce nouveau contexte.

À quelques mois de l'élection présidentielle, quel est l'impact - s'il y en a un - de cette guerre sur la politique intérieure au Brésil ? Y a-t-il un consensus sur la question ?

Une guerre de cette importance génère une instabilité à la fois politique et économique, en risquant notamment de faire grimper l'inflation. Rien de tout cela n'est de bon augure pour le gouvernement brésilien à l'approche des élections. Au fur et à mesure que les résultats des sondages tombent, il semble de plus en plus improbable que Bolsonaro remporte l’élection. Bien qu'il existe de nombreuses raisons pour expliquer cette tendance, les taux d'inflation élevés ont sans aucun doute porté un coup sévère à sa popularité. Avec 60 % des Brésiliens gagnant un salaire minimum fixé à environ 200 dollars par mois, la vie au Brésil est devenue trop chère. Au sortir d'une hausse soutenue de l'inflation depuis la pandémie de Covid-19, Bolsonaro ne peut se permettre de toucher davantage aux classes moyennes et inférieures. Il a besoin de leur soutien dans les urnes. 

Cependant, même si Bolsonaro perd l'élection présidentielle d’octobre 2022, tout gouvernement entrant devra également maintenir une politique étrangère modelée par cette ambiguïté. Si l’on regarde à gauche, surtout du côté du Parti des travailleurs (Partido dos Trabalhadores, PT), on observe que leur position est encore plus pro-russe. Il sont certes tous contre la guerre, mais ils ont aussi généralement tendance à être anti-américains. Ils considèrent que le conflit est prinpalement une préoccupation des États-Unis et de la Russie.

De leur point de vue, il est très important que la Russie reste une puissance mondiale fiable. Garantir un ordre multipolaire dans lequel la Russie fait partie des puissances leur semble plus important que d'appliquer le droit international. Pour de nombreux membres du Parti des travailleurs, la Russie a manifestement violé le droit international en envahissant un pays voisin, mais le compromis économique consistant à faire reculer la Russie en l’isolant est trop risqué pour le Brésil.

De leur point de vue, il est très important que la Russie reste une puissance mondiale fiable. 

Cette perspective peut choquer les lecteurs européens dont les pays soutiennent officiellement l'Ukraine contre la Russie. Les seuls partis au Brésil qui ont exprimé une position clairement pro-ukrainienne, notamment la droite libérale comme le PSDB (sociaux-démocrates), n'ont plus d'influence au sein de l'électorat brésilien. Loin du poids qu’ils avaient dans les années 1990, ils ont maintenant perdu la majeure partie de leur soutien au profit de Bolsonaro, qui a réussi à capter la grande majorité du spectre de la droite.

Au début du mois de mai, l’ancien Président et candidat Luiz Inácio Lula da Silva a donné une interview au magazine TIME qui a créé la controverse (c'est le moins que l'on puisse dire). Certains membres du Parti des travailleurs ont dû clarifier la position de Lula, qui a imputé la guerre au Président Zelensky. Au cours de l'interview, Lula a affirmé que les Ukrainiens devraient également être tenus pour responsables de la guerre. Certains défendent cette position, mais il faut insisté sur qui a initié la guerre. En outre, bien que l'interview soit embarrassante, il est peu probable que la guerre en Ukraine devienne un sujet qui soulève les passions durant la campagne présidentielle. Les relations internationales prennent de plus en plus d'importance dans les débats nationaux brésiliens, mais elles n'ont pas beaucoup de poids dans les urnes : personne ne pense à Poutine en votant. 

Toutefois, les questions internationales pourraient bénéficier aussi bien à Bolsonaro qu’à Lula, en tant qu’hommes d’État, afin de gagner en légitimité aux yeux des Brésiliens. Bolsonaro a décidé de participer au neuvième sommet des Amériques (juin 2022), à condition de rencontrer le Président américain Joe Biden en privé. Malgré un fort sentiment anti-Biden parmi ses partisans au pays, Bolsonaro espère tirer avantage de la rencontre, afin d’alimenter sa campagne présidentielle et construire son image de leader du pays, en faisant valoir que le Président américain l'écoute. Le problème reste cependant qu'il fera vraisemblablement face à Lula, un candidat très réputé sur la scène internationale, qui devance Bolsonaro de deux chiffres dans les sondages, et qui a récemment été reçu en France par le Président Macron, ainsi que par Olaf Scholz et Pedro Sánchez. S'il s'agissait d'un candidat moins prestigieux que Lula, il aurait été plus facile pour Bolsonaro de rivaliser sur les questions internationales.

