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Allemagne, Robert Habeck et Annalena Baerbock : duo gagnant, en Vert et contre tout

Analyses - 27 Juillet 2022

Chez les Verts allemands, le partage du pouvoir est une pratique courante, inscrite dans l’histoire et le fonctionnement du parti. Avec des expériences plus ou moins concluantes. Jusqu’à l’émergence du duo Annalena Baerbock / Robert Habeck, qui en a fait un succès. Privilégiant le pragmatisme et la collaboration mutuelle, reléguant les querelles idéologiques et les ambitions personnelles au second plan, ils ont mené le parti au pouvoir lors des élections fédérales de 2021. Mais pour Roderick Kefferpütz, dans ce nouvel épisode de notre série "Duel ou Duo", il s'agit d'un bien furtif printemps, suivi d’un hiver pour les Verts.

Traduit de l'anglais par Manuela Boublil-Friedrich

Partager le pouvoir, est-ce bien raisonnable ? Présumé moins puissant et moins efficace, le pouvoir, une fois partagé, s’affaiblirait. C’est pourtant devenu une caractéristique du parti vert allemand, Die Grünen, inscrit dans son programme fondamental. Il prévoit ainsi une direction plurielle, avec au moins une femme à sa tête. Quatre objectifs sont ainsi poursuivis : promouvoir l’égalité homme-femme, donner l’exemple d’une démocratie représentative, empêcher une trop grande concentration du pouvoir, et, enfin, assurer une répartition paritaire des postes à responsabilité entre les différents courants politiques. Dans les faits, chacun des deux coprésidents du parti est généralement le représentant de l’une des principales forces, l’aile centriste, pragmatique, qualifiée de "Realos", d’une part, et l’aile gauche, les "Fundis", plus radicaux et idéalistes, d’autre part. 

Plus de mal que de bien ? 

De telles organisations bicéphales à la tête d’un parti ont mauvaise réputation, la répartition du pouvoir risquant d’entraîner des conflits entre les différents courants. Chacun des codirigeants pouvant, par ailleurs, être tenté d’asseoir son propre pouvoir, au détriment de l’intérêt du parti. Querelles sur la stratégie à adopter, sur les prises de position politiques, sur l’allocation des ressources ou encore rivalité pour accaparer l'attention des médias… autant d’écueils qui guettent tout duopole et qui nuisent au parti au lieu de l'aider à progresser.

Les Verts allemands se sont illustrés en la matière. En 2007, la gouvernance est partagée entre cinq personnes : deux coprésidents, deux présidents du groupe parlementaire au Bundestag, et un ancien ministre de l’Environnement très influent. Ce groupe de cinq se retrouve affublé du triste surnom de "pentagramme de l’horreur" (une référence au Faust de Goethe) car le "pentagramme" qu’ils symbolisent à eux cinq est mal ficelé, chacun ayant pour objectif d’empêcher les autres de gagner du terrain. Par la suite, il est de notoriété publique que les deux codirigeants du parti entre 2014 et 2018, Cem Özdemir et Simone Peter, se détestent au point d’éviter autant que possible la moindre communication entre eux. Sans surprise, de tels aréopages conduisent le plus souvent à une défaite électorale.

Leur binôme charismatique a permis de beaux succès lors des élections régionales et, mieux encore, d’obtenir le meilleur score jamais enregistré lors des élections européennes de 2019.

Preuve supplémentaire de cette déroute au pluriel, lorsque les Verts ont intégré à deux reprises le gouvernement, en 1998 et en 2002, ils étaient dirigés par… une seule forte personnalité, Joschka Fischer. Contrairement à la tradition qui prévaut dans le parti, Fischer avait finalement été désigné comme seul chef de file pour les élections fédérales de 2002. De fait, quand il s’est retiré de la vie politique, en 2006, les écologistes sont revenus à leurs habitudes d'un leadership à deux têtes et ont dû patienter jusqu’à… 2021 pour revenir au gouvernement !

Étant donné les hauts - et surtout les bas - engendrés par le partage du pouvoir au sein du parti vert, Robert Habeck et Annalena Baerbock, qui tiennent la barre depuis 2018, auraient pu être pris au piège de ce modèle destructeur. Mais il n'en a rien été. 

Contrant la malédiction, ils ont conduit Die Grünen à des sommets inégalés. Leur binôme charismatique a permis de beaux succès lors des élections régionales et, mieux encore, d’obtenir le meilleur score jamais enregistré lors des élections européennes de 2019. Ils ont réussi à hisser le parti en tête des sondages au printemps de l'année dernière, et malgré une campagne électorale difficile, ils ont emmené les Verts au gouvernement en 2021 − après seize longues années passées sur les bancs de l’opposition. Tous deux sont aujourd’hui des ministres reconnus : Robert Habeck est vice-chancelier et ministre fédéral de l’Économie et du climat, Annalena Baerbock est ministre des Affaires étrangères.

Mais comment ont-ils fait pour en arriver là ? Incarnent-ils l'équation gagnante pour les duos politiques ? Et quels revers (inévitables) ont-ils essuyé ?

Le secret de la réussite du binôme charismatique en 5 points

Si Annalena Baerbock et Robert Habeck peuvent se prévaloir d’un tel bilan, c’est grâce à une fine équation, qui tient en cinq points.

Premièrement, ils ont su mettre leurs aspirations personnelles de côté au profit d’une ambition commune. Ils ont compris que pour convaincre les électeurs et mener les Verts au gouvernement, ils devaient s’appuyer l’un sur l’autre et travailler en collaboration. Certains documents stratégiques du parti datant de 2018 soulignent en effet que les luttes intestines perpétuelles rebutent les électeurs. Comme l’a si bien dit le ministre-président de Bavière (de droite), Markus Söder : "les partis divisés ne gagnent pas de voix". Robert Habeck et Annalena Baerbock décident donc de reporter le choix de leur chef de file en vue des élections, et œuvrent à présenter un front uni.

L'union est d’autant plus facile qu’ils appartiennent tous deux au même courant politique écologiste. Pour la première fois, les Verts allemands ont en effet élu deux co-présidents "Realos", issus de l’aile réputée pragmatique. Ce sera un accélérateur pour le parti.

Deuxièmement, parce qu’ils partagent une ligne politique similaire, Baerbock et Habeck ne s’enlisent pas dans des batailles politiciennes. Ils sont en accord pour tendre la main à l’aile gauche et arrivent ainsi à unifier le parti. Il faut se rappeler qu’auparavant, quand les deux co-leaders étaient de bords différents, toute concession aux "Fundis" ou, inversement, aux "Realos", était considérée comme une "victoire" remportée par l’un des coprésidents sur l’autre. Rien de tel, donc, avec le modèle Habeck-Baerbock. Refusant de reproduire un tel schéma, ils se sont au contraire investis pour transcender le clivage traditionnel entre les deux camps.

Leur vision commune de la politique les amène également à mettre en commun les moyens dont ils disposent. Ils mettent fin à l'habitude qui prévaut au sein du comité exécutif, en renonçant à avoir chacun son propre bureau et sa propre équipe. Avec les ressources et l'espace ainsi libérés, ils s'emploient à opérer un renouvellement conceptuel. Ils engagent plusieurs conseillers, renforcent l'image du parti et leur propre potentiel de dirigeants politiques. 

Leur vision commune de la politique les amène également à mettre en commun les moyens dont ils disposent. 

Cette organisation est exceptionnelle, et propre à Robert Habeck et Annalena Baerbock. Les nouveaux dirigeants du parti, Omid Nouripour et Ricarda Lang, désignés en janvier 2022, sont déjà revenus en arrière. Il est intéressant de noter qu’ils sont issus de deux courants différents…

Troisièmement, ils partagent la même vision stratégique pour Die Grünen. Tous deux souhaitent accroître la crédibilité et le potentiel électoral des Verts. Ils s'évertuent à élargir la base du parti, à communiquer au-delà de la niche des électeurs écologistes, en s’adressant à l'ensemble de la société. Peter Unfried, journaliste renommé du quotidien de gauche Taz, souligne d’ailleurs en 2019 que les Verts allemands sont passés d’un parti "d'une minorité… à un parti qui voit grand".

Quatrièmement, ils ont des profils complémentaires. Habeck apporte son expérience de ministre du gouvernement du Land de Schleswig-Holstein ; Baerbock, celle de députée au Bundestag ainsi qu'une expérience internationale acquise au Parlement européen. Lui est diplômé en philosophie et a tendance à…philosopher, usant de procédés dialectiques pour discuter des questions politiques ; elle a une formation de juriste et aime connaître les tenants et les aboutissants de chaque dossier. Ils touchent également différents types de publics et sont capables de masquer mutuellement leurs faiblesses. À titre d’exemple, Annalena Baerbock a rapidement su rattraper le faux-pas de Habeck qui, en pleine crise du Covid-19, avait posté sur Instagram une photo de lui en train de lire La Peste de Camus : elle a pris fait et cause pour les enfants souffrant du confinement et a même organisé un "sommet virtuel des enfants". 

Enfin, last but not least, tous deux savent séduire les médias sans qu'aucun des deux ne fasse de l’ombre à l'autre. Dans son livre Die Grüne Macht (le pouvoir vert), le journaliste Ulrich Schule affirme qu'"aucun parti n'a maîtrisé les règles de la mise en scène médiatique moderne aussi parfaitement que les Verts. Chaque détail est soigneusement orchestré".