Voilà dans quelle mesure la guerre en Ukraine pourrait affecter les élections présidentielles au Brésil. Si le conflit continue de prendre de l'ampleur, Bolsonaro et son adversaire auront à gérer une position de plus en plus complexe à tenir, mais pour l'instant, les électeurs sont suffisamment accaparés par les problèmes intérieurs. Le public pense que le gouvernement est responsable de la hausse de l'inflation et ne se préoccupe pas de ses causes externes. 

J'ai l’impression que, de manière générale, il y a une position pro-Ukraine au sein de la population brésilienne, mais il est difficile de savoir comment cela pourrait affecter le vote.

Quels sont les impacts économiques actuels et potentiels de la guerre sur le Brésil, en termes de sécurité alimentaire et au-delà ?

Si le Brésil est confronté à une grave insécurité alimentaire, le monde entier en sera affecté. Le pays est un fournisseur mondial de denrées alimentaires, mais il présente de fortes inégalités en termes de répartition des richesses et d'accès à la nourriture pour sa propre population. Si la situation des engrais s'aggrave au fil du temps, le Brésil ne pourra pas assurer sa production agricole.

Si le Brésil est confronté à une grave insécurité alimentaire, le monde entier en sera affecté.

Comme indiqué précédemment, la Russie est l'un des rares pays capables d'exporter la quantité d'engrais dont le Brésil a besoin pour sa production agricole ; il ne peut donc pas lui tourner le dos. Le Canada fournit des engrais au Brésil, mais les quantités restent insuffisantes pour que le Brésil puisse avoir uniquement recours à lui - même si Ottawa a récemment promis d'en exporter davantage vers le Brésil. 

Cela nous ramène à la stratégie "d’ambiguïté volontaire" de Jair Bolsonaro pour traiter avec la Russie. On ne sait pas vraiment comment le Brésil continue à recevoir des engrais de la Russie, car ces transactions ne sont pas rendues publiques. Nous ne savons même pas si la devise utilisée pour payer les livraisons est le rouble russe, le réal brésilien ou le dollar américain. Quel que soit le résultat de l'élection, le Président brésilien devra maintenir cette relation commerciale avec la Russie et la Biélorussie pour continuer à produire des denrées alimentaires. Au fur et à mesure que les effets des sanctions se feront sentir, la Russie apparaîtra de plus en plus isolée et sera donc également dépendante de ces exportations.

L'autre problème est que la hausse des prix des denrées alimentaires aura des conséquences intérieures directes. Les prix affectent à la fois la production et la population brésiliennes. Les nationaux mangent moins et souvent des produits de moins bonne qualité, et ils ne consomment plus de viande (bien que le Brésil soit le premier exportateur mondial de viande bovine). Parallèlement, la hausse des prix des produits de base devrait être bénéfique à l'économie puisque le pays est l'un des plus importants exportateurs de denrées alimentaires au monde. Les agriculteurs brésiliens se sont remplis les poches, mais cela implique également une hausse de l'inflation, qui touche en particulier les travailleurs urbains, catégorie qui a un poids électoral plus important que celui des agriculteurs.

De fait, le prochain Président brésilien devra en priorité gérer l'inflation croissante, les taux d'inflation atteignant 12 % au Brésil selon les sources officielles. Il est d’autant plus préoccupant que les salaires ne sont pas ajustés à l'inflation. Mais encore une fois, les Brésiliens ne voient pas forcément cette inflation croissante comme une conséquence directe de la guerre en Ukraine. Ils reprochent au gouvernement de ne pas protéger l'économie brésilienne de toute influence étrangère. Si les prix continuent d'augmenter, il est certain que Bolsonaro perdra l’élection présidentielle d’octobre. À ce stade, la détérioration du niveau de vie au Brésil est devenue insupportable. Le Président peut rejeter la faute sur la guerre autant qu'il le souhaite, il risque bel et bien d’être chassé du Palácio do Planalto. 

 

 

Copyright : Attila KISBENEDEK / AFP

 

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