Ces cinq facteurs - ambition personnelle écartée au profit d’une ambition commune, appartenance à la même ligne politique, vision et stratégie partagées, expériences et personnalités complémentaires, et, enfin, profils médiatiques bien distincts - ont été les cinq ferments de la réussite du duo Baerbock-Habeck.

Il ne peut y en avoir qu'un seul 

Mais (car il y a toujours un mais) cette équation gagnante n'a pas permis de résoudre l'ultime problème politique : qui allait être le candidat à la tête des Verts ?

Dans les "couples" politiques y compris, il y a toujours un dominant. Chaque Robin a son Batman, chaque Docteur Watson son Sherlock Holmes. Il en va de même en politique. Gerhard Schröder et Joschka Fischer en Allemagne, ou Tony Blair et Gordon Brown au Royaume-Uni, en sont de bons exemples. Chacun, au sein de son tandem, a eu un poste de pouvoir et un rôle à jouer, mais seul l’un des deux s’est retrouvé sur la plus haute marche du podium.

Bien qu’Annalena Baerbock et Robert Habeck occupent les mêmes fonctions, ils réussissent à dépasser les jeux de pouvoir habituels en unissant leurs efforts, devenant des partenaires quasi fusionnels, animés par une ambition commune, celle de mener les Verts à une victoire électorale. Mais ils seront victimes de leur succès. Alors que Die Grünen grimpe dans les sondages, au point de dépasser les partis traditionnels, la perspective d'avoir - enfin ! - la chancellerie à portée de main est un électrochoc. Ils sont soudain confrontés à la question cruciale : qui sera le chef de file - amené, peut-être, à devenir le nouveau chancelier allemand (ou la nouvelle chancelière)? Et cette fois, il ne peut y en avoir qu'un seul.

Après de longues et âpres discussions, c'est finalement Annalena Baerbock qui l'emporte. 

Le fil (conducteur) qui a lié le binôme commence à se dénouer. Lequel des deux va être propulsé sur le devant de la scène ? Ils doivent décider. Après de longues et âpres discussions, c'est finalement Annalena Baerbock qui l'emporte. Selon certains, ce choix aurait été guidé par la volonté des Verts d’avoir une femme candidate. Toujours est-il que cette décision marque la fin de la relation si étroite du binôme. Et avec elle, la formidable ascension des Verts marque le pas.

Les cinq facteurs-clés énumérés plus haut commencent à se renverser, et à travailler contre eux. L’ambition commune cède la place à l’ambition personnelle. À mesure qu'Annalena Baerbock pose son empreinte sur le positionnement du parti, leurs opinions politiques divergent. C’est particulièrement criant au printemps 2021 : Robert Habeck a défendu sur les ondes l’exportation d’armes vers l'Ukraine, mais Annalena Baerbock lui demande de revenir sur sa déclaration. Des différends entre l'aile gauche et l’aile pragmatique refont surface. Habeck, n'ayant pas de rôle bien défini dans la campagne électorale, disparaît plusieurs semaines - notamment du paysage médiatique. Son habileté avec la presse, ses talents d'orateur propres à convaincre un électorat plus large, vont faire défaut au parti. Entretemps, les médias ont braqué leurs projecteurs sur Annalena Baerbock, cherchant à la dénigrer, à la recherche de la moindre critique possible. Habeck aux abonnés absents, elle n'a aucun moyen de dévier l’attention ou d’obtenir une contre-attaque.

S'il est entendu qu'un duopole peut contribuer à développer un parti, sa transformation en "monopole" représente un danger. C’est ce qu’ont illustré, aux dépens du parti, Robert Habeck et Annalena Baerbock. Sous leur coprésidence, Die Grünen a atteint 28 % dans les sondages. Mais après leur "rupture" et la campagne menée en solo par Annalena Baerbock, les Verts ont essuyé un revers, terminant à 14,8 % lors des élections de septembre 2021. 

Comment auraient-ils pu mieux gérer cette transition du pouvoir ? Auraient-ils dû mettre plus tôt sur la table l’épineuse question du chef de file ? Ou auraient-ils dû laisser la base du parti décider ? Auraient-ils dû au contraire résoudre le problème en imaginant un modèle différent pour se présenter aux élections ? Et auraient-ils dû trouver un rôle de premier plan pour celui qui ne serait pas le candidat désigné ?

Oui, les duos politiques peuvent fonctionner, Habeck et Baerboeck en ont fait la démonstration. Mais ils se mettent à dysfonctionner et se défont facilement aussitôt qu’intervient l’ambition personnelle et son corollaire : vouloir être à la tête du pays. 

 

